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A.R.
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26 juin 2021

La famille Rimbaud rue de Bourbon en 1860

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En 1860 la famille Rimbaud s’installe rue de Bourbon. Selon Claude Jeancolas Madame Rimbaud détestait cette rue où elle avait trouvé un logement au 73. C’était, précise-t-il, une rue populaire et crasseuse, un milieu qu’elle ne souhaitait pas à ses enfants. Le premier juin 1860 naissait Isabelle Rimbaud. (La photo de la rue de Bourbon en tête de notre article est extraite du livre Passion Rimbaud de Claude Jeancolas)

Des informations inédites sur la famille Rimbaud en 1860 ont été révélées par un message anonyme sur Les Poètes de sept ans.

Ces documents sont accessibles au public et proviennent de diverses archives que nous avons pu identifier et commander. Cependant, avant d’en publier des images qui demandent des autorisations longues à obtenir nous pouvons en donner la description. 

Auparavant, Il est utile de montrer l’acte de naissance d’Isabelle Rimbaud (qui est en ligne aux archives des Ardennes). On observe qu’un certain Gérard-David Bailly âgé de soixante dix-huit ans ancien menuisier et domicilié à Charleville a signé comme témoin de la naissance.

 

Isabelle Rimbaud

 

 

L’une des informations la plus importante est celle d’un recensement effectué à Charleville en 1860. On voit d’abord que la famille Rimbaud est recensée au 73 de la rue Bourbon qui s’appelait rue de Bourbon à l’époque. Frédéric le fils est indiqué à l’âge de six ans ce qui prouve que le recensement a été fait avant le 2 novembre date à laquelle Frédéric aurait eu 7 ans. Arthur n’y est pas mentionné car les recensements ne mettaient pas les enfants de moins de 6 ans. Le père de Rimbaud y figure.

 

recencemment 1

recencement 2

 Le même recensement nous indique que la famille Bailly habitait au 55 rue Bourbon à moins de 10 numéros de la famille Rimbaud. Cette famille Bailly comportait le père qui a signé comme témoin de la naissance.

recenssement 3

 Mais de plus grâce à un acte de baptême d’Isabelle Rimbaud on voit que la marraine d’Isabelle est Eléonore Bailly. On voit aussi que Frédéric Rimbaud qui n’avait que 7 ans le 12 juin 1860 était le parrain et qu’il a signé de son écriture enfantine.

isa

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Dans le recensement de 1860, Éléonore Bailly est repasseuse et âgée de 46 ans.

 Grâce à ces archives nous pouvons en tirer quelques informations.

 On apprend donc que Madame Rimbaud avait des amis dans une famille voisine. Ces gens étaient d’origine modeste. Le père était menuisier et ses deux fils avaient choisi le même métier. Il avait deux filles l’une sans profession et l’autre repasseuse. Ces amis étaient suffisamment convenables pour Madame Rimbaud pour choisir le père comme témoin de la naissance d’Isabelle et la fille comme marraine.

 Pour le choix de la Marraine il est probable que Madame Rimbaud la fréquentait à la messe. Les Bailly devaient être catholiques. On peut s’étonner que Madame Rimbaud n’ait pas eu d’autres amis à Charleville que des voisins pour choisir le témoin et la marraine. On a pu dire que Madame Rimbaud déménageait souvent et se fâchait avec tout le monde. Le père d’Isabelle n’était pas témoin de la naissance alors qu’il figure au recensement de 1860.

 La présence du père de Rimbaud rue de Bourbon au recensement de 1860 semble montrer que la séparation des époux n’était pas effective à ce moment-là. Cependant son absence comme témoin de la naissance de sa fille et à l’acte de baptême montre qu’il était parti avec son régiment.

 On voit donc que les possibilités que nous offrent les archives permettent à des chercheurs inspirés de donner des détails biographiques inédits. 

 Cependant il ne faut pas croire que ces précisions biographiques permettent d’expliquer par exemple Les Poètes de sept ans. N’oublions pas que Rimbaud vient d’écrire peu avant : « Je est un autre ». Ce n’est plus lui qui s’exprime mais le Voyant. Si des informations biographiques semblent crédibles il faut être très prudent. Je ne crois pas comme Alain de Mijola que Rimbaud ait mordu les fesses des petites filles de sa rue. Néanmoins des recherches sont en cours pour rechercher des petites filles de huit ans rue de Bourbon …

Note (premier juillet) : On peut voir sur le recensement de 1860 qu'au 12 rue Napoléon se trouve toujours Prosper Letellier libraire. Le 12 rue Napoléon est le lieu de naissance de Rimbaud.

 

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13 avril 2021

Ouvriers

spaceO cette chaude matinée de février ! Le Sud inopportun vint relever nos souvenirs d'indigents absurdes, notre jeune misère.

Henrika avait une jupe de coton à carreaux blanc et brun, qui a dû être portée au siècle dernier, un bonnet à rubans et un foulard de soie. C'était bien plus triste qu'un deuil. Nous faisions un tour dans la banlieue. Le temps était couvert, et ce vent du Sud excitait toutes les vilaines odeurs des jardins ravagés et des prés desséchés.

Cela ne devait pas fatiguer ma femme au même point que moi. Dans une flache laissée par l'inondation du mois précédent à un sentier assez haut, elle me fit remarquer de très petits poissons.

La ville, avec sa fumée et ses bruits de métiers, nous suivait très loin dans les chemins. O l'autre monde, l'habitation bénie par le ciel, et les ombrages ! Le Sud me rappelait les misérables incidents de mon enfance, mes désespoirs d'été, l'horrible quantité de force et de science que le sort a toujours éloignée de moi. Non ! nous ne passerons pas l'été dans cet avare pays où nous ne serons jamais que des orphelins fiancés. Je veux que ce bras durci ne traîne plus une chère image.

13 avril 2021

[Fragments du Feuillet 12]

Une matinée couverte, en Juillet. Un goût de cendre vole dans l'air ; - une odeur de bois suant dans l'âtre, - les fleurs rouies, - le saccage des promenades, - la bruine des canaux par les champs - pourquoi pas déjà les joujoux et l'encens ?

x x x

J'ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse.

x x x

Le haut étang fume continuellement. Quelle sorcière va se dresser sur le couchant blanc? Quelles violettes frondaisons vont descendre ?

x x x

Pendant que les fonds publics s'écoulent en fêtes de fraternité, il sonne une cloche de feu rose dans les nuages.

x x x

Avivant un agréable goût d'encre de Chine, une poudre noire pleut doucement sur ma veillée. - Je baisse les feux du lustre, je me jette sur le lit, et, tourné du côté de l'ombre, je vous vois, mes filles ! mes reines !

13 novembre 2021

Rimbaud et la Commune par Franck Delaunoy

Ça va mieux en le montrant

« …vite, car dans huit jours je serai à Paris, peut-être.»

Arthur Rimbaud, lettre à Paul Demeny datée du 15 mai 1871

 

Tout est dans le peut-être, bien entendu. Les sympathies de Rimbaud pour la Commune ne sont plus à démontrer non plus, d’accord : écrits furieusement communalistes et témoignages concordants abondent.

Mais ça va tout de même mieux en le montrant !

 

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Homonymie ? Eichembaule se lit en fait Eichenlaub, l’orthographe est attestée par plusieurs autres documents d’archives conservés sur la Commune. Mais rien pour l’heure pour confirmer l’identité du Chat des monts rocheux. Théophile Eichenlaub, né à Strasbourg, décède à 30 ans sur les barricades de la Commune, le 16 mai 1871, la semaine précédant celle dite sanglante. Soit le lendemain de la lettre à Demeny.

Rimbaud, chef du 88e Bataillon fédéré durant la semaine sanglante, à la faveur du décès de son commandant la semaine précédente ? A cette époque de la semaine sanglante provoquée par l’entrée dans Paris insurgé de l’armée versaillaise - 21 mai 1871 -, les historiens relèvent une désorganisation des Bataillons fédérés : ceux-ci tendent à se dissoudre, les Combattants fédérés parisiens retournant défendre, dans leur quartier et contre les versaillais, la barricade de leur rue.

Pour défendre une barricade durant la semaine sanglante, avait-on davantage besoin d’un grand stratège que d’un poète furieusement exalté, fût-il dans sa seizième année seulement ? Des Bataillons d’enfants insurgés ont également pris part au Combat. Pour des bravoures plus violentes qu’un chaos polaire ?

« Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. »

Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus

Source : Service Historique de la Défense, site du Château de Vincennes, cote GR 8 J 577. Le document recense les chefs de bataillons fédérés dans le cadre de l’instruction, par les Conseils de guerre, des événements de l’Insurrection. Il est donc établi après mai 1871, à charge contre les acteurs de l’Insurrection, sur la base de dénonciations et de documents très divers, et épars à ce qu’il nous semble – ceux qui n’ont pas brûlé durant les Evénements.

Franck Delaunoy & Paul II de Tarse

24 octobre 2021

Rimbaud, catholique ?

reliques

 

 

Les rapports de Rimbaud avec la religion catholique ont été longuement étudiés. On se souvient de Claudel et de son célèbre « mystique à l’état sauvage ». Isabelle Rimbaud est la première a avoir défendu la thèse d’un Rimbaud catholique.

 

Pourtant si l’on se base sur l’oeuvre du poète, il écrivait vers 1871 des poèmes violemment hostiles à sa religion. Mais, comme le disait sa soeur, blasphémer c’est croire et cela ne prouvait rien. Une saison en enfer parle beaucoup du Christ mais le texte est difficile et ambigu sur ce sujet.

Si l’on s’en tient à ce que Rimbaud a écrit dans  sa lettre à Delahaye en février 1875 cette fois ce n’est pas ambigu : « Verlaine est arrivé ici l’autre jour, un chapelet aux pinces. Trois heures après on avait renié son Dieu et fait saigner les 98 plaies de N. S. » 

Ce qui semble être le plus probant est la lettre de Rimbaud du 25 mai 1882 à sa famille dans laquelle il écrivait : « […]heureusement que cette vie est la seule et qu’on ne peut s’imaginer une autre vie avec un ennui plus grand que celle-ci  ! » . Rimbaud savait qu’il s’adressait à sa mère et à sa soeur qui étaient très dévotes. Celles-ci lui avaient répondu par retour de courrier qu’elles s’inquiétaient beaucoup de sa missive et lui donnaient des conseils. Pour les rassurer il répondait «  si je me plains, c’est une espèce de façon de chanter ». 

Il est utile de rappeler que j’ai redaté la lettre du 25 mai, ce qui permet de mieux comprendre la suite des lettres.

 

Il ne semble pas que Rimbaud dans sa période africaine ait marqué le moindre intérêt pour sa religion. Au contraire, il  est attesté que Rimbaud a manifesté un grand intérêt pour l’islam. On a retrouvé récemment un Coran qu’on  lui avait offert ( probablement Bardey). Il s’était mis en tête vers 1887 de commenter le Coran quand il était en attente de ses armes avant de partir chez Ménélik. Cela d’ailleurs n’avait pas été toujours très apprécié. Enfin que dire de sa conversion in extremis à l’hôpital de Marseille ? Il n’y a que le témoignage de sa soeur. On a prétendu qu’elle avait menti ce qui est douteux. On ne saura sous doute jamais la vérité sur ce sujet.

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9 octobre 2021

Rimbaud et les 150 ans de la Commune

commune

Les sympathies de Rimbaud pour la Commune sont connues. Berrichon signale  dès 1922 que les poèmes de 1871 sont inspirés par les événements de la Commune.

banderole

Sa participation effective à ces évènements est un problème toujours non résolu, même si elle est probable. 

 La question la plus intéressante est de savoir si des textes plus tardifs du poète peuvent être interprétés comme communards.

 On se contentera de poser la question pour Une saison en enfer qui est de 1873. Où est la Commune dans ce texte ?  Il est beaucoup plus question du Christ, de l’évangile dans le chef-d’oeuvre de Rimbaud. Cependant il est attesté que Rimbaud et Verlaine fréquentaient des poètes communards en juillet 1873. Les critiques récents voient dans « Mauvais sang » sa présence où l’on trouve écrit cependant: « je ne puis comprendre la révolte ». 

 Il serait utile qu’un article intitulé : la présence de la Commune dans Une saison en enfer voie le jour.

8 septembre 2021

Le jour où Paul Verlaine a tout plaqué pour suivre Rimbaud

Mathilde, souffrante, a prié à Paul d'aller chez le docteur mais en chemin, c'est sur Arthur Rimbaud qu'il tombe, rue Nicolet, au pied de la butte Montmartre. Mal peigné, mal fagoté, mais toujours cette beauté du diable. « J'allais chez toi », lui lance le jeune poète, débarqué de ses Ardennes neuf mois plus tôt. L'adolescent lui explique qu'il en a assez de Paris, qu'il part à Bruxelles, là, tout de suite… mais avec lui. Verlaine balbutie, proteste, parle de sa femme malade, du médecin, de… Comme à chaque fois, son magnétisme renversant lui fait perdre le nord. « Laisse-nous tranquilles avec ta femme. Viens je te dis, on s'en va. »

Alors, ce dimanche 7 juillet 1872, sans même avoir résisté, Paul plaque tout. Mathilde, sa jeune épouse de 19 ans ; Georges, son garçon de 7 mois ; Paris où, à 28 ans, le brillant auteur des « poèmes saturniens » s'est déjà fait un nom.

Sur la route de la Belgique, les deux amants s'arrêtent à Arras. Pour faire frissonner les bourgeois, ils prétendent être de dangereux criminels. Arrêtés puis relâchés par le procureur, ils pérégrinent comme deux fuyards étourdis, dorment dans un fossé, et débarquent enfin à Bruxelles, où ils s'installent l'hôtel Liégeois. Enfin libres de toute attache, ils écument les cafés, mènent une vie de bohème et de cuites, sympathisent avec le petit peuple d'insurgés parisiens qui s'est exilé un an plus tôt en Belgique après la chute de la Commune.

Quand il n'est pas ivre de mauvais vin ou d'Arthur, Verlaine ressent la morsure de la culpabilité. Que peut bien penser de lui sa jeune épouse, qui l'a cherché partout à Paris, jusqu'à la morgue ? « Ma pauvre Mathilde, n'aie pas de chagrin, ne pleure pas. Je fais un mauvais rêve, je reviendrai un jour », lui écrit-il quelques jours après sa fuite.

«Misérable fée carotte»

Mais c'est elle qui vient, flanquée de sa mère, et déterminée à sauver son mariage, du moins ses apparences. Le 20 juillet, en la voyant débouler à Bruxelles, Paul flanche aussitôt. Il la suit docilement mais à la frontière de Quiévrain, quand tous les passagers sont priés de descendre, Rimbaud, qui les avait suivis, surgit d'un autre wagon. Paul se volatilise encore une fois au bras de son âme damnée de 17 ans.

De retour à Bruxelles, il écrit une lettre à sa femme. La culpabilité n'y est plus de mise. « Misérable fée carotte, princesse souris, punaise […]. Vous avez peut-être tué le cœur de mon ami. Je rejoins Rimbaud, s'il veut encore de moi après cette trahison que vous m'avez fait faire », l'accable-t-il.

Même si dix ans les séparent, Verlaine n'est pas Pygmalion, ni Rimbaud son Galatée. Non, c'est une fraternité d'écrivain qui les unit, un éblouissement réciproque. Arthur avait 15 ans lorsqu'il a découvert Verlaine et ses « Fêtes galantes », recueil qu'il trouve « adorable » et « drôle en diable ». Ce lecteur acharné, qui a raflé tous les premiers prix avant de quitter le collège, veut quitter son « trou » ardennais pour vivre de son art.

Portrait d’Arthur Rimbaud (1859 - 1891). Selva/Leemage

Portrait d’Arthur Rimbaud (1859 - 1891). Selva/Leemage

A l'été 1871, alors qu'il travaille à son « Bateau ivre », Arthur s'en ouvre à « Monsieur Verlaine », à qui il a envoyé quelques vers. Leur lecture le subjugue. « A seize ans, il avait déjà écrit les plus beaux vers du monde », se souviendra-t-il bien plus tard, quand le génie précoce ne sera plus qu'un douloureux souvenir. « Venez chère grande âme, on vous attend », lui écrit-il, après s'être cotisé avec quelques amis pour lui payer son billet de chemin de fer.

Ses amis des cercles poétiques - Parnassiens, Vilains bonshommes ou « zutiques » - Verlaine va vite les perdre en gagnant Rimbaud. Il faut dire que le trublion hirsute, infesté de poux, sait se rendre insupportable. Il s'essuie les fesses avec le texte de l'un, traite de « vieux con » un autre, blesse le photographe Etienne Carjat (auteur du célèbre portrait de Rimbaud) avec une canne-épée… Paul est le seul à supporter les provocations de l'« effrayant poète ». En prenant un tour amoureux, leur relation est également devenue exclusive.

«Reviens, reviens, cher ami…»

Verlaine, dont le bébé naît en octobre, au moment où Rimbaud surgit dans sa vie, ne parvient plus à écrire. Déphasé, il brutalise sa femme qui s'éloigne en Dordogne, et trempe dans l'alcool ses vieux démons. Ils sont trois, comme les bocaux remplis de gnôle où sa mère conservait pieusement les fœtus de ses trois frères aînés. Pour les chasser, lui, le quatrième, le miraculé, se gorge d'absinthe… et d'Arthur, cet « ange en exil » aux yeux « d'un bleu pâle inquiétant ». L'alcool et Rimbaud, ses deux lignes de fuite…

Après un été à écumer les cafés de Bruxelles, les deux vagabonds partent pour Londres en septembre 1872. Sur les bords de la Tamise, où bouillonne la révolution industrielle, les deux poètes vivent ce qu'ils sont venus chercher : « un dérèglement de tous les sens », comme l'a théorisé l'Ardennais. Les deux pochards sont libres mais fauchés. L'argent envoyé par la mère de Paul ne suffit pas, alors ils donnent quelques leçons de Français ou de latin, glanés via des petites annonces dans les journaux où ils se présentent en « gentlemen parisiens ».

Quand ils n'errent pas dans les rues londoniennes, les deux compagnons dévorent les livres de la British Library, composent de sublimes vers. Et quand ils n'écrivent pas, ils se saoulent et se disputent violemment. Rimbaud a pris l'habitude de tourmenter son aîné en lui tailladant les cuisses à petits coups de canif ! Les amours de tigre finissent mal, en général.

Le 3 juillet 1873, Verlaine revient du marché un litron d'alcool dans une main, un hareng dans l'autre. Rimbaud le tourne en ridicule. « T'as l'air malin… », s'esclaffe-t-il. Paul, humilié, claque la porte et embarque pour la Belgique, laissant son compagnon sans le moindre penny. Et - ce n'est pas habituel - désemparé. « Reviens, reviens, cher ami, seul ami. Je jure que je serai bon […]. Quel malheur que tu aies cru à cette plaisanterie. Voilà deux jours que je ne cesse de pleurer […]. Je veux être avec toi. Je t'aime », lui écrit l'amant délaissé.

«Voilà pour toi, puisque tu pars !»

Paul Verlaine et Arthur Rimbaud (à gauche, côte à côte) partagent un repas avec d’autres poètes. Bridgeman Images/Leemage

Paul Verlaine et Arthur Rimbaud (à gauche, côte à côte) partagent un repas avec d’autres poètes. Bridgeman Images/Leemage

Verlaine est déjà à Bruxelles, plongé dans un désespoir abyssal. Il menace de se « brûler la gueule » si Mathilde ne vient pas le voir… ou Rimbaud, il ne sait plus. Pour sa femme, c'est trop tard. Après avoir compris le « vice » de leur relation, elle a refusé toutes ses lettres et intenté en procès en séparation qui tourmente Paul depuis des mois. Quand Arthur le retrouve dans son hôtel bruxellois le 8 juillet, il n'est pas seul : Elisa Verlaine, accourue au chevet de son fiston suicidaire, occupe la chambre voisine !

 

Le lendemain, Arthur leur annonce qu'il repart pour Paris. Paul geint, crie, s'avine toute la matinée dans les cafés enfumés. Quand il regagne l'hôtel de Courtrai en début d'après-midi, ce n'est plus un poisson mais un pistolet à six coups qu'il tient à la main. « Voilà pour toi, puisque tu pars ! », lui assène-t-il avant de tirer deux balles. L'une se fiche dans le plancher, l'autre blesse Rimbaud au poignet. Pendant qu'Arthur se fait soigner par Elisa, Paul lui tend l'arme pour qu'il la décharge sur sa tempe.

Arrêté après son coup de feu sur Rimbaud, Verlaine est mis entre les mains du juge belge Théodore t'Serstevens. Son enquête s'intéresse moins au coup de feu sur Rimbaud (qui n'a même pas porté plainte) que sur ses mœurs. Interrogé par le juge sur la nature de leur relation, Arthur répond ne pas « vouloir se donner la peine de démentir pareille calomnie ». Mais dans le portefeuille de l'adolescent, il a trouvé des lettres compromettantes : « Ecris vite. Je suis ton old cunt ever open (vieille chatte toujours ouverte) », lui a ainsi écrit Paul, qui signe parfois « ta vieille truie ».

Le 16 juillet, t'Serstevens diligente un humiliant examen corporel sur le prévenu. Dans leur rapport, les deux médecins font état de « traces d'habitudes de pédérastie active et passive ». Cela n'a plus rien à voir avec la tentative d'assassinat, mais la peine en sera alourdie.

Sexe et poésie

Ce pathétique vaudeville s'achèvera à la prison de Mons où Verlaine, détenu deux ans, composera parmi ses plus beaux poèmes. Pendant ce temps, Rimbaud achèvera « Une saison en enfer », ultime chef-d'œuvre avant de poser le crayon et de chausser des semelles de vent vers la lointaine Abyssinie, qui à l'époque comprenait l'Erythrée et le nord de l'Ethiopie.

Après la prison, Verlaine reverra son « fils du soleil » une seule fois, en 1875 à Stuttgart (Allemagne). Leur compagnonnage littéraire de presque deux ans aura été fécond, leur permettant de pousser très loin le renouvellement du genre poétique. Et ensemble ? Ils n'auront écrit qu'un petit sonnet, pastiche intitulé « le sonnet du trou du cul », en octobre 1871, alors que démarre leur relation passionnelle : « Obscur et froncé comme un œillet violet/Il respire, humblement tapi parmi la mousse… »

Jusqu'à sa mort en 1896 (cinq ans après celle d'Arthur), Paul, qui avait tant perdu dans cette passion dévorante, fera tout pour célébrer le génie de Rimbaud et le sauver de l'oubli. Si ce n'est pas de l'amour…

 

1 août 2021

Histoire des dessins de Verlaine et retour sur la lettre du 18 mai 1873

18 mai 73

Les dessins de Verlaine ont une histoire mal connue. Verlaine avait conservé toutes les lettres qu’il avait reçues de Germain Nouveau et Delahaye, puis il avait découpé les dessins. Ils étaient séparés des lettres auxquelles ils avaient appartenu et dont ils constituaient l’illustration. Il donna  à la fin de sa vie les dessins à Laurent Tailhade qui les vendit au collectionneur Doucet. Ce trésor se retrouva donc à la Bibliothèque Doucet. En 1949 le conservateur demanda à Jean-Marie Carré, connu pour avoir écrit une Vie de Rimbaud, de classer les dessins. Carré accepta et à la suite publia un ouvrage intitulé « Autour de Verlaine et Rimbaud ». Dans son introduction Carré écrivait que si Verlaine les avait conservés au cours d’une existence errante et irrégulière, c’était après les avoir soigneusement découpés, et il s’était même appliqué à raturer, au verso, les passages des lettres qu’il lui eût été impossible de supprimer sans mutiler les croquis. Certains lui apparaissaient, sinon compromettants, du moins inutilement révélateurs pour des yeux indiscrets. La plupart des dates avaient disparu.

Il semble que Rimbaud ait pris l’habitude d’illustrer ses lettres à la suite de sa correspondance avec Verlaine. Ainsi la lettre de « Laïtou » est la première de Rimbaud que nous connaissons illustrée. De plus le langage des lettres était une sorte d’argot et de patois. Ils se complaisaient à de monstrueuses démonstrations du plus simple vocabulaire. Delahaye se mit au diapason des deux amis. Verlaine avec « son accent parisiano-ardennais » comme il le dit lui-même rend malaisée l’identification des êtres, des lieux et des choses.

 

C’est la difficulté que nous avons rencontrée avec la lettre du 18 mai 1873. 

 

Il ressort de la recherche précédente que le quatrain sous le monarque est celui-ci

 

Vive notre grand Monarquô

Féculard et fils premierô

Sur son front il a la marquô

Qui prédestine au cimiérô ! ( ter)

 

Le personnage Dupont est un séminariste qui a été élève avec Rimbaud au collège de Charleville. Son nom apparaît au palmarès des prix de la classe de seconde et de rhétorique.

 

 

 

Dupont (1)

Dupont 2

 La phrase sous le miroir qui représente un joueur de billard (qui est ce personnage ?) ne donne qu’un mot sûr : « béliard ». Des interprétations ont été données. Voir les commentaires des précédents articles.

 

13 avril 2021

Phrases

 spaceQuand le monde sera réduit en un seul bois noir pour nos quatre yeux étonnés, - en une plage pour deux enfants fidèles, - en une maison musicale pour notre claire sympathie, - je vous trouverai.

 

Qu'il n'y ait ici-bas qu'un vieillard seul, calme et beau, entouré d'un "luxe inoui", - et je suis à vos genoux.

Que j'aie réalisé tous vos souvenirs, - que je sois celle qui sait vous garrotter, - je vous étoufferai.

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

Quand nous sommes très forts, - qui recule ? très gais, qui tombe de ridicule ? Quand nous sommes très méchants, que ferait-on de nous.

Parez-vous, dansez, riez, - Je ne pourrai jamais envoyer l'Amour par la fenêtre.

 

- Ma camarade, mendiante, enfant monstre ! comme ça t'es égal, ces malheureuses et ces manoeuvres, et mes embarras. Attache-toi à nous avec ta voix impossible, ta voix ! unique flatteur de ce vil désespoir.

13 avril 2021

Matinée d'ivresse

 

spaceO mon Bien ! O mon Beau ! Fanfare atroce où je ne trébuche point ! Chevalet féerique ! Hourra pour l'oeuvre inouïe et pour le corps merveilleux, pour la première fois ! Cela commença sous les rires des enfants, cela finira par eux. Ce poison va rester dans toutes nos veines même quand, la fanfare tournant, nous serons rendus à l'ancienne inharmonie. O maintenant, nous si digne de ces tortures ! rassemblons fervemment cette promesse surhumaine faite à notre corps et à notre âme créés: cette promesse, cette démence ! L'élégance, la science, la violence ! On nous a promis d'enterrer dans l'ombre l'arbre du bien et du mal, de déporter les honnêtetés tyranniques, afin que nous amenions notre très pur amour. Cela commença par quelques dégoûts et cela finit, - ne pouvant nous saisir sur-le-champ de cette éternité, - cela finit par une débandade de parfums.

 

Rire des enfants, discrétion des esclaves, austérité des vierges, horreur des figures et des objets d'ici, sacrés soyez-vous par le souvenir de cette veille. Cela commençait par toute la rustrerie, voici que cela finit par des anges de flamme et de glace.

Petite veille d'ivresse, sainte ! quand ce ne serait que pour le masque dont tu as gratifié. Nous t'affirmons, méthode ! Nous n'oublions pas que tu as glorifié hier chacun de nos âges. Nous avons foi au poison. Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours.

Voici le temps des Assassins.

13 avril 2021

À une Raison

 

spaceUn coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence la nouvelle harmonie.

Un pas de toi, c'est la levée des nouveaux hommes et leur en-marche.

Ta tête se détourne : le nouvel amour !
Ta tête se retourne, - le nouvel amour !

"Change nos lots, crible les fléaux, à commencer par le temps" te chantent ces enfants. "Elève n'importe où la subtance de nos fortunes et de nos voeux" on t'en prie.

Arrivée de toujours, qui t'en iras partout.

 

25 avril 2021

Les 150 ans du Bateau ivre

ivre

     Il est question de fêter cette année les 150 ans du Bateau ivre de Rimbaud.

       Il faut d’abord tenter de donner une date à la création du poème et être sûr qu’il a bien été écrit en 1871. Pendant longtemps on a pensé que Le Bateau ivre avait été écrit à Charleville juste avant le départ de Rimbaud pour Paris en septembre 1871. On se basait sur le récit de Delahaye qui aurait été témoin de son départ à Paris. Plusieurs témoignages de Delahaye indiquent que Rimbaud a écrit Le Bateau ivre avant son départ de Charleville pour aller chez Verlaine. Le témoignage le plus cité est celui qu’il a écrit en 1923 dans Rimbaud l’Artiste et l’être moral page 40-41  :  

      La veille de son départ — fin septembre 1871 — Rimbaud me lit Bateau ivre. 

     « J'ai fait cela, dit-il, pour présenter aux gens de Paris ». Comme je lui prédis alors qu'il va éclipser les plus grands noms, il reste mélancolique et préoccupé : « Qu'est-ce que je vais faire là-bas ?... Je ne sais pas me tenir, je ne sais pas parler... Oh ! pour la pensée, je ne crains personne {sic)... » 

      Il a aussi donné un témoignage du même genre en 1908 dans la Revue d’Ardennes et d’Argonne. Bouguignon et Houin reportent les mêmes souvenirs de Delahaye en 1897. Donc Delahaye n’a jamais varié dans ses souvenirs et on a largement cru à son témoignage.

      Cependant la critique récente a remis en doute ce récit car dans plusieurs cas la fiabilité des témoignages de Delahaye laissait à désirer.

      André Guyaux  dans la Pléiade fait remarquer que rien n’est établi précisément quant à la datation du Bateau ivre, et que l’on peut douter, avec Marcel Ruff, de la reconstitution d’Ernest Delahaye et de la tentation de faire du Bateau ivre le passeport du jeune poète  arrivant à Paris . Il ajoute  qu'un dessin d’André Gill, probablement détaché de l’Album zutique et montrant le jeune poète à la proue de son bateau suggère que le poème était connu à la fin de 1871 (Pléiade, p.868). 

     Il faut ajouter que parmi les témoins de l’arrivée de Rimbaud à Paris, aucun n’indique que Le Bateau ivre a été lu à la séance où Rimbaud a été présenté aux poètes parisiens. Verlaine qui a fait connaître le poème dans les Poètes maudits ne donne aucune indication de date précise. Le manuscrit écrit par Verlaine n’est pas daté.

     David Ducoffre propose la date de fin octobre-novembre 1871 dans un article publié sur ce blog où il écrit :

    « La description de la vie des prisonniers sur les pontons était d’actualité dans la presse en septembre-novembre 1871 et une section Epaves de la Commune relataient les arrestations et aventures de communards en fuite dans Le Moniteur universel, ce qui est à rapprocher de la mention finale des « pontons » et de la volonté d’une quille qui éclate. Le poème est probablement postérieur à la première représentation de la pièce Fais ce que dois de Coppée qui prend à partie les communards en rappelant la devise de la ville de Paris Nec fluctuat mergitur, mais postérieur aussi au procès en octobre du très jeune communard Maroteau que la défense présentait comme quelqu’un s’étant lancé dans la Commune en poète. Un extrait du Figaro du sept octobre raille cette défense, nous l’avons citée dans un autre article du blog Rimbaud ivre : « Du nouveau sur l’Album zutique : en feuilletant Le Moniteur universel ». Ces éléments de datation nous paraissent fort plausibles dans la mesure où ils éclairent certains motifs du poème de véritables intentions du poète, et cela par la prise en compte d’une actualité qui continuait de traiter de la Commune des mois après la Semaine sanglante. En tout cas, l’idée que Rimbaud ait lu Le Bateau ivre lors du dîner des Vilains Bonshommes du 30 septembre n’est fondée sur rien. Le témoignage suspect de Delahaye se contentait d’avancer que Rimbaud emportait cette composition à Paris pour épater les Parnassiens. »

     Le 21 avril 2014 je publiais : Rimbaud et la Commune. Hypothèses sur la genèse et la date de conception du « Bateau ivre » et de «L’Homme juste » dans lequel je suggérais que la date de composition du Bateau ivre était probablement postérieure à la parution d’un poème inédit de Victor Hugo publié dans Le Rappel le 20 novembre1871. 

     Un autre argument qui va dans le sens d’une écriture plus tardive du poème est l’expression du Bateau ivre « Moi l’autre hiver,...» qui suggère que le poème a été écrit en hiver et non en septembre comme le prétendait Delahaye.(L’autre hiver, c'est celui de 1870 quand Rimbaud est allé à Paris pour la première fois.) 

     On ne peut alors exclure complètement l’hypothèse que le poème ait été écrit début 1872, au moment où Rimbaud logeait rue Campagne-Première avec Forain.

5 janvier 2021

Arthur Rimbaud

 

Rimbaud

Poète français (Charleville 1854-Marseille 1891).

 

Arthur Rimbaud à 17 ans

Adolescent rebelle, poète précoce et génial, Arthur Rimbaud est un phénomène de la littérature. Son abandon de la poésie à l’âge de vingt et un ans, puis sa disparition aux confins de l’Afrique et de l’Asie, ajoutent à l’attrait du personnage qu’il s’est créé et qui obsède l’époque moderne. Véritable « voyant » – suivant le terme qu’il a choisi – il exprime les vertiges de l’hallucination dans une langue audacieuse et pure, et apparaît comme un jalon essentiel entre romantisme et surréalisme.

Famille

Père officier subalterne ; mère d’origine paysanne. Les parents se séparent après la naissance de leur cinquième enfant. Arthur a un frère aîné (1853) et deux sœurs plus jeunes que lui (1858, 1860) – une troisième est morte à l’âge d’un mois (1857).

Un enfant difficile et brillant (1854-1871)

Arthur Rimbaud passe son enfance à Charleville, sous la surveillance d’une mère austère et exigeante. Il effectue de très bonnes études au collège de la ville, tout en se signalant par son goût de la révolte, notamment contre l’ordre social et la religion. L’attention de Georges Izambard, professeur de rhétorique, stimule ses premiers essais poétiques (« les Effarés », 1870 ; « le Dormeur du val », id.). Après plusieurs fugues, il renonce à se présenter au baccalauréat. Il aspire à se rendre à Paris pour assister aux suites de la guerre de 1870 et de la Commune, et débuter dans le milieu littéraire.

Les « Vilains bonshommes » (1871-1872)

Fort du contact qu’il a établi avec les poètes Théodore de Banville et Paul Verlaine, Rimbaud arrive dans la capitale (15 septembre 1871). Il y reçoit un accueil favorable et est admis au dîner des « Vilains Bonshommes », qui regroupe des écrivains et des artistes d’avant-garde. Sa maîtrise impressionne : avec le Bateau ivre (1871), le jeune poète semble déjà dominer l’esthétique de ses modèles. Toutefois sa personnalité provocante choque autour de lui. Il est finalement exclu du cercle et rentre provisoirement dans sa famille (printemps 1872).

Avec Paul Verlaine (1872-1873)

Revenu à Paris, Rimbaud part cette fois pour l’Angleterre puis la Belgique. Verlaine l’accompagne, avec lequel il a noué une liaison amoureuse. La vie vagabonde que mènent les deux hommes est riche d’impressions : Verlaine rassemble la matière de ses futures Romances sans paroles (1874), Rimbaud celle de ses Illuminations (1872-1875 ; publié en 1886). Mais des tensions apparaissent, jusqu’au drame du 10 juillet 1873 : à Bruxelles, Verlaine blesse son ami de deux coups de revolver.

Dernière saison poétique (1873-1875)

Dans la ferme familiale de Roche où il passe sa convalescence, Rimbaud rédige Une saison en enfer (1873), le seul de ses recueils qu’il fera publier. Puis il se rend de nouveau à Londres, et entreprend un voyage à Stuttgart pour apprendre l’allemand. C’est là qu’il revoit Verlaine – entre-temps sorti de prison – et lui remet le manuscrit des Illuminations qu’il vient d’achever (février 1875). En proie à des accès religieux, il gagne l’Italie, avant de rentrer une fois encore à Charleville.

Le trafiquant exotique (1875-1891)

Rimbaud se lance dans la carrière de soldat de l’armée hollandaise à Java (1876) puis dans celle d’employé de commerce à Aden (1880) et à Harar, en Abyssinie (à partir de 1881). L’existence qu’il mène, connue par la correspondance échangée avec sa famille, est hasardeuse. À partir de 1885, il se met à son compte dans un trafic d’armes qui semble prometteur. Une tumeur au genou l’oblige cependant à regagner l’Europe afin de s’y faire soigner : il meurt à Marseille quelques mois après y avoir débarqué.

1. La vie d'Arthur Rimbaud

1.1. Ccomme « Un bâteau ivre »

Élevé par une mère autoritaire en l'absence de son père, officier en campagne et qui abandonnera bientôt la famille, Arthur Rimbaud manifeste son génie précoce tout au long de son parcours scolaire, collectionnant les prix d'excellence, notamment pour ses vers latins. En janvier 1870, il se lie d'amitié avec Georges Izambard (1848-1931), son professeur de rhétorique, acquis aux idées révolutionnaires, qui est aussi le lecteur de ses premiers pastiches, les Étrennes des orphelins, parus à la même époque dans la Revue pour tous. En mai, il envoie trois poèmes à Théodore de Banville dans l'espoir qu'ils seront publiés dans le Parnasse contemporain.

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Fugues et Révoltes

Arthur Rimbaud, le Dormeur du valArthur Rimbaud, le Dormeur du val

Réfractaire à toutes les formes d'autorité, Rimbaud fugue pour la première fois à Paris, en août 1870. Arrêté en gare du Nord sans billet, il est incarcéré à la prison de Mazas, puis renvoyé à Charleville. Les mois suivants, il fait deux autres fugues. C'est à cette époque qu'il écrit les poèmes du vagabondage (« Ma Bohème », « Au Cabaret vert », « le Buffet », « Rêvé pour l'hiver ») et les poèmes ayant trait à la guerre, tel « Le Dormeur du Val ».

Le 13 mai 1871, Rimbaud écrit à Izambard : « C'est faux de dire : Je pense. On devrait dire : On me pense. Pardon du jeu de mots. JE est un autre. » Le poète se fixe donc pour tâche de se connaître en se débarrassant de toutes les conventions, les cultures et les discours qui l'entravent. Deux jours plus tard, dans une lettre connue sous le nom de « Lettre du voyant » (adressée au poète Paul Demeny [1844-1918] rencontré à Douai l'année précédente), il prône « un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens », ce qui suppose en même temps le choix des sens contre le sens, et une avancée méthodique vers l'inconnu, par-delà les limites de l'esprit, de la morale et du corps humain.

1.2. La relation avec Verlaine

À la fin du mois d'août 1871, à l'instigation de Paul-Auguste Bretagne (1837-1881) – un ami qui connut Verlaine à Fampoux, près d'Arras –, Rimbaud adresse à l'auteur de la Bonne Chanson cinq de ses poèmes (« les Effarés », « Accroupissements », « les Douaniers », « le Cœur volé », « les Assis »). Verlaine s'enthousiasme pour ces textes et invite le jeune poète à venir dans la capitale. Emportant avec lui sa dernière composition,  le Bateau ivre, Rimbaud arrive à Paris en septembre. Il a dix-sept ans à peine. Il s'installe chez les beaux-parents de Verlaine, où il ne tarde pas à faire scandale.

Une laison tumultueuse

Jef Rosman, Arthur Rimbaud blesséJef Rosman, Arthur Rimbaud blessé

Entre les deux hommes, c'est le début d'une relation passionnée et orageuse, entrecoupée de nombreuses ruptures, et d'un périple qui les conduit en Belgique, à Londres, à Charleville, à Londres encore, à Roche (près d'Attigny), de nouveau à Londres puis en Belgique. Leur liaison se termine à Bruxelles, le 10 juillet 1873, lorsque Verlaine, ivre et affolé à l'idée que Rimbaud ne le quitte, tire au pistolet sur son ami et le blesse au poignet – geste qui lui vaut de passer deux ans à la prison de Mons.

Sous le choc, Rimbaud achève la même année un récit autobiographique où il exprime ses « délires » : Une saison en enfer, qu'il édite lui-même pour s'en désintéresser aussitôt. Il découvre par ailleurs de nouvelles facultés d'expression, dont témoignent les Illuminations, ensemble de proses et de vers libres écrit entre 1871 et 1875.

1.3. «La vraie vie est ailleurs »

« J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges. » (Une saison en enfer, Délires II, Alchimie du verbe). À 20 ans, Rimbaud cesse son activité poétique et reprend une existence errante, mais seul cette fois, suivant malgré lui les traces de son père militaire et écrivain à ses heures (son œuvre, entièrement manuscrite, a disparu). Après avoir transgressé dans sa poésie toutes les différences sexuelles, biologiques (enfant/adulte), géographiques (Barbares/Occidentaux), historiques (médiéval/moderne), il s'emploie à traduire en actes sa poésie.

De Londres à Chypres : errances

À partir de 1874 commence une errance qui ne se terminera qu'avec la mort. Celui que Verlaine surnommera « l'homme aux semelles de vent » va d'abord à Londres (1874), en compagnie de Germain Nouveau, puis en Allemagne (1875), pour apprendre l'allemand. Il se rend ensuite en Italie et à Batavia (aujourd'hui Jakarta) [1876] – il y déserte de l'armée coloniale hollandaise, dans laquelle il s'était engagé –, puis à Vienne (1877), en Suède et au Danemark. Il tente de gagner Alexandrie et séjourne à Chypre (1878 et 1879). Après chacun de ces voyages, il revient à Charleville.

Aden, Harar : trafics

Le 7 août 1880, Rimbaud se fixe à Aden, au sud de la péninsule arabique, où il signe un contrat avec une maison qui s'occupe du commerce des peaux. De 1881 à 1890, il est délégué au Harar, où il se fait également explorateur et commerçant d'armes (il conduit notamment une caravane d'armes vendues au roi d'Éthiopie Ménélik II). Durant son séjour, il ne cesse de tenir sa famille au courant de ses activités.

Marseille-Charleville : derniers voyage

Le 8 mai 1891, Rimbaud rentre en France pour se faire admettre à l'hôpital de Marseille : il est atteint d'une tumeur cancéreuse à la jambe droite qui nécessite une amputation. Il séjourne dans les Ardennes pour sa convalescence, mais, son état s'aggravant, retourne à Marseille, où il meurt le 10 novembre à l'hôpital de la Conception, au moment où sa poésie commence à être reconnue : en 1886, la Vogue avait publié les Illuminations.

2. L'oeuvre de Rimbaud

La destinée d’Arthur Rimbaud forme un volet complet de son œuvre : l’héritage littéraire du poète est indissociable des péripéties de sa vie, cristallisés après sa mort dans un mythe qui hante le xxe siècle. Car les « pouvoirs surnaturels » qu’il revendique (« Adieu », Une saison en enfer, 1873) font de Rimbaud un témoin et un acteur à travers l’écriture. La révolution poétique qu’il introduit passe par une expérience de l’imaginaire, qui est aussi une aventure humaine sans précédent.

2.1. Le « Voyant »

L’enfant halluciné

Arthur Rimbaud, par Paul VerlaineArthur Rimbaud, par Paul Verlaine

Enfant précoce et d’une extrême sensibilité, Rimbaud rencontre vite les limites du milieu familial et provincial où il grandit. L’apprentissage scolaire lui laisse entrevoir les ressources de la littérature. Mais sa soif de nouveauté le détourne de la plupart des auteurs étudiés en classe. C’est en lui-même, à l’écart des modèles et des conventions, qu’il mène l’expérience du voyant en quête d’un univers parallèle : « Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences » (Lettre d'Arthur Rimbaud à Paul Demeny, 15 mai 1871).

Un « Opéra fabuleux »

Le « dérèglement de tous les sens » renvoie aux correspondances baudelairiennes. Le premier, Charles Baudelaire a établi la parenté qui unit les parfums, les couleurs et les sons ; le premier il a su déduire de la magie des sensations une réalité qui est au-delà des choses.

Or Rimbaud entend dépasser ce maître, l’un des seuls parmi les poètes modernes à mériter selon lui le qualificatif de voyant et qu’il regarde comme « un vrai Dieu » (Lettre d'Arthur Rimbaud à Paul Demeny, 15 mai 1871), mais auquel il reproche un certain conservatisme sur le plan de l’expression et de la forme. Le dérèglement des sens aboutit à une fusion entre monde extérieur et monde intérieur, entre imagination et pensée, entre rêve et réalité. Et cette fusion, qui transmue le poète en un « Opéra fabuleux » (« Délires II. Alchimie du verbe », Une saison en enfer), nécessite une langue nouvelle pour être restituée.

La forme libérée 

Après avoir sollicité à ses débuts la protection de Théodore de Banville (1870), Rimbaud s’éloigne de l’orbite du Parnasse. La généralisation du principe des correspondances est acquise dès le sonnet des « Voyelles » (1871), ouvrant la voie au « vers libre » – c’est-à-dire non rimé :
« A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles, /
Je dirai quelque jour vos naissances latentes ».

Les poèmes en prose des Illuminations (1872-1875 ; publié en 1886) constituent l’aboutissement du processus. Déstructurer la phrase, rompre les rythmes accoutumés, inventer des sensations nouvelles en bouleversant les anciennes, faire communiquer les mondes du visible et de l'invisible – en un mot, il s'agit de « trouver une langue ». L’au-delà des choses dessine un absolu où le voyant rejoint le mystique – ce que l’effacement du poète de la scène littéraire semble venir confirmer.

2.2. L’« homme aux semelles de vent »

La vie errante 

Verlaine et Rimbaud marchant dans LondresVerlaine et Rimbaud marchant dans Londres

Le jeune garçon fugueur de Charleville s’est enfui à Paris. Il laisse place à un voyageur sans destination, mais non sans bagages : car la condition du nomade est aussi celle du poète. Le séjour en Belgique et en Angleterre avec Verlaine nourrit l’œuvre des deux hommes et, en ce qui concerne Rimbaud, conforte le détachement visionnaire des Illuminations.

Par contraste, Une saison en enfer exprime le dégoût d’une existence désordonnée : « Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! […] Enfin, je demanderai pardon pour m'être nourri de mensonge. Et allons. Mais pas une main amie ! et où puiser le secours ? » (« Adieu »).

Mais ce dégoût n’est qu’apparent, car la conception définitive des Illuminations est postérieure. L’histoire littéraire a permis d’établir que Rimbaud dans Une saison en enfer imagine et met en scène son retour parmi les hommes, sans pour autant le vivre.

Adieux à la poésie

Le véritable renoncement survient lorsque le poète exprime le refus suprême, celui de la création littéraire. La fuite de Rimbaud hors de France puis loin d’Europe dessine la conclusion d’un projet artistique, avant une mort prématurée et solitaire. « L'homme aux semelles de vent est décidément lavé. Rien de rien », écrit Ernest Delahaye, son ancien camarade de l’école de Charleville (Lettre à Paul Verlaine, juillet 1878).

« Je est un autre »

À Georges Izambard, son professeur de rhétorique et qui l’encourageait à écrire tout en lui rappelant la nécessité de la vie sociale, Rimbaud naguère affirmait « Je est un autre » (Lettre à Georges Izambard, 13 mai 1871) : lorsque commencent ses équipées asiatique et africaine, c’est le poète lui-même qui se dérobe, pour devenir un être que même ses proches ne peuvent reconnaître, « quelqu'un qui avait été lui, mais ne l'était plus d'aucune façon » (Stéphane Mallarmé, Lettre à Harrisson Rhodes, avril 1896).

2.3. La légende Rimbaud

Sous le signe du refus

Arthur RimbaudArthur Rimbaud

Derrière sa présence au monde, difficile et éphémère, c’est le caractère d’Arthur Rimbaud qui fascine. Il est intransigeant et marqué par une tendance à l’opposition.

Opposition à la famille et à l’autorité adulte, dès le début de l’adolescence.

Opposition au pouvoir politique dominant, ainsi lors de la guerre franco-prussienne de 1870 et la Commune (« Paris se repeuple », 1871).

Opposition à la morale bourgeoise, affirmée au cours de l’épisode amoureux avec Verlaine – « Il dit : "Je n'aime pas les femmes. L'amour est à réinventer, on le sait" » (« Délires I. Vierge folle », Une saison en enfer).

Opposition même aux rites du milieu littéraire : ainsi Rimbaud est-il expulsé du cercle des « Vilains Bonshommes » qu’il a rejoint à Paris (1871-1872).

Opposition enfin aux traditions artistiques : car l’attention aux « silences » et à l’« inexprimable », qui lui permet de fixer « des vertiges » inconnus jusqu’à lui, amène Rimbaud à rejeter la leçon de ses prédécesseurs, cette « vieillerie poétique » (Lettre à Paul Demeny, 15 mai 1871).

Une poésie multiple et controversée

L’ambiguïté du personnage achève de le rendre captivant. L’universitaire René Etiemble, auteur d’une thèse soutenue en 1952 sur le Mythe de Rimbaud, relève que « tous les hommes intelligents » ont « exhumé de Rimbaud leurs idées, leur croyance ou leurs goûts » (René Etiemble et Yassu Gaucière, Rimbaud, 1970). De fait, le poète suscite des interprétations passionnées et souvent contradictoires, tant son parcours de météore apparaît à la fois mystérieux et exemplaire.

Touché par la grâce

L’écrivain chrétien Paul Claudel reconnaît un « ange » dans l’écrivain, et dans son œuvre un chemin de piété. À une première période de pure révolte succèderait une seconde – celle du « voyant » – puis une troisième, la dernière, de « mystérieuse douceur » : Rimbaud dans Une saison en enfer aurait accédé à « l’esprit » et au principe de la « rime intérieure » (Paul Claudel, « Préface aux œuvres d’Arthur Rimbaud » [1912], Positions et propositions, 1928).

Précurseur du surréalisme

Loin de Claudel, le poète et critique André Breton déclare Rimbaud « surréaliste dans la pratique de la vie et ailleurs » (Manifeste du surréalisme, 1924). Selon Breton, l’« autre » (Lettre à Georges Izambard, 13 mai 1871) s’apparente à un double de Rimbaud, qui s’imprègne du réel suivant un processus involontaire ou même inconscient, préfigurant l’écriture automatique.

→ surréalisme.

En menant jusqu'à leurs plus extrêmes conséquences les recherches de la poésie romantique et baudelairienne, Rimbaud n'aura pas seulement bouleversé la nature de la poésie moderne, il aura aussi interverti l'ordre de la création poétique : désormais, la théorie précède l'œuvre, qui trouve son aboutissement, et non sa légitimité, dans la vie.

29 avril 2021

La Chasse spirituelle dans les éditions de la correspondance de Verlaine et de Rimbaud

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Arthur Rimbaud (1854-1891) par Ernest Pignon-Ernest.

 

Après la publication de la remarquable édition de la correspondance de Verlaine par Michaël Pakenham, il a été donné, dans La Revue Verlaine n° 10 éditée en 2007, un article intitulé : « La Chasse spirituelle dans la correspondance de Verlaine ». Il s’agissait de rectifier une importante erreur de date concernant une lettre de Verlaine à Edmond Lepelletier.

Voici à quelques détails exposé : 

Dans le N°8 (oct.-dec.2001) de la revue Histoires littéraires était publiée sous la signature commune de Jean-Jacques Lefrère, Michaël Pakenham, Michel Pierssens, une lettre connue, mais dont le texte complet était inédit, de Verlaine à Philippe Burty mentionnant la mythique Chasse spirituelle. Verlaine y écrivait qu’il venait d’apprendre le jour même par sa mère l’existence de lettres compromettantes de Rimbaud que Mathilde Verlaine avait découvertes dans le bureau de son mari. Or, les termes employés par Verlaine étaient singuliers : il expliquait que les lettres n’étaient autres que les pages d’un manuscrit intitulé La Chasse spirituelle, manuscrit qu’on demanda à Madame Rimbaud de récupérer. J’ai alors émis l’hypothèse que Verlaine avait inventé le manuscrit pour tenter de récupérer les lettres. J’ai longuement exposé mes arguments dans l’article : « Les vrais faussaires de La Chasse spirituelle », Parade sauvage n°19, décembre 2003,p.91).Cet article a été publié par La Revue des ressources le 17 septembre 2009.

Toutefois, pour que mon hypothèse soit recevable, il fallait absolument que la liste dressée par Verlaine en 1872 pour récupérer ses affaires et documents et qui mentionnait La Chasse spirituelle ait été envoyée par Verlaine après le quinze novembre. Pourquoi ? Si comme je le pense Verlaine a inventé le manuscrit après la lettre de sa mère du 15 novembre, alors ma thèse s’écroulerait si la liste mentionnant La Chasse avait été envoyée avant le 15 novembre. Conscient de cette difficulté j’avais écrit à Michaël Pakenham pour lui demander son avis sur la date possible de l’envoi de la liste. Il me répondit aimablement et j’insérais pour le remercier la note suivante dans mon article :

J’avais la conviction que cette lettre de Verlaine à sa mère contenant la liste avait été envoyée à la mi-novembre, or Michaël Pakenham, qui termine l’édition de la correspondance de Verlaine, et que j’ai consulté à ce propos à bien voulu répondre à cette question, et il me confirme que c’est bien vers cette date qu’il faut situer cette lettre. Je le remercie, ici, pour sa précieuse collaboration.

Lorsque j’ai publié mon article la correspondance de Verlaine n’avait pas encore été éditée par Michaël Pakenham. Mais lorsque celle-ci parut j’observais que M. Pakenham avait placé avant le 15 novembre l’envoi de la fameuse liste de Verlaine. Examinons d’abord la situation avec précision car dans cette histoire les plus petits détails ont leur importance. La lettre 72-23 datée du Vendredi 6 novembre est immédiatement suivie par la liste Verlaine et seuls trois astérisques les séparent. M. Pakenham dit bien que la liste a été transmise par Madame Verlaine à Lepelletier mais comme il ne donne aucune précision sur la date de cette lettre, tout laisse penser que la date du 6 novembre est à retenir. La lettre 72-23 est suivie par la 72 -24 qui est datée du 10 novembre. Ceci prouve bien selon M. Pakenham que la liste a été envoyée par Verlaine avant le 15 novembre 1872.

Je me permets de contester la manière dont M. Pakenham a placé sa liste. Le premier point est non des moindres est que la date donnée par M.Pakenham pour la lettre 72- 23 est fausse. C’est le vendredi 8 novembre que la lettre a été envoyée et non le 6. Le vendredi 6 novembre n’existe pas en 1872. En revanche on est sûr que c’est un vendredi car Verlaine dit dans la lettre 72-23 : « Je profiterai de l’horrible loisir de dimanche (après demain) pour lui porter ta lettre. ». Le jour est donc le vendredi et il s’agit du vendredi 8 novembre 1872 comme le prouve le calendrier de l’époque ou La Renaissance littéraire et artistique de 1872 bien connue de M. Pakenham. D’ailleurs M. Pakenham lui-même mentionne la bonne date du vendredi 8 novembre à la note 9 de la page 27.

On en arrive donc à la situation suivante. La liste Verlaine serait située entre le vendredi 8 novembre et le dimanche 10 novembre. Or rien ne permet de faire une telle supposition, bien au contraire. Dans la lettre du vendredi 8 novembre Verlaine dit : « Je vais m’occuper de récupérer mes bibelots ». Donc il ne l’a pas encore fait. La seule autre indication que nous ayons sur l’envoi de la liste est celle-ci : dans la lettre 72-31 datée : fin novembre–début décembre Verlaine écrit : « Ma mère t’a remis la liste des bibelots qu’ils me gardent » et il donne un supplément à la liste. Ceci prouve simplement que la liste a été envoyée à sa mère avant la fin novembre. Il est permis de penser d’ailleurs que le supplément à la liste ne doit pas être éloigné de l’envoi de la première liste. Quoi qu’il en soit on ne peut exclure la possibilité que celle-ci ait été envoyée après le 15 novembre contrairement à ce que laisse entendre la correspondance de Verlaine.

Si j’attache de l’importance à mon hypothèse, c’est surtout pour la raison suivante : dans la liste, Verlaine mentionne que les lettres de Rimbaud contiennent des poèmes en prose. Si mon hypothèse est juste Verlaine précise cela pour donner le change entre les manuscrits et les lettres. Or cela remet en cause l’existence de ces poèmes en prose en 1872, argument toujours évoqué pour le problème de la datation des Illuminations. J’ajoute, et je ne l’avais pas assez bien montré dans mon article antérieur, que les poèmes en prose mentionnés par Verlaine sont insérés dans les lettres de Rimbaud, c’est-à-dire qu’ils auraient été écrits au printemps 72 par Rimbaud, donc à la même période où furent écrits les poèmes en vers de 1872. On sait que Rimbaud distribuera généreusement ces poèmes bien datés à ses amis et que dans le même temps on ne trouve aucune trace d’un quelconque manuscrit de poème en prose offert à cette époque à ces mêmes amis. De plus, il faut admettre qu’on aurait un corpus comprenant La Chasse spirituelle et des poèmes en prose qui ne seraient pas mentionnés dans « Alchimie du verbe » qui retrace pourtant le parcours poétique du poète à cette époque. Cela ne semble pas cohérent.

Je pensais avoir fait une mise au point définitive concernant la date de cette lettre, mais ce n’était pas fini ! En octobre 2007 Jean-Jacques Lefrère publiait la correspondance de Rimbaud dans laquelle il insérait des lettres d’autres correspondants. Notamment on le voit donner un extrait de la lettre de Verlaine à Lepelletier du 8 novembre qui nous intéresse. M. Lefrère qui ne peut maintenir la date impossible du vendredi 6 novembre donnée par M. Pakenham la corrige en mercredi 6 novembre... C’est-à-dire qu’il recule volontairement la lettre, contre toute vérité, puisque Verlaine précise dans sa lettre que dimanche est « après demain » !! La lettre adressée à Lepelletier avait d’ailleurs été correctement datée dans l’ancienne correspondance de M. Van Bever. Je me pose une question. Messieurs Lefrère et Pakenham n’ont pas jugé utile de signaler mon hypothèse, soit. Mais on sait par M. Murphy que Jean-Jacques Lefrère voulait développer ma thèse et je le félicite d’y avoir pensé (cf : Stratégies de Rimbaud, p.428, n.12, Champion, 2004). Pourquoi M. Lefrère n’a t-il pas été jusqu’au bout et a-t-il abandonné cette belle idée ? Pourquoi a-t-il qualifié ma thèse de « thèse imbécile » dans la Quinzaine littéraire ? (Voir mon droit de réponse à son article publié par La Revue des ressources le 19 septembre 2009) Est-ce une coïncidence si les cosignataires de la publication de la lettre de Verlaine à Burty qui révélait la mystification de Verlaine ont fait tous les deux une curieuse « erreur » de date concernant une lettre capitale de ma démonstration ? Qui sont les vrais faussaires ?

22 avril 2021

Entretien avec Olivier Bivort

 

Jacques Bienvenu :
Pouvez-vous nous parler de votre parcours universitaire avant vos fonctions actuelles de professeur de littérature française à l’Université « Ca’ Foscari » de Venise ?

Olivier Bivort :
Je suis parti en Italie à la fin de mes études de philologie romane à l’Université libre de Bruxelles. J’ai été longtemps lecteur de français à l’Université de Vérone avant de devenir maître de conférences à l’Université de Trieste, puis professeur. J’enseigne aujourd’hui la littérature française à l’Université « Ca’ Foscari » de Venise.

JB :
Vous avez donc commencé vos études supérieures par l’équivalent de ce qu'on appelle en France « lettres modernes »,  à l’Université libre de Bruxelles comme André Guyaux (voir notre entretien). L’intérêt que vous avez pour la poésie de Rimbaud date-t-il de cette époque ?

OB :
Ma passion pour Rimbaud date de mon adolescence et principalement de ma lecture d’Une saison en enfer. J’avais été intrigué, au lycée, par un commentaire du « Lagarde et Michard » sur le sens de Adieu, lu comme une capitulation, un déni de révolte et d’ambition poétique. Je n’avais pas du tout ce sentiment-là : j’y percevais au contraire un nouvel élan, à la fois lyrique et personnel, vers d’autres mondes, d’autres possibilités. La phrase « à l’aurore, armés d’une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes » me faisait rêver. La pensée poétique de Rimbaud est toujours en tension, prête à rebondir. Quand il écrit dans la lettre du Voyant que  la poésie « sera en avant », il ne lui donne pas de fin et il ne se donne pas de finalité. Sa conscience de l’échec, quand elle est exprimée,  ne va jamais sans une volonté de repartir, sans un désir de se régénérer : « Départ dans l’affection et le bruit neufs ! » Cette question ne m’a pas lâché : plus tard, bien plus tard, j’ai essayé d’y répondre dans un de mes premiers articles.
                                                                                           
                                                                                         
Commentaire de Adieu du « Lagarde et Michard »
JB : La datation relative d’Une Saison en enfer et des Illuminations est l’un des grands problèmes des études rimbaldiennes. On ne sait toujours pas encore aujourd’hui si les poèmes des  Illuminations ont été totalement ou en partie écrits après Une saison en enfer. Quelle est votre position sur cette énigme chronologique ?

OB :
Il faut rappeler que ce qu’on appelle « la question chronologique » s’est imposée dans les études rimbaldiennes après la publication de la thèse de Bouillane de Lacoste, en 1949. Jusque là et pour la majorité des lecteurs, il ne faisait pas de doute que Rimbaud donnait son congé définitif à la littérature dans Une saison en enfer. Or les conclusions de Bouillane de Lacoste ont bouleversé cette perspective : en montrant que Rimbaud avait recopié une partie de ses poèmes en 1874, il déplaçait les limites de son œuvre et contraignait les lecteurs à revoir les étapes de son évolution, beaucoup moins linéaire que ce qu’on pensait. L’étude de la chronologie de l’œuvre de Rimbaud, très complexe, montre en tout cas que le poème en prose n’est pas pour lui l’ultime étape d’un processus qui fait suite à l’abandon du vers : Delahaye fait même mention de poèmes en prose que Rimbaud aurait lus chez leur ami Bretagne, en 1870 ! Parallèlement à une évolution du vers, il y a une évolution de la prose chez Rimbaud, des Déserts de l’amour aux Illuminations. Aujourd’hui il y a un consensus, qui me semble acceptable, qui veut que la composition et la mise au point des Illuminations s’étendent sur deux, voire sur trois années, sans conflit avec Une saison en enfer. C’est d’ailleurs ce qu’affirmait Verlaine : « ce livre fut écrit de 1873 à 1875, parmi des voyages tant en Belgique qu’en Angleterre et dans toute l’Allemagne. » Verlaine est parfois évasif, mais n’oublions pas que c’est à lui que Rimbaud avait confié un manuscrit de ses poèmes en prose !

Photo JB.
JB :
L’importance de Verlaine dans la compréhension de l’œuvre rimbaldienne est très grande et il faut en limiter le sujet. Rappelons que vous êtes un spécialiste de Verlaine comme en témoignent vos éditions de ses œuvres poétiques dans la collection « Classiques » du Livre de poche. Vous écrivez que « les deux poètes ont travaillé parallèlement, ont collaboré à l’occasion ; [et qu’] ils se sont ouvert de nouveaux horizons ». Pouvez-vous nous parler de ce moment où en 1872  les « vers nouveaux » de Rimbaud répondent aux Romances sans paroles de Verlaine ?

 OB :
Verlaine a été en contact avec Rimbaud pendant près de deux ans, et en particulier en 1872 : cette année-là, ils sont ensemble à Paris, en Belgique et en Angleterre. Ils ont donc eu l’occasion de partager des idées, de confronter leurs œuvres respectives et même de se censurer : Rimbaud aurait déconseillé à Verlaine d’insérer les poèmes sur Mathilde dans son futur recueil. Verlaine voulait d’ailleurs dédicacer son livre à Rimbaud, « ces vers ayant été faits lui étant là et m’ayant poussé beaucoup à les faire ». Du point de vue poétique, les affinités ne manquent pas entre les poèmes des Romances sans paroles et les vers que Rimbaud écrit à partir du mois de mai 1872. Voyez par exemple l’intérêt que les deux poètes portent à des genres appartenant à la « petite » littérature, comme les chansons populaires : Rimbaud en parle dans « Alchimie du verbe », le chapitre d’Une saison en enfer qu’il consacre précisément à sa poétique de 1872, et Verlaine, qui est un grand amateur de chansons, en fait souvent état dans sa correspondance. Ils en utilisent tous les deux les ressources : des vers courts, une rythmique soutenue, des répétitions, une apparente simplicité, une légèreté de ton. Plus que d’influence, il est préférable de parler d’expérience partagée, d’une esthétique commune qui se vérifie surtout sur le plan des formes et de l’expressivité, chacun conservant son autonomie, sa sensibilité et sa personnalité dans le choix des contenus.

JB :
Cependant, il semble que Verlaine n’appréciait pas les poèmes « seconde manière » de Rimbaud, or c’était justement ceux que Rimbaud avait écrits en sa compagnie. Qu’en pensez-vous ?

 OB :
Dans les Poètes maudits, après avoir cité la première strophe d’Éternité, Verlaine écrit que, dans ses « derniers vers », le poète en Rimbaud « disparaît », tout en précisant qu’il entend par là le « poète correct » « dans le sens un peu spécial du mot ». Il ne faut pas se méprendre sur cette censure apparente. En fait, les réserves de Verlaine portent essentiellement sur la versification de Rimbaud, ce qui ne l’empêche pas de trouver ses vers « superbes » et de louer leur « beauté mystérieuse ». Car Verlaine est un novateur qui opère dans les limites d’une tradition, celle du vers français ; ce  n’est pas un conformiste mais ce n’est pas non plus, comme l’est Rimbaud, un iconoclaste. S’il qualifie les vers de 1872 de « vers libres, très libres », c’est parce que, pour lui, Rimbaud n’a plus observé ces attributs essentiels et nécessaires du vers français que sont la mesure et la rime, tout en continuant d’écrire des poèmes « en vers » ; et c’est pourquoi ce sont Les Effarés, Les Assis, Les Chercheuses de poux ou Le Bateau ivre qu’il retient parmi les « chefs-d’œuvre » de l’œuvre en vers de Rimbaud, et ceci en vertu de leur « versification impeccable ».


Photo JB.
JB :
Le vers de onze syllabes apparaît simultanément dans les poèmes de Verlaine et Rimbaud au moment de leur compagnonnage. Peut-on attribuer à Marceline Desbordes-Valmore l’usage de ce mètre particulier ? Plus généralement que pensez-vous de l’importance de cette poétesse douaisienne dont vous avez montré qu’elle avait inspiré Rimbaud ?

OB :
Dans le chapitre des Poètes maudits qu’il consacre à Marceline Desbordes-Valmore, Verlaine écrit que c’est elle qui « le premier d’entre les poètes de ce temps, a employé avec le plus grand bonheur des rythmes inusités, celui de onze pieds entre autres ». Il est très probable que la « redécouverte » de ce vers par Rimbaud et puis par Verlaine se soit faite par l’intermédiaire de l’œuvre de la poétesse de Douai. Rimbaud en premier : c’est lui qui aurait « forcé » Verlaine de lire toute l’œuvre de Marceline, alors que celui-ci n’y voyait qu’un « fatras avec des beautés dedans ». Rimbaud s’essaie au vers de onze syllabes dès le printemps 1872 : Larme, La Rivière de cassis, Michel et Christine, « Est-elle almée » » sont en tout ou en partie écrits dans cette mesure alors qu’elle n’apparaît qu’une seule fois dans les Romances sans paroles. Rimbaud témoigne d’ailleurs de son intérêt pour l’œuvre de Marceline à cette époque : au dos d’un manuscrit de Patience d’un été (une autre version de Bannières de mai), il transcrit un vers de C’est moi, un poème de Desbordes-Valmore publié pour la première fois en 1825 : « prends-y garde, ô ma vie absente ! » Le lyrisme mélancolique de la poésie féminine l’attire (souvenons-nous de son inclination pour Louisa Siefert) mais il est aussi sensible à la manière de Marceline, notamment à la grande variété de mètres et de rythmes qui caractérise ses poèmes. En revanche, le nom de Marceline Desbordes-Valmore n’apparaît qu’en juin 1873 sous la plume de Verlaine, dans une lettre à Émile Blémont : Verlaine recommande la lecture de Pleurs et de Pauvres fleurs à son correspondant et cite en exemple quelques vers de Dormeuse (qu’il intitule Berceuse !), un poème qui alterne des vers de cinq et de sept syllabes. Rappelons que sa propre Berceuse, dans Cellulairement, est composée en vers de cinq syllabes. Il est un fait qu’on attribue le plus souvent à Verlaine le mérite d’avoir promu l’usage du vers impair dans la poésie moderne, suite au succès de son Art poétique : « De la musique avant toute chose, /Et pour cela préfère l’Impair » ; et il est vrai qu’il a pratiqué l’impair avec constance dès les Poèmes saturniens. Mais il semble bien que ce soit Rimbaud qui ait tiré parti de l’hendécasyllabe avant que Verlaine ne se l’approprie et, par ailleurs, ne lui reconnaisse cette précellence : c’est en vers de onze syllabes qu’il compose Crimen amoris, un poème magnifique écrit en juillet ou en août 1873, en prison, à Bruxelles, dans lequel il glorifie la geste d’un « Satan adolescent » qui a tous les traits de Rimbaud.


Marceline Desbordes-Valmore 
Fin du poème C'est moi de Desbordes-Valmore

JB :
Vous avez organisé le colloque Rimbaud poéticien à Venise en novembre 2013 et vous êtes l’un des quatre organisateurs du prochain colloque sur Rimbaud qui aura lieu à la Sorbonne en mars 2017. À ce titre, comment voyez-vous l’avenir de la recherche rimbaldienne ?

OB :
J’ai eu la chance de profiter d’un beau moment de l’histoire des études rimbaldiennes, celui où, pendant les vingt dernières années du xxe siècle, la philologie, la textualité, l’herméneutique étaient au centre du discours critique. On organisait à l’époque presque un colloque par an : c’était sans doute excessif et pas toujours fructueux mais ça permettait des échanges, des mises au point, un partage des connaissances. Un certain épuisement des études sur Rimbaud, qui est peut-être le contrecoup de l’époque précédente, a caractérisé le début des années deux mille : sans généraliser, de nombreuses redites, le repli sur la biographie et l’iconographie, l’éloignement des textes « canoniques » me semblent témoigner d’un manque d’objectifs définis. Il est vrai que cette désorientation épistémologique a touché l’ensemble de la critique universitaire. Aujourd’hui, on assiste à un regain d’intérêt pour le Rimbaud zutiste et pour la parodie en général. C’est un aspect relativement important qui mérite d’être approfondi mais qui a parfois pour effet de projeter une lumière déformante sur les autres parties de l’œuvre. Cette tendance à généraliser des grilles de lecture en fonction d’un motif ou d’une pratique limités dans le temps et dans l’espace de l’œuvre n’est pas nouvelle : elle continue de faire les beaux jours de la critique partisane, qui défend tel ou tel point de vue en l’appliquant à l’ensemble du corpus. Il est difficile d’imaginer l’avenir ! Dans leur appel à communication, les organisateurs du prochain colloque ont lancé quelques suggestions dans l’espoir de ranimer le dialogue entre les chercheurs et de relancer les études rimbaldiennes. Cela n’empêche pas, bien heureusement, que la « machine » rimbaldienne continue de produire chaque année son lot de post, d’articles et de livres.

JB :
Pensez-vous que les nouveaux moyens informatiques (catalogues en ligne, Gallica, moteurs de recherches, etc.) ont bouleversé la recherche sur Rimbaud  ?

 OB :
Je ne pense pas qu’on puisse parler de véritable bouleversement. La bibliothèque digitale universelle qui est en train de se développer sur le web s’enrichit chaque jour et elle permet de consulter en temps réel des millions de documents de toute espèce. Les moteurs de recherche, encore très élémentaires, nous aident à effectuer en un instant une recherche qui nous aurait occupés des semaines en bibliothèque. Mais cette énorme masse d’informations nous donne aussi l’illusion d’avoir accès à un savoir total ; or, pour rester dans le domaine français, nous sommes loin d’avoir à notre disposition tous les documents, manuscrits et imprimés produits dans cette langue. La plus grande découverte rimbaldienne de ces dernières années ne s’est pas faite grâce au web : il a fallu qu’un amateur  tombe chez un libraire sur une collection du Progrès des Ardennes pour que l’on retrouve Le Rêve de Bismarck qui y sommeillait depuis 1870 ! Les « humanités digitales » sont encore au berceau : ce sont les moyens d’accès à l’information qui ont changé, beaucoup moins les perspectives de recherche. Les logiciels associés à des bases de données comme Gallica nous permettent d’affiner nos connaissances dans des domaines très traditionnels comme la réception, l’intertextualité et l’histoire littéraire : une mine pour les auteurs peu connus, ce qui n’est pas le cas de Rimbaud. Les outils informatiques me semblent plus performants dans le champ textuel : les bases de données comme Frantext et les répertoires de formes sont de précieuses ressources pour l’analyse. Il serait souhaitable de construire une bibliothèque virtuelle de la critique rimbaldienne, indexée, dynamique et collective, qui offrirait une bibliographie régulièrement mise à jour et rassemblerait la totalité des études sur le poète. Pour l’instant, on ne peut qu’inviter les chercheurs à mettre en ligne leurs travaux, en accès libre et gratuit. S’il y a quelque chose qui doit être au cœur des humanités digitales, c’est bien le partage du savoir.

 JB :
Comme nous l’avons dit au début de notre entretien, vous enseignez la littérature française à Venise. Que peut-on dire de la réception de Rimbaud en Italie ?

OB :
Rimbaud a été connu très tôt en Italie, dès les années 1880, grâce à un jeune critique napolitain, Vittorio Pica, qui s’était mis en contact avec Verlaine. C’est à Pica que l’on doit, par exemple, la première exégèse de Voyelles. À l’époque, l’attention des écrivains italiens qui se réclament de la modernité est tout entière tournée vers la France et le symbolisme, qui leur offrent de nouveaux modèles. C’est ainsi que Rimbaud devient une sorte de catalyseur des mouvements d’avant-garde italiens au début du siècle. La première monographie consacrée à Rimbaud hors de France est italienne : elle est publiée à Florence en 1911 par Ardengo Soffici, artiste et poète francophile en étroite relation avec Apollinaire. Il faut souligner que Rimbaud a toujours captivé les poètes italiens, de Montale à Pasolini, à Luzzi... La littérature française moderne subit un coup d’arrêt pendant la période fasciste (1923-1943) et ce n’est qu’après la guerre que renaît l’intérêt pour Rimbaud en Italie, tant du point de vue éditorial qu’universitaire. La biographie de Rimbaud par Enid Starkie est traduite en italien en 1950, trente ans avant sa version française ! C’est alors que se forme une véritable « école rimbaldienne » italienne, active pendant toute la deuxième moitié du xxe siècle : composées d’excellents chercheurs comme Mario Matucci, Ivos Margoni, Sergio Solmi, Mario Richter et Sergio Sacchi, elle va contribuer à approfondir la connaissance de l’œuvre de Rimbaud par de très nombreux travaux en français et en italien (éditions commentées, livres, articles, comptes rendus…). Plusieurs colloques autour de Rimbaud seront organisés en Italie à partir des années quatre-vingt, et une grande exposition lui sera consacrée à Gênes en 1998. Il ne faut pas oublier que Rimbaud a aussi partie liée à l’histoire coloniale de l’Italie : on doit à Carlo Zaghi un livre important sur Rimbaud in Africa, malheureusement peu connu en France.


Vittorio Pica
 JB :
Sur la vie africaine de Rimbaud nous avons de précieux témoignages d’explorateurs et de commerçants italiens. Que vous inspire cette seconde vie du poète ? Comment expliquez-vous le silence poétique de Rimbaud ?

 OB :
La vie de Rimbaud en Afrique m’intéresse d’un point de vue historique et biographique, sans plus. Je ne vois dans son aventure coloniale ni le reflet de sa poésie, ni celui de sa révolte. Je ne crois pas à l’idée romantique d’une « œuvre-vie » qui ferait de cette expérience le prolongement de sa période littéraire, ni de celle-ci une anticipation de son destin ; celui qui voulait changer la vie a simplement changé de vie. Sa fin tragique me touche et m’émeut, bien sûr, mais je suis ses aventures comme je suivrais celles d’autres explorateurs de l’époque, à la différence que, contrairement à ses collègues qui le fréquentaient à Aden ou à Harar sans rien savoir de sa vie passée, je sais qu’il ne s’intéressait plus à « ça ». Ce qui m’amène à la deuxième partie de votre question. J’essaierai d’y répondre en m’arrêtant sur quelques éléments qui m’aideront à préciser ma pensée. 
La question du  « silence » de Rimbaud a été abordée très tôt dans l’histoire, au moment même où le poète décidait de s’éloigner de la littérature. En avril 1875, Verlaine écrit à Delahaye que les nouvelles idées de Rimbaud, avec qui il a eu de violentes discussions un mois auparavant, « ne parviendront à faire de lui qu’un “monstre” d’impuissance, d’improduction et d’illogisme. » Il lui reproche évidemment son athéisme, mais aussi son positivisme, et il en pressent déjà les conséquences sur le plan de la création. C’est que Rimbaud a choisi une autre voie, qui n’est plus celle de la littérature : le 14 avril 1875, il demande à Delahaye des renseignements sur le « bachot » en sciences qu’il a l’intention de préparer. Et il est en Allemagne pour apprendre l’allemand, par pour batifoler. En octobre 1875, Verlaine envoie au même Delahaye un poème (inséré plus tard dans Sagesse) où il parle explicitement de Rimbaud et de son changement de cap, regrettant le gaspillage de ses forces et le sacrifice de ses dons à la « Science » (qu’il écrit entre guillemets et avec une majuscule, par mépris) au nom de la « fadaise actuelle », c’est-à-dire des idées progressistes de son temps, qu’il méprise encore davantage. « Ta parole / Est morte de l’argot et du ricanement / et d’avoir rabâché les bourdes du moment » écrit encore Verlaine, insistant cette fois sur l’orgueil et l’arrogance de son ami, et peut-être déjà sur son mépris pour la poésie.


Dessin de Verlaine, lettre à Ernest Delahaye du 24 mars 1876.

Un sursaut d’orgueil peut être le fruit d’une déconvenue – la défaite nous rend parfois superbes – mais cette attitude appartient au caractère de Rimbaud qui la manifeste à plusieurs reprises dans son œuvre (dans Génie, l’orgueil est dit « plus bienveillant que les charités perdues » !) Rimbaud n’est pas un rêveur : c’est un homme d’action qui se fixe des objectifs et qui, en les poursuivant, prend peu à peu conscience de ses limites. Et il ne se satisfait ni d’un succès, ni d’un échec. Il veut être constamment en avant, comme la poésie qu’il présageait dans la lettre du Voyant. Il me semble que la détermination avec laquelle il a décidé de couper les ponts avec la littérature (et avec le monde de la littérature, c’est tout aussi important) réponde à cette exigence, quelle qu’ait été, pour lui, l’issue de son expérience poétique, une expérience qu’il a menée à son terme. Je ne pense pas que ce soient le regret d’une carrière manquée ou la faillite de sa poésie qui aient dicté ses choix. Bien des passages d’Une saison en enfer et des Illuminations expriment à la fois le pressentiment d’une fin et un désir de renouveau, ce qui empêche à mon sens de statuer sur son œuvre en termes de réussite ou d’échec et d’assigner à son acte la valeur d’un renoncement. Je laisserais en définitive la parole à Verlaine qui, dans Les Poètes maudits, écrivait : « que M. Arthur Rimbaud […] soit assuré de notre complète approbation (de notre tristesse noire, aussi) en face de son abandon de la poésie, pourvu, comme nous n’en doutons pas, que cet abandon soit, pour lui, logique, honnête et nécessaire. »

JB :
Nous arrivons au terme de notre entretien. Pour conclure, pouvez-vous nous dire si vous avez  des projets de publications concernant Rimbaud et Verlaine ? 

OB :
Je termine une édition critique d’Amour et de Parallèlement, de Verlaine, à paraître au Livre de poche « Classique » et je travaille à une édition commentée de l’œuvre de Rimbaud, en italien, pour la collection des « Classiques français » de l’éditeur Marsilio. 

 

Les principaux travaux d'Olivier Bivort sur Rimbaud et Verlaine sont librement accessibles en ligne à cette adresse. On peut lire aussi l'article Un puzzle inachevé dans le dossier du Magazine littéraire de novembre 2016 : Verlaine, Rimbaud, un couple scandaleux.
18 avril 2021

Rimbaud et Jacoby

 

Émile Jacoby est connu pour avoir créé un journal « Le Progrès des Ardennes » dans lequel Rimbaud avait publié sous le pseudonyme de Jean Baudry un article intitulé « Le Rêve de Bismarck » en novembre 1870. De plus Rimbaud fut employé dans ce journal en avril 1871 pour y dépouiller la correspondance. Jacoby est mort l’année suivante à Charleville le 25 juin 1872 comme le montre son acte de décès que j’ai consulté.

 

Jacoby était aussi photographe à Charleville. Il se trouve que Rimbaud logeait à côté de lui. Jacoby avait son atelier situé au 22 rue Forest et Rimbaud habitait au 20 de la même rue depuis 1866. C’est pour cette raison que des biographes comme Jean-Jacques Lefrère ont pensé que la photographie de première communion des deux frères Rimbaud avait été prise par Jacoby car la première communion de Rimbaud avait eu lieu en mai 1866.

 

communion


Cependant cette attribution a été contestée par Jacques Desse qui l’attribue au photographe Eugène Vassogne. Certains ont été convaincus par cette attribution comme Alain Bardel et David Le Bailly. L’argument principal de Desse repose sur le tapis de sol de la photo de première communion qui serait caractéristique des photographies de Vassogne. Mais l’image qu’il donne pour illustrer son propos n’est pas convaincante car les dessins géométriques ne sont pas identiques. Pour ma part je pense que Jacoby qui habitait à côté de Rimbaud en 1866 est un candidat plus naturel comme photographe.

 Jacoby était un passionné de photographie qui écrivait souvent à la Société française de Photographie où il fut admis en 1868. Le grand format et l’excellente qualité du portrait de première communion plaident en faveur de Jacoby.

 

 

 

 

 

 

 

 

Vitalie
Vassogne est l’auteur d’un portrait de Vitalie la sœur du poète. Sur cette photo Vitalie a au moins 15 ans. Jacoby était décédé à ce moment là ce qui explique que Madame Rimbaud n’avait pu retourner chez lui.
 

 


Avant son arrivée à Charleville Jacoby, qui était instituteur, avait dirigé un établissement d’éducation à Tours et avait découvert vers 1839 un calculateur prodige, jeune pâtre illettré du nom d’Henri Mondeux. Son père l’avait confié à Jacoby qui publia plusieurs monographies sur ce pâtre et l’avait présenté à des savants mathématiciens. Grâce à Jacoby,  Mondeux devint célèbre en son temps. Le traité d’arithmétique publié par Jacoby montre qu’il était bien informé en mathématiques. 

 

jacoby arithmétique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jacoby savait que Rimbaud écrivait des poèmes mais il ne l’a pas, semble-t-il, considéré comme un poète prodige. La femme de Jacoby écrivait des poèmes. Peut-être appréciait-elle ceux de Rimbaud ? On pense que Jacoby avait pu publier Le Dormeur du val en 1870. En tout cas Rimbaud avait toutes les raisons d’apprécier Jacoby qui était ouvertement favorable à la Commune et qui ne s’en cachait pas dans son journal qui fut d’ailleurs censuré par les autorités françaises en 1871. On ne connaît de Jacoby que le portrait qu’en a donné Delahaye : un homme chauve avec une grande barbe blanche. Ajoutons pour conclure que quand il est mort à Charleville il avait 58 ans et sa femme 35 ans. 

 

Je remercie François Boisjoly pour m’avoir aimablement communiqué ses images des photographies de Jacoby ainsi qu’Hervé Lestang qui m’a donné des informations sur la biographie d’Eugène Vassogne.

13 avril 2021

Les Illuminations -

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Après le déluge
Enfance I, II, III, IV, V
Conte
Parade
Antique
Being Beauteous
Ô la face cendrée
Vies I, II, III 
Départ
Royauté
A une raison
Matinée d'ivresse
Phrases
Ouvriers
Les ponts
Ville (Je suis un éphémère)
Ornières
Villes I
Vagabonds
Villes II
Veillées I, II, III
Mystique
Aube
Fleurs
Nocturne vulgaire
Marine
Fête d'hiver
Angoisse
Métropolitain
Barbare
Solde
Fairy
Jeunesse I Dimanche
Jeunesse II Sonnet
Jeunesse III Vingt ans
Jeunesse IV
Guerre
Promontoire
Scènes
Soir historique
Bottom
H
Mouvement

 

 

 Après le Déluge

Aussitôt que l'idée du Déluge se fut rassise,

Un lièvre s'arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes, et dit sa prière à l'arc-en-ciel à travers la toile de l'araignée.

Oh ! les pierres précieuses qui se cachaient, - les fleurs qui regardaient déjà.

Dans la grande rue sale, les étals se dressèrent, et l'on tira les barques vers la mer étagée là-haut comme sur les gravures.

Le sang coula, chez Barbe-Bleue, - aux abattoirs, - dans les cirques, où le sceau de Dieu blêmit les fenêtres. Le sang et le lait coulèrent.

Les castors bâtirent. Les "mazagrans" fumèrent dans les estaminets.

Dans la grande maison de vitres encore ruisselante, les enfants en deuil regardèrent les merveilleuses images. Une porte claqua - et, sur la place du hameau, l'enfant tourna ses bras, compris des girouettes et des coqs des clochers de partout, sous l'éclatante giboulée.

Madame *** établit un piano dans les Alpes. La messe et les premières communions se célébrèrent aux cent mille autels de la cathédrale.

Les caravanes partirent. Et le Splendide Hôtel fut bâti dans le chaos de glaces et de nuit du pôle.

Depuis lors, la Lune entendit les chacals piaulant par les déserts de thym, - et les églogues en sabots grognant dans le verger. Puis, dans la futaie violette, bourgeonnante, Eucharis me dit que c'était le printemps.

- Sourds, étang, - Écume, roule sur le pont et passe par-dessus les bois ; - draps noirs et orgues, éclairs et tonnerre, - montez et roulez ; - Eaux et tristesses, montez et relevez les Déluges.

Car depuis qu'ils se sont dissipés, - oh, les pierres précieuses s'enfouissant, et les fleurs ouvertes ! - c'est un ennui ! et la Reine, la Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu'elle sait, et que nous ignorons.

 

Note Gallimard :
Le poème se situe entre un regret et un espoir : après un clair déluge, la civilisation anéantit et dégrade toute espèce d'aspiration naturelle et primitive ; il faudrait un nouveau déluge, issu des profondeurs, pour faire un monde neuf qui serait, en même temps, un monde originel retrouvé. A partir de cette idée indiscutable, on peut tout imaginer : vie intra-utérine, ou bien évocation d'avant et après la Commune, etc. Justes peut-être, ces interprétations sont toujours trop étroitement limitées ; rien ne les justifie vraiment.

Plan du commentaire composé
I. La dualité de la vie et de la mort.
1. L'énergie violente du Déluge.
2. L'entrée dans l'Histoire.
3. La dépréciation de ce mouvement.
II. La critique de l'ordre.
1. Le religieux.
2. L'enseignement.
3. La bourgeoisie.
III. La révolte.
1. Le choc des images.
2. L'appel au déluge.
3. La fonction du poète.


I. La dualité de la vie et de la mort


1. La violence du déluge

Le titre reprend celui de la Genèse, qui relate en l'an 600 de Noe, un déluge de 40 jours envoyé par Dieu pour nettoyer le Monde de la violence et de la méchanceté des hommes. Un déluge a réellement eu lieu. Pour Rimbaud, le Déluge avait ramené à la Création au chaos originel, comme en témoigne l'expression «le chaos de glaces et de nuit du pôle ». Le déluge se définit par l'indistinction des formes, de la matière première : «l'éclair» et les « eaux » primordiales (verset 12). Très vite, on passe de l'idée à la réalité : l'ordre s'installe ainsi que l'ennui d'entrer dans le temps («rassise», «s'arrêta», etc..) et l'énergie primordiale est canalisée. L'ouverture cosmique (« arc-en-ciel ») cède la place à l'histoire mercantile. L'alliance de l'homme et de Dieu (« le sceau de Dieu ») dégénère en boucherie. Deux champs sémantiques apparaissent et déterminent deux fils de lecture possibles : la vie innocente des animaux et la destruction apportée par les hommes. La vie et la mort sont étroitement dépendantes (« Le sang et le lait coulèrent »).

2. Entrée dans l'Histoire
Multiplication des activités : série de versets au passé, qui mettent en perspective deux réseaux; les uns déprécient les autres et réciproquement.
- des images naturelles - innocence naturelle des animaux : « un lièvre », « l'araignée », « les castors »; végétation champêtre (« sainfoins »), mais voile qui empêche de regarder la vérité en face (« toile d'araignée », piège); «pierres précieuses», pureté minérale et froide. Faux lyrisme du «Oh!», expression narquoise d'une fausse candeur.
- des activités de destruction : les « étals » de boucherie, les « abattoirs »; les « barques » ramenées sur terre.

3. La dépréciation de ce mouvement
L'homme se sépare de lui-même et de la nature. Le monde devient un spectacle (« la mer étagée là-haut comme sur les gravures », « les enfants en deuil regardèrent les merveilleuses images »). L'esprit d'enfance est oublié (lui qui permet à l'enfant d'entrer en communication avec - les vents) et là il tourne les talons, comme Rimbaud lui-même. Le mouvement initial se meurt : l'homme retourne à la hiérarchie.


II. La critique de l'ordre


1. Le religieux
La mainmise du religieux sur l'homme : Rimbaud regrette que le déluge évoqué dans la Bible n'ait pas ouvert une nouvelle ère. La violence du texte traduit sa révolte contre le catholicisme qui a privé le monde de sa magie et l'homme de son énergie. « La messe et les premières communions se célébrèrent dans les cathédrales. » Pour Rimbaud, la religion affaiblit l'énergie des enfants : on les enferme dans des lieux clos et on leur ôte toute personnalité.

2. L 'enseignement
L'enseignement est ridicule parce que sans relation avec la réalité de la vie : le verset onze évoque les fables que l'on apprend et dont la mièvrerie est ridicule, dérisoire. Critique des images littéraires banales. Procédé surréaliste avant la lettre : un stéréotype dénoncé par l'ellipse, la caricature.

3. La bourgeoisie
L'espace naturel est investi par les bourgeois, qui installent leurs constructions. « Et le Splendide-Hôtel fut bâti dans le chaos de glaces et de nuit du pôle. » Absurdité de l'activité immobilière, dénaturation des sites. Dénonciation de l'installation du capitalisme ; même chose pour le colonialisme avec « mazagran », terme hérité des guerres coloniales.

III. La révolte

1. Le choc des images

La provocation : système d'interférence des images «Madame*** établit un piano dans les Alpes. La messe [...] ». Aucun lien logique apparent. Pour Rimbaud, le poète est « le voleur de feu »; il doit récupérer les pouvoirs de l'inconscient et l'énergie du désir brimés par la morale et l'ordre bourgeois. Il inaugure en cela les recherches que menèrent les surréalistes. Refus du rythme traditionnel : le verset (forme traditionnelle des Ecritures religieuses) est haché, le lexique est incongru (« désert de thym »).

2. L 'appel au Déluge

Energie du désespoir (« Eaux et tristesses ») : série d'impératifs qui interpellent les éléments naturels (« étangs », eau morte; « écume » des vagues; « draps noirs » de l'anarchie; « orgue » de l'insurrection; énergie des « éclairs », du « tonnerre »). Le salut ne peut survenir que d'ici-bas: aucune invocation lancée à Dieu. Le poète explore des territoires inconnus, fait reculer les frontières de la connaissance : « la Reine , la Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu'elle sait, et que nous ignorons ». Image dévaluée pour signifier qu'il faut retrouver l'énergie primitive en brisant les limites de la conscience et se faire « voleur de feu » en récupérant les pouvoirs de l'inconscient.

3. La fonction du poète
Quelle est donc la fonction de la poésie? Trésor esthétique et imaginaire de l'humanité, la poésie sauvera l'homme du matérialisme. Le poète est un prophète; en avance sur son temps, il pressent l'évolution future et il apporte la parole, le verbe magique. Ici, Rimbaud annonce les révolutions futures, après l'échec de la Commune et la faillite de son expérience personnelle, celle du « Bateau ivre » qui brisa sa coque. Au travers d'un langage symbolique, il va vers l'universel, au-delà du sens apparent. Il construit sa propre mythologie du Déluge, comme le remarque Jean-Pierre Richard (critique contemporain). Dans les Illuminations se manifestent, en effet, la hantise et le rêve de l'apocalypse, qui nourrissent toutes les insurrections - jusqu'à mai 68.

Vocabulaire

 Déluge :


Le cataclysme chaque fois est présenté comme un châtiment mérité par les hommes et qui permet à l'humanité de devenir meilleure.


Lièvre :
Petit mammifère sauvage qui ressemble au lapin

Barbe Bleue :
La Barbe Bleue, conte de Perrault. Un homme très riche a une barbe bleue, ce qui le rend très laid et terrible car il dégoûte les femmes. Mais il a eu plusieurs épouses et on ne sait pas ce qu'elles sont devenues. Il propose à ses voisines de l'épouser, mais aucune n'accepte, sauf une pour sa richesse. Il confie à son épouse, avant de partir les clés du château, l'une d'elle ouvre une porte mais ne doit pas être ouverte. Bien sûr, elle l'ouvre et découvre les ex épouses mortes accrochées au mur. Mais c'est une clé magique...

Castor
Rongeur aquatique de grande taille, mais aussi association dont les membres travaillent en commun à l'édification de leurs habitations.

Chacal :
Canidé d'Asie et d'Afrique de taille moyenne, amateur de charognes. Souvent utilisé dans un sens péjoratif.

Eucharis :

Nom inventé par Rimbaud, contraction de Eucharistie, communion avec le Christ.

Piauler :

Crier en parlant d'un petit oiseau. Plus familièrement, petit enfant qui pleure.

 

13 avril 2021

Enfance

I

spaceCette idole, yeux noirs et crin jaune, sans parents ni cour, plus noble que la fable, mexicaine et flamande ; son domaine, azur et verdure insolents, court sur des plages nommées, par des vagues sans vaisseaux, de noms férocement grecs, slaves, celtiques.

À la lisière de la forêt, - les fleurs de rêve tintent, éclatent, éclairent, - la fille à lèvre d'orange, les genoux croisés dans le clair déluge qui sourd des prés, nudité qu'ombrent, traversent et habillent les arcs-en-ciel, la flore, la mer.

Dames qui tournoient sur les terrasses voisines de la mer ; enfantes et géantes, superbes noires dans la mousse vert-de-gris, bijoux debout sur le sol gras des bosquets et des jardinets dégelés - jeunes mères et grandes soeurs aux regards pleins de pèlerinages - sultanes, princesses de démarche et de costume tyranniques petites étrangères et personnes doucement malheureuses.

Quel ennui, l'heure du "cher corps" et "cher coeur".

II

C'est elle, la petite morte, derrière les rosiers. - La jeune maman trépassée descend le perron. - La calèche du cousin crie sur le sable. - Le petit frère - (il est aux Indes !) là, devant le couchant, sur le pré d'oeillets. - Les vieux qu'on a enterrés tout droits dans le rempart aux giroflées.

L'essaim des feuilles d'or entoure la maison du général. Ils sont dans le midi. - On suit la route rouge pour arriver à l'auberge vide. Le château est à vendre ; les persiennes sont détachées. - Le curé aura emporté la clef de l'église. - Autour du parc, les loges des gardes sont inhabitées. Les palissades sont si hautes qu'on ne voit que les cimes bruissantes. D'ailleurs il n'y a rien à voir là-dedans.

Les prés remontent aux hameaux sans coqs, sans enclumes. L'écluse est levée. O les calvaires et les moulins du désert, les îles et les meules.

Des fleurs magiques bourdonnaient. Les talus le berçaient. Des bêtes d'une élégance fabuleuse circulaient. Les nuées s'amassaient sur la haute mer faite d'une éternité de chaudes larmes.

III

Au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir.

Il y a une horloge qui ne sonne pas.

Il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches.

Il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte.

Il y a une petite voiture abandonnée dans le taillis, ou qui descend le sentier en courant, enrubannée.

Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçus sur la route à travers la lisère du bois.

Il y a enfin, quand l'on a faim et soif, quelqu'un qui vous chasse.

IV

Je suis le saint, en prière sur la terrasse, - comme les bêtes pacifiques paissent jusqu'à la mer de Palestine.

Je suis le savant au fauteuil sombre. Les branches et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque.

Je suis le piéton de la grand'route par les bois nains ; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d'or du couchant.

Je serais bien l'enfant abandonné sur la jetée partie à la haute mer, le petit valet suivant l'allée dont le front touche le ciel.

Les sentiers sont âpres. Les monticules se couvrent de genêts. L'air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du monde, en avancant.

October in the Catshills
Octobre dans les Catskills
Sanford Robinson Gifford, 1880 (1823-1880)

V

Qu'on me loue enfin ce tombeau, blanchi à la chaux avec les lignes du ciment en relief - très loin sous terre.

Je m'accoude à la table, la lampe éclaire très vivement ces journaux que je suis idiot de relire, ces livres sans intérêt.

À une distance énorme au-dessus de mon salon souterrain, les maisons s'implantent, les brumes s'assemblent. La boue est rouge ou noire. Ville monstrueuse, nuit sans fin !

Moins haut, sont des égouts. Aux côtés, rien que l'épaisseur du globe. Peut-être les gouffres d'azur, des puits de feu. C'est peut-être sur ces plans que se rencontrent lunes et comètes, mers et fables.

Aux heures d'amertume je m'imagine des boules de saphir, de métal. Je suis maître du silence. Pourquoi une apparence de soupirail blêmirait-elle au coin de la voûte ?

13 avril 2021

Conte

spaceUn prince était vexé de ne s'être employé jamais qu'à la perfection des générosités vulgaires. Il prévoyait d'étonnantes révolutions de l'amour, et soupçonnait ses femmes de pouvoir mieux que cette complaisance agrémentée de ciel et de luxe. Il voulait voir la vérité, l'heure du désir et de la satisfaction essentiels. Que ce fût ou non une aberration de piété, il voulut. Il possédait au moins un assez large pouvoir humain.

Toutes les femmes qui l'avaient connu furent assassinées : quel saccage du jardin de la beauté ! Sous le sabre, elles le bénirent. Il n'en commanda point de nouvelles. - Les femmes réapparurent.

Il tua tous ceux qui le suivaient, après la chasse ou les libations. - Tous le suivaient.

Il s'amusa à égorger les bêtes de luxe. Il fit flamber les palais. Il se ruait sur les gens et les taillait en pièces. - La foule, les toits d'or, les belles bêtes existaient encore.

Peut-on s'extasier dans la destruction, se rajeunir par la cruauté ! Le peuple ne murmura pas. Personne n'offrit le concours de ses vues.

Un soir, il galopait fièrement. Un Génie apparut, d'une beauté ineffable, inavouable même. De sa physionomie et de son maintien ressortait la promesse d'un amour multiple et complexe ! d'un bonheur indicible, insupportable même ! Le Prince et le Génie s'anéantirent probablement dans la santé essentielle. Comment n'auraient-ils pas pu en mourir ? Ensemble donc ils moururent.

Mais ce Prince décéda, dans son palais, à un âge ordinaire. Le Prince était le Génie. Le Génie était le Prince.

La musique savante manque à notre désir.

  

13 avril 2021

Parade

spaceDes drôles très solides. Plusieurs ont exploité vos mondes. Sans besoins, et peu pressés de mettre en oeuvre leurs brillantes facultés et leur expérience de vos consciences. Quels hommes mûrs ! Des yeux hébétés à la façon de la nuit d'été, rouges et noirs, tricolores, d'acier piqué d'étoiles d'or ; des faciès déformés, plombés, blêmis, incendiés ; des enrouements folâtres ! La démarche cruelle des oripeaux ! - Il y a quelques jeunes, - comment regarderaient-ils Chérubin ? - pourvus de voix effrayantes et de quelques ressources dangereuses. On les envoie prendre du dos en ville, affublés d'un luxe dégoûtant.

O le plus violent Paradis de la grimace enragée ! Pas de comparaison avec vos Fakirs et les autres bouffonneries scéniques. Dans des costumes improvisés avec le goût du mauvais rêve ils jouent des complaintes, des tragédies de malandrins et de demi-dieux spirituels comme l'histoire ou les religions ne l'ont jamais été. Chinois, Hottentots, bohémiens, niais, hyènes, Molochs, vieilles démences, démons sinistres, ils mêlent les tours populaires, maternels, avec les poses et les tendresses bestiales. Ils interpréteraient des pièces nouvelles et des chansons "bonnes filles". Maîtres jongleurs, ils transforment le lieu et les personnes, et usent de la comédie magnétique. Les yeux flambent, le sang chante, les os s'élargissent, les larmes et des filets rouges ruissellent. Leur raillerie ou leur terreur dure une minute, ou des mois entiers.

J'ai seul la clef de cette parade sauvage.

  

13 avril 2021

Antique

spaceGracieux fils de Pan ! Autour de ton front couronné de fleurettes et de baies tes yeux, des boules précieuses, remuent. Tachées de lies brunes, tes joues se creusent. Tes crocs luisent. Ta poitrine ressemble à une cithare, des tintements circulent dans tes bras blonds. Ton coeur bat dans ce ventre où dort le double sexe. Promène-toi, la nuit, en mouvant doucement cette cuisse, cette seconde cuisse et cette jambe de gauche.

  

13 avril 2021

Being Beauteous

spaceDevant une neige un Etre de Beauté de haute taille. Des sifflements de mort et des cercles de musique sourde font monter, s'élargir et trembler comme un spectre ce corps adoré ; des blessures écarlates et noires éclatent dans les chairs superbes. Les couleurs propres de la vie se foncent, dansent, et se dégagent autour de la Vision, sur le chantier. Et les frissons s'élèvent et grondent et la saveur forcenée de ces effets se chargeant avec les sifflements mortels et les rauques musiques que le monde, loin derrière nous, lance sur notre mère de beauté, - elle recule, elle se dresse. Oh ! nos os sont revêtus d'un nouveau corps amoureux.

x x x .

O la face cendrée, l'écusson de crin, les bras de cristal ! le canon sur lequel je dois m'abattre à travers la mêlée des arbres et de l'air léger !

13 avril 2021

Vies

  I

spaceO les énormes avenues du pays saint, les terrasses du temple ! Qu'a-t-on fait du brahmane qui m'expliqua les Proverbes ? D'alors, de là-bas, je vois encore même les vieilles ! Je me souviens des heures d'argent et de soleil vers les fleuves, la main de la compagne sur mon épaule, et de nos caresses debout dans les plaines poivrées. - Un envol de pigeons écarlates tonne autour de ma pensée - Exilé ici, j ai eu une scène où jouer les chefs-d'oeuvre dramatiques de toutes les littératures. Je vous indiquerais les richesses inouïes. J'observe l'histoire des trésors que vous trouvâtes. Je vois la suite ! Ma sagesse est aussi dédaignée que le chaos. Qu'est mon néant, auprès de la stupeur qui vous attend ?

II

Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m'ont précédé ; un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l'amour. À présent, gentilhomme d'une campagne aigre au ciel sobre, j'essaye de m'émouvoir au souvenir de l'enfance mendiante, de l'apprentissage ou de l'arrivée en sabots, des polémiques, des cinq ou six veuvages, et quelques noces où ma forte tête m'empêcha de monter au diapason des camarades. Je ne regrette pas ma vieille part de gaîté divine : l'air sobre de cette aigre campagne alimente fort activement mon atroce scepticisme. Mais comme ce scepticisme ne peut désormais être mis en oeuvre, et que d'ailleurs je suis dévoué à un trouble nouveau, - j'attends de devenir un très méchant fou.

III

Dans un grenier où je fus enfermé à douze ans j'ai connu le monde, j'ai illustré la comédie humaine. Dans un cellier j'ai appris l'histoire. À quelque fête de nuit dans une cité du Nord, j'ai rencontré toutes les femmes des anciens peintres. Dans un vieux passage à Paris on m'a enseigné les sciences classiques. Dans une magnifique demeure cernée par l'Orient entier j'ai accompli mon immense œuvre et passé mon illustre retraite. J'ai brassé mon sang. Mon devoir m'est remis. Il ne faut même plus songer à cela. Je suis réellement d'outre-tombe, et pas de commissions.

 

 

Rimbaud, dans Vies, pour une fois, ne cache pas trop son jeu. Il pousse la complaisance jusqu’à indiquer sa principale source (ou cible) : « Je suis réellement d'outre-tombe, et pas de commissions. » (Vies III). Des emphases rimbaldiennes, il ne manque rien, en effet, dans la conclusion des Mémoires d'Outre-Tombe, là où Chateaubriand dresse le bilan de ses « trois carrières ». Ni le prophétisme apocalyptique : « Oui, la société périra … », ni l’égotisme exacerbé : « Des auteurs français de ma date, je suis quasi le seul qui ressemble à ses ouvrages : voyageur, soldat, publiciste, ministre …», ni la satisfaction de l'œuvre immense accomplie : « Grâce à l’exorbitance de mes années, mon monument est achevé ». L'unique trait par lequel Rimbaud s’élève au-dessus de son prédécesseur, c’est que le lieu de sa création est « cerné par l’Orient entier » quand Chateaubriand n'aperçoit l’Orient que dans la direction du soleil levant : [...] il est six heures du matin ; j'aperçois la lune pâle et élargie ; elle s'abaisse sur la flèche des Invalides à peine révélée par le premier rayon doré de l'Orient : on dirait que l'ancien monde finit et que le nouveau commence. Je vois les reflets d'une aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. Ah ! Si ... ! J’allais oublier ! Rimbaud dépasse encore son modèle par un second trait, qui n’est pas dénué d’importance : lui, à vingt ans révolus, il est « réellement » d’outre-tombe.
  À la parodie du genre mémorialiste, s'ajoute un exercice de style autour de la figure de l'hyperbole : « énormes avenues  », « toutes les littératures », « richesses inouïes », « toutes les femmes des anciens peintres », « mon immense œuvre », « mon illustre retraite », etc. Manifestement, l'auteur s'amuse beaucoup. Le trop académique « trouvâtes », utilisé par Rimbaud dans son apostrophe aux gloires littéraires et artistiques du passé, fait aussi partie de la farce.


   Le ton railleur, enfin, est omniprésent. En particulier, quand Rimbaud se portraiture en « gentilhomme » campagnard, mais d'une « campagne aigre au ciel sobre ». Les adjectifs « aigre » et « sobre », répétés dans deux phrases successives, sont l'indice d'une ironie dont la mère-patrie ardennaise, d’une part, et Verlaine, de l’autre, semblent destinés à faire les frais. Ils évoquent tout autant le caractère de la Mother et l'économie familiale de la maison Rimbaud que le « ciel » gris d'une « campagne » rocheuse. « Trouble nouveau » doit probablement s'entendre ici comme « trouble Nouveau ». On sait que Germain Nouveau part à Londres en compagnie de Rimbaud en mars 1874 et qu’il prêtera sa main à la calligraphie du manuscrit des Illuminations. L’expression « trouble nouveau » est dans La Chanson de Gaspard Hauser (« À vingt ans un trouble nouveau / Sous le nom d’amoureuses flammes / M’a fait trouver belles les femmes …»). Verlaine date ce poème d’août 1873. Il n’est pas exclu que le plus récent « veuvage » (terme verlainien) de l'auteur de Vies soit précisément ce qui l'empêche de « mettre en œuvre », c’est-à-dire d’exercer concrètement (contre Verlaine ?), son « atroce scepticisme » à l’égard de sa « vieille part de gaîté divine » (c'est-à-dire son ancienne part de lubie mystique). D’où la folie et la méchanceté qui (d’après Verlaine ?) le guettent.
   Que d’ironie ! Que d’amère ironie !

***

   Mais ni l'ironie, ni la parodie, ne sont contradictoires avec la poésie. La série des Vies contient quelques-unes des plus belles « trouvailles » rimbaldiennes : je veux dire ces phrases magiques dont on se souvient. Celle, par exemple, où il dit avoir « rencontré à quelque fête de nuit dans une cité du Nord [...] toutes les femmes des anciens peintres », frappe par l'efficace d'une image qui a simplement consisté à remplacer le verbe « reconnaître », qui aurait été réaliste mais banal, par le beaucoup plus romanesque « rencontrer ». Toute l'évocation du « pays saint » (Vies I) est splendide. Mais j'avoue une fascination particulière pour la phrase entre tirets :

   — Un envol de pigeons écarlates tonne autour de ma pensée —

   Je ne sais si c’est parce que cette phrase contient pour moi une de ces « données généralisables [dont parle Segalen] auxquelles nos propres souvenirs peuvent s'analogier, s'accrocher ». Toujours est-il que j’en ressens vivement la puissance expressive. Qui a une fois rêvé dans une cour de ferme, et sursauté au claquement que produit le coup d’ailes d’une bande de pigeons prenant son essor, comprend instantanément à quoi Rimbaud fait allusion. Mais le télescopage abstrait / concret pratiqué par le poète à cette occasion produit l’effet d’une déflagration intérieure, d’un coup de sang. L'efficace de l'image, selon moi, ne vient ni de l’usage du déverbal « envol » (à la place du verbe « s'envoler ») qui a frappé Todorov, ni même de la métaphore de « tonne » et des connotations d’émotion intense suscitées par le rouge vif d’« écarlate », mais de l’objectivation du concept abstrait de « pensée » obtenue en reliant ce mot à tout ce qui précède par une locution prépositive de lieu : « autour de ».
   Le narrateur de Vies I est enfoncé dans son rêve d’Orient. Toute la première partie du poème, jusqu’à notre phrase, est l’évocation d’une vie antérieure, dont le sujet s’imagine qu’elle aurait pu se dérouler dans l’Inde des « brahmanes » et des « plaines salées ». C’est cette rêverie exotique (habillage métaphorique nouveau, peut-être, de l’habituelle automythographie rimbaldienne) que l’envol de pigeons vient rompre brutalement pour ramener le rêveur à la conscience de sa situation actuelle : ce qu’il appelle son « exil ». La façon dont Rimbaud manie dans cette phrase l’alliance entre l’abstrait « pensée » et l’évocation semi-réaliste, semi-fantastique (le bruit de tonnerre, la couleur rouge des pigeons) du micro-événement qui lui sert de base … ça, c’est du génie !

***

   Enfin, souvenons-nous du conseil de lecture jadis lancé au professeur Izambard : « Ça ne veut pas rien dire ». Il y a un dessin dans le tapis. Il y a une lettre, froissée et maquillée, dans le bureau du voleur. La parodie n'est qu'un protocole d'écriture et d'invention littéraire. L'ironie, un voile que la pudeur jette sur le message caché. L'image déprimante du moment présent véhiculée par chacun des trois poèmes est trop insistante dans Les Illuminations pour qu'on puisse mettre en doute sa véracité. Dans Vies III, le poète semble bien tirer un trait sur ses ambitions littéraires : « Il ne faut même plus songer à ça ». Dans Vies I et II, il se décrit comme un « exilé » et comme un inventeur dont le talent et la « sagesse » sont dédaignés, ce qui tend à confirmer la conclusion désabusée de Vies III. On ne retrouvera quelque chose de comparable que dans Jeunesse III. Vingt ans : […] Les airs et les formes mourant... — Un chœur, pour calmer l'impuissance et l'absence ! Un chœur de verres, de mélodies nocturnes... En effet les nerfs vont vite chasser.    Dans Vies II, certainement le moins affabulateur des trois bilans, Rimbaud dresse de lui un autoportrait lucide où il ne se ménage pas : il évoque sa « forte tête » qui l'empêche de s'épanouir dans la vie sociale, son « enfance mendiante » au cours de laquelle, comme il n'en fait pas mystère dans certains de ses textes, c'est surtout l'amour qui lui a manqué. Du coup, on se demande quelle peut bien être cette « clef de l'amour » qu'il affirme avoir trouvée. Et on en déduit qu'il n'y a là qu'une belle fantasmagorie poétique, comme toutes celles grâce à quoi Rimbaud, dans chacune de ses trois « vies », travaille à se confectionner un romanesque et mythique passé. Mais simultanément, « on » est en mesure d'enregistrer qu'il est dévoué à « un trouble nouveau » et que la quête de « l'affection » (c'est le terme qu'il utilise dans Départ, dans Génie), pour lui, n'est pas terminée, et ne le sera jamais. C'est ce qu'il explicite dans Phrases : « je ne pourrai jamais envoyer l'Amour par la fenêtre » et c'est, bien possiblement, le sens profond de Dévotion : Aussi bien à tout culte en telle place de culte mémoriale et parmi tels événements qu'il faille se rendre, suivant les aspirations du moment ou bien notre propre vice sérieux [...] À tout prix et avec tous les airs, même dans des voyages métaphysiques. — Mais plus alors.

8 janvier 2021

Verlaine et Rimbaud : 5 anecdotes sur leur passion amoureuse

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Poètes maudits et amants sulfureux, c’est l’une des histoires d’amour les plus dévorantes du monde littéraire. 4 ans de relation sur fond d’ivresse à l’absinthe, de violence et de poésie : la relation amoureuse entre Verlaine et Rimbaud est digne de leurs plus beaux écrits. Célèbre, cette relation est chaotique par sa transgression, mais unique par cette union entre deux génies littéraires, contribuant ainsi énormément à l’histoire de la littérature.

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Une première rencontre gênante

Après une brève correspondance entre les deux hommes, Verlaine est séduit par le jeune homme et par sa plume littéraire. Il l’invite en 1871 à le rejoindre sur Paris, véritable échappatoire pour Rimbaud qui se sent prisonnier à Charleville. Mais leur rencontre est plutôt troublante, voire gênante. Rimbaud, persuadé que Verlaine l’attend chez lui, file directement à son arrivée à l’appartement où le poète vit : chez les parents de Mathilde Mauté, la femme de Verlaine. Or, comble de l’ironie, le poète parisien l’attend à la gare. C’est donc Mathilde qui rencontre Rimbaud en première. Une rencontre catastrophique, le courant ne passe pas entre ces deux personnes issues de deux mondes diamétralement opposés. La première rencontre entre les deux futurs amants se déroule donc autour d’un repas, en compagnie de la femme de Verlaine et des beaux-parents, où Rimbaud va s’amuser à faire du bruit en mangeant et fumer la pipe à l’envers. Une rencontre pour le moins originale !

Alcool et violence 

Autre anecdote importante sur l’histoire de la relation : la violence inhérente à Rimbaud, qui va s’accentuer avec l’alcool. Le jeune poète de 17 ans est connu pour son impulsivité, sa violence et sa méchanceté. Quant à Verlaine, quand il est sobre, il a un tempérament doux et hésitant. Les coups et la violence verbale de Rimbaud se déchaînent sur lui régulièrement. Il tentera un jour, semble-t-il, de le poignarder.

“Je rejoins Rimbaud, s’il veut encore de moi”

Après plusieurs mois passés déchiré entre sa femme et Rimbaud, Verlaine prend la fuite avec le jeune homme pour Bruxelles. C’est là que la relation amoureuse se lance officiellement, il quitte sa femme, et engage un véritable renouveau personnel et littéraire. Quelques temps ont passé, et Mathilde, humiliée par cet abandon, part à Bruxelles avec sa mère récupérer son mari. Elle parvient à le convaincre, et Verlaine prend le train en direction de Paris avec sa femme. Pourtant, pendant le voyage, Arthur Rimbaud va surgir. Le poète a suivi son amant, pour le convaincre de rester avec lui à Bruxelles et d’abandonner Mathilde. Il réussit, et Verlaine écrivit peu après, dans une lettre à Mathilde (1872) “(…) vous m’avez fait tout, vous avez peut-être tué le cœur de mon ami ; je rejoins Rimbaud, s’il veut encore de moi après cette trahison que vous m’avez fait faire.” Cet épisode scelle la relation des deux hommes, et est le parfait exemple du caractère passionnel et tumultueux de celle-ci.

La scène qui a conduit aux plus beaux vers de Verlaine

Londres, 1873. Les deux amants se sont exilés depuis 1 an dans la capitale britannique, afin de cacher leur homosexualité qui fait scandale en France. Vivant d’amour et d’eau fraîche, les poètes écrivent beaucoup et travaillent sur leurs œuvres, notamment Rimbaud qui débute probablement l’écriture d’Une Saison en Enfer et Illuminations. Pourtant, la vie n’est pas rose au sein du couple, Verlaine subit violences et moqueries d’un Rimbaud souvent saoul et agressif. Après une énième querelle, Verlaine part sur un coup de tête prendre un bateau pour Bruxelles. Verlaine, animé par un désespoir et une tristesse infinie, écrira les vers célèbres “Il pleure dans mon cœur / Comme il pleut sur la ville”.

Deux coups de feu : la relation part en fumée

C’est en 1873 que se joue le fait divers le plus célèbre de la littérature. Cela fait 4 jours que Verlaine est retourné à Bruxelles, et Rimbaud l’y a rejoint deux jours auparavant. Pourtant, la relation a atteint son paroxysme de violence. Avant que Rimbaud revienne à Bruxelles, Verlaine suppliait Mathilde de le rejoindre et de le pardonner, tout en menaçant de se suicider. Dans cette optique, il acheta un revolver Le Faucheux (un 7 millimètres à six coups) le matin du 10 juillet 1873. Passant sa journée à boire, il est dans un état d’ébriété avancé quand Rimbaud lui annonce qu’il compte le quitter. Dans un coup de folie, Verlaine tire deux coups de feu : un sur le poignet de Rimbaud, le second est manqué. La suite est connue : Verlaine est emprisonné, et la relation des deux amants se terminera ainsi.

Les deux poètes continueront malgré tout de communiquer par lettres, et Rimbaud enverra un exemplaire d’Une Saison en Enfer à la prison où est gardé Verlaine. Il est dédicacé avec la phrase “Sans rancune !“.

 

9 janvier 2021

La phrase à rallonge de Promontoire (Anthologie commentée)

  « Promontoire, écrit Michel Murat, nous présente la construction la plus extravagante du recueil » (2013, p. 282). Il ne fait aucun doute qu'à première lecture, on s'égare dans ce poème labyrinthique. Mais cette impression de complexité a deux causes distinctes. La première réside dans le caractère hétéroclite des énumérations, procédé destiné à faire obstacle à une représentation naïve et à provoquer la réflexion. La seconde provient effectivement de la « construction » syntaxique. Mais si la technique descriptive de Rimbaud est « extravagante » (au sens où elle divague de lieu en lieu et traverse le temps, des grands canaux de la Carthage antique — qui n'ont jamais existé — à « la défense des côtes modernes ») sa pratique syntaxique reste finalement correcte. Même si, après une phrase initiale académique, il s'amuse à en confectionner une seconde, interminable et entortillée :

 

Promontoire_950px

 

L’aube d’or et la soirée frissonnante trouvent notre brick en large en face de cette villa et de ses dépendances, qui forment un promontoire aussi étendu que l’Épire et le Péloponnèse, ou que la grande île du Japon, ou que l’Arabie ! Des fanums qu’éclaire la rentrée des théories, d’immenses vues de la défense des côtes modernes ; des dunes illustrées de chaudes fleurs et de bacchanales ; de grands canaux de Carthage et des Embankments d’une Venise louche ; de molles éruptions d’Etnas et des crevasses de fleurs et d’eaux des glaciers ; des lavoirs entourés de peupliers d’Allemagne ; des talus de parcs singuliers penchant des têtes d’Arbre du Japon ; les façades circulaires des « Royal » ou des « Grand » de Scarbro’ ou de Brooklyn ; et leurs railways flanquent, creusent, surplombent les dispositions de cet Hôtel, choisies dans l’histoire des plus élégantes et des plus colossales constructions de l’Italie, de l’Amérique et de l’Asie, dont les fenêtres et les terrasses à présent pleines d’éclairages, de boissons et de brises riches, sont ouvertes à l’esprit des voyageurs et des nobles — qui permettent, aux heures du jour, à toutes les tarentelles des côtes, — et même aux ritournelles des vallées illustres de l’art, de décorer merveilleusement les façades du Palais-Promontoire.

 

 

 1) Une phrase à rallonge: 


   La deuxième phrase du poème est des plus longues (172 mots) et des plus compliquées :

  • pas moins de dix noms sujets différents,

  • commandant trois verbes juxtaposés,

  • lesquels sont suivis d'un groupe nominal complément d'objet direct qui se subdivise en quatre groupes syntaxiques (un groupe nominal, complément du nom « dispositions » ; un participe-adjectif, épithète de « dispositions » ; une prop. relative introduite par « dont » ayant pour antécédent « dispositions » ; une prop. relative introduite par « qui » ayant pour antécédent « dispositions »).    

On peut analyser de la façon suivante la syntaxe du texte :

P1 

L'aube d'or et la soirée frissonnante trouvent notre brick en large en face de cette villa et de ses dépendances, qui forment un promontoire aussi étendu que l'Épire et le Péloponnèse, ou que la grande île du Japon, ou que l'Arabie !

 

S1          L'aube d'or
              et
S2          la soirée frissonnante

V           trouvent

COD     notre brick

CC         en large en face de cette villa et de ses dépendances,
                    [qui forment un promontoire aussi étendu que l'Épire et le
                    Péloponnèse, ou que la grande île du Japon, ou que l'Arabie !] 

 

 

P2  

Des fanums qu'éclaire la rentrée des théories, d'immenses vues de la défense des côtes modernes ; des dunes illustrées de chaudes fleurs et de bacchanales ; de grands canaux de Carthage et des Embankments d'une Venise louche ; de molles éruptions d'Etnas et des crevasses de fleurs et d'eaux des glaciers ; des lavoirs entourés de peupliers d'Allemagne ; et les façades circulaires des « Royal » ou des « Grand » de Scarbro ou de Brooklyn ; et leur railways ; flanquent, creusent, surplombent des talus de parcs singuliers penchant des têtes d'Arbres du Japon ; et les façades circulaires des « Royal » ou des « Grand » de Scarbro ou de Brooklyn ; et leurs railways [manuscrit déchiré] flanquent, creusent, surplombent les dispositions de cet Hôtel, choisies dans l'histoire des plus élégantes et des plus colossales constructions de l'Italie, de l'Amérique et de l'Asie, dont les fenêtres et les terrasses à présent pleines d'éclairages, de boissons et de brises riches, sont ouvertes à l'esprit des voyageurs et des nobles — qui permettent, aux heures du jour, à toutes les tarentelles des côtes, — et même aux ritournelles des vallées illustres de l'art, de décorer merveilleusement les façades du Palais.

 

S1           Des fanums qu'éclaire la rentrée des théories,
 

S2           d'immenses vues de la défense des côtes modernes ;
 

S3           des dunes illustrées de chaudes fleurs et de bacchanales ;
 

S4           de grands canaux de Carthage
               et
S5           des Embankments d'une Venise louche ;
 

S6           de molles éruptions d'Etnas
               et
S7           des crevasses de fleurs et d'eaux des glaciers ;
 

S8           des talus de parcs singuliers penchant des têtes d'Arbres du Japon ;
 

               et
S9           les façades circulaires des « Royal » ou des « Grand » de
               Scarbro ou de Brooklyn ;
 

               et
S10         leurs railways

V            flanquent, creusent, surplombent


COD      les dispositions

                           [de cet Hôtel]
             
                           [choisies dans l'histoire des plus élégantes et des plus
                           colossales constructions de l'Italie, de l'Amérique
                           et de l'Asie,]

                           [dont les fenêtres et les terrasses à présent pleines
                           d'éclairages, de boissons et de brises riches, sont
                           ouvertes à l'esprit des voyageurs et des nobles —]

                            [qui permettent,
                            aux heures du jour,
                            à toutes les tarentelles des côtes,
                            — et même aux ritournelles des vallées illustres de l'art,
                            de décorer merveilleusement les façades du Palais.]

 

 La phrase est, certes, originale, mais elle reste absolument correcte sur le plan syntaxique. Et je comprends mal, à ce propos, ce commentaire de Michel Murat :

« [...] la bizarrerie de la construction tient à ce que les deux relatives, repoussées très loin de leur antécédent, sont inversées dans une sorte de chiasme. On doit lire en effet : « cet Hôtel [...] dont les fenêtres » et « les dispositions [...] qui permettent ».

   Autrement dit, Michel Murat pense qu'on « doit », pour mieux comprendre, faire du nom « Hôtel », et non du nom « dispositions », l'antécédent de « dont », et limiter « dispositions » au rôle d'antécédent de « qui permettent ... ». Du coup, en effet, la construction de Rimbaud paraît bancale, mal conçue. Mais cette opération chiasmatique n'est pas du tout nécessaire.

   J'imagine que la réorganisation syntaxique prônée par Michel Murat lui est inspirée par le sens qu'il affecte au mot « dispositions ». Peut-être comprend-il essentiellement ce mot dans un sens de disposition géographique, autrement dit dans le sens d'« orientation ». L'orientation du Palais serait ce qui permet aux « heures du jour » de « décorer merveilleusement » ses « façades ». Inversement, cela n'aurait pas grand sens de prêter aux dispositions (ainsi définies) des fenêtres et des terrasses. Il vaudrait mieux parler des fenêtres et des terrasses de « cet Hôtel ».

    Sauf que le mot « dispositions », dans le texte, doit être compris autrement. Les dispositions de l'hôtel sont les différentes parties de son édifice, la façon dont les éléments d'architecture y sont « disposés ». Ces « dispositions » de l'« Hôtel », nous dit d'ailleurs clairement Rimbaud (c'est la première expansion adjointe au groupe nominal COD), ont été « choisies » parmi « les plus élégantes et les plus colossales constructions de l'Italie, de l'Amérique et de l'Asie ». C'est donc bien d'éléments d'architecture, de bâtiments, qu'il s'agit, et rien de plus logique que d'octroyer à ces éléments d'architecture des fenêtres et des terrasses. Il n'est pas du tout nécessaire de tenir le mot « hôtel » pour seul antécédent possible de la proposition relative commençant par « dont ».

    Comme la dernière phrase de Ville, cette deuxième phrase de Promontoire est une phrase à rallonge mais elle est syntaxiquement acceptable. Dans les deux cas, on a affaire à la composition d'une phrase hypersyntaxique par juxtaposition, coordination et subordination. Différence appréciable malgré tout : ici, pas ou peu de tirets, pas de phénomènes d'incises et de succession arbitraire des constituants au sein de la phrase. Rimbaud use sagement de la ponctuation (points-virgules), varie opportunément le mécanisme accumulatif en substituant, de S4 à S7, la coordination par « et » à la simple juxtaposition. Le seul facteur un peu insolite est le point-virgule placé après « Japon » qui fait de S8 un syntagme simplement juxtaposé et provoque un effet de polysyndète à la fin de l'énumération (au niveau de S9 & S10). Effet de surprise redoublé, dans ces deux derniers groupes sujets (S9 & S10), par la substitution de déterminants définis (« les », « leurs ») aux indéfinis (« de », « des ») des huit groupes précédents. Cette bifurcation du phénomène anaphorique a de quoi dérouter le lecteur, bien qu'elle ne change rien, sur le fond, à la logique de la construction.

 

II - Une charge contre le tourisme de luxe :

 

  L’écriture de Promontoire semble destinée à déjouer tout espoir de représentation. Le titre, cependant, ne fait pas mystère de ce qui constitue l’objet de la description.
   Ce qu’on appelle, parlant d’un texte descriptif, son point de vue, est lui aussi défini avec précision : un « nous », représentant les occupants d’un « brick », d’où ils peuvent apercevoir, couronnant le dit « promontoire », une construction aux formes à la fois « élégantes » et « colossales ».
   C’est à partir de là que les choses se compliquent. Car cette construction reçoit dans le texte trois définitions : « cette villa » (et « ses dépendances »), « cet Hôtel », « du Palais ». Rédigées selon les normes les plus académiques du style descriptif (démonstratif déictique ou déterminant défini + nom), ces trois appellations sensiblement divergentes sèment le trouble.
   Deux explications viennent à l’esprit, qui ne sont peut-être pas contradictoires. Premièrement, Rimbaud s’amuse à nous désorienter. Deuxièmement, et plus sérieusement, il nous suggère de ne pas tant nous attacher à la chose mais à rechercher l’idée. « Villa » (à la mode romaine, avec ses « fanums » et ses « bacchanales »), « Hôtel » (dans le style des « “Royal” ou des “Grand” de Scarbro ou de Brooklyn »), « Palais » d’ici ou d’ailleurs, avec leurs « tarentelles des côtes » (côte amalfitaine ?) ou leurs  « ritournelles des vallées illustres de l’art » (vallée de Tempé ?) … Peu importe ! L’idée : c’est le luxe dont jouissent les riches.

   Lorsqu’on a compris cela, on s’amuse plus qu’on ne se laisse étonner de la vingtaine de suggestions géographiques hétéroclites qui parsèment le texte. On se divertit aussi du jeu syntaxique qui a consisté à confectionner, après une phrase initiale brève et normalement constituée, une seconde phrase de 172 mots, ne comptant pas moins de dix sujets successifs, commandant trois verbes, d’un groupe COD unique mais qui se subdivise en quatre expansions distinctes. Une phrase interminable, mais qui se comprend.
   Résumons. L'aube d'or et la soirée frissonnante trouvent notre brick au large d'un vaste promontoire, tout entier occupé par cette construction et ses dépendances. Une dizaine de modernes commodités et pittoresques embellissements flanquent, creusent, surplombent les élégantes et colossales dispositions de ce Palace dont les fenêtres ouvertes aux brises riches et aux riches voyageurs sont en ce moment pleines d'éclairages et qui offrent leurs façades aux tarentelles des côtes, aux ritournelles des vallées illustres de l'art et aux décorations merveilleuses des heures du jour.

 

 

Pour conclure. Sur Promontoire et l'agencement des Illuminations : 

 

  Est-ce par hasard que Promontoire, avec son Palace aux façades courtisées par les « tarentelles des côtes » et les « ritournelles des vallées illustres de l'art », précède immédiatement Scènes dont le sixième alinéa offre le tableau suivant :

Des scènes lyriques accompagnées de flûte et de tambour s'inclinent dans des réduits ménagés sous les plafonds, autour des salons de clubs modernes ou des salles de l'Orient ancien.

Et le septième :

La féerie manœuvre au sommet d'un amphithéâtre couronné par les taillis, — Ou s'agite et module pour les Béotiens, dans l'ombre des futaies mouvantes sur l'arête des cultures.

Suivi de Soir historique où on peut lire :

La comédie goutte sur les tréteaux de gazon. Et l'embarras des pauvres et des faibles sur ces plans stupides !

Je livre ce sujet de réflexion aux sceptiques.

 

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