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A.R.
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22 mai 2021

Le passage de Rimbaud et Verlaine à Charleroi en 1872, par David Ducoffre

Sur la seule foi du recueil Romances sans paroles qui égrène une série de stations dans des villes belges, tous les biographes admettent sans hésitation que Verlaine et Rimbaud, après avoir quitté Paris le 7 juillet 1872, se sont donc rendus directement à Bruxelles, en s’accordant au préalable deux escales précises à Walcourt, puis Charleroi. Ils seraient ensuite demeurés deux mois dans la capitale, avant de partir pour l’Angleterre en passant par Malines, sauf que le départ n’eut lieu qu’en septembre et point en août comme il semble indiqué par la datation du poème homonyme. Le point de vue a donc été nuancé en ce qui concerne Malines, ville située à peu de distance de Bruxelles. En revanche, l’idée d’un trajet rapide en ligne droite de Paris à Bruxelles en passant par Walcourt et Charleroi est demeurée le modèle de compréhension sine qua non pour la période du 7 à la mi-juillet. Certes, un billet de Verlaine à son ami Edmond Lepelletier semble confirmer l’idée de multiples escales à ce moment-là :

 

 

Mon cher Edmond,

Je voillage vertigineusement. Ecris-moi par ma mère, qui sait à peine « mes » adresses, tant je voillage ! Précise l’ordre et la marche. Rime-moi et écris-moi rue Lécluse, 26. – Ça parviendra – ma mère ayant un aperçu vague de mes stations… psitt ! psitt ! – Messieurs, en wagon !

Ton P. V.

 

Mais les adresses ne sont sans doute pas celles que l’on imagine. Les changements de direction concerneraient plutôt les étapes françaises du voyage. Qui plus est, si la mère de Verlaine pouvait être au courant de passages à Arras et Charleville, villes où l’un ou l’autre poète avait des attaches, et si elle avait nécessairement connaissance de la destination bruxelloise, on ne voit pas très bien comment elle aurait été tenue au courant d’arrêts imprévisibles dans les villes de Walcourt ou Charleroi. Verlaine n’avait aucun moyen de préciser à l’avance une adresse d’hébergement dans des villes qui lui étaient inconnues. Et puis, comment madame Verlaine aurait-elle pu envoyer du courrier à son fils, lors de simples escales ? Verlaine enverrait une lettre de Charleroi, ou mieux de Walcourt, à son ami Lepelletier, pour que celui-ci écrive à l’adresse de la belle-famille de Verlaine, mais à l’intention de madame Verlaine, laquelle ferait enfin repartir le courrier pour on ne sait quelle adresse provisoire de Verlaine en Belgique, sans se demander quand la réponse parviendra ! Cela ne tient pas la route. La lettre de Verlaine est pour partie fantaisiste et exagérée. Madame Verlaine ne pouvait que tout simplement envoyer la lettre de Lepelletier à Bruxelles. En jouant les mystérieux, notre poète a égaré les biographes qui ont confondu second et premier degré.

Mais il y a pire. Rimbaud et Verlaine n’ont guère eu le temps de faire une escale à Walcourt et Charleroi entre le 7 juillet, date de leur départ, et le 22 juillet, date d’arrivée de Mathilde à Bruxelles pour voir son mari. En effet, d’une part, nous savons que Rimbaud et Verlaine ont mis quelques jours pour traverser la frontière belge, et, d’autre part, la rencontre des époux Verlaine s’explique par un échange de courriers qui suppose donc une installation bruxelloise précoce. Ceux qui ne sont pas indifférents à ces problèmes de logique se contenteront peut-être de considérer paresseusement que les deux compères ont pris le train pour Bruxelles, mais que, entr’aperçue de la fenêtre d’un wagon, la ville de Charleroi a bien pu inspirer spontanément un poème à Verlaine. Qui plus est, pour deux alcooliques, Walcourt serait une excellente idée d’étape entre la frontière ardennaise et la capitale belge. Ne rions pas : c’est la thèse banale et elle a été reconduite par Jean-Jacques Lefrère dans sa biographie Arthur Rimbaud, parue en 2001. Voici sa version du trajet et nous aimerions en connaître la source si bien informée :

 

[…] les deux bourlingueurs « férus d’une mâle rage de voyage » prirent un train pour Bruxelles dans la première gare de village qu’ils rencontrèrent après la frontière. Ils passèrent par Walcourt et Charleroi, ces noms de localité qui sont aujourd’hui des titres de poèmes.

 

Le chapitre XIII de cet ouvrage, intitulé Deux spectres joyeux, nous fait le récit du séjour belge de 1872. D’après les témoignages, Rimbaud et Verlaine ont disparu dans la matinée du 7 juillet, mais ils n’ont pris le train pour Arras qu’à la nuit venue, « vers dix heures du soir » (dixit Verlaine dans Mes prisons). Le 8 juillet, ils ont passé une journée mouvementée à Arras, laquelle journée est racontée de manière sibylline par Verlaine dans son volume biographique Mes prisons. On ne saura jamais pour quelles raisons précises les deux poètes, tout de même complètement saouls, ont été emmenés à la gendarmerie : les archives ont refusé de parler. Toujours est-il que l’adulte et le mineur ont été réexpédiés dans un train pour Paris. Finalement, ce n’est que le 8 juillet au soir que les deux poètes quittèrent effectivement la capitale française pour la Belgique. Nous avons déjà perdu un jour !

Mais, il convient encore une fois d’être plus nuancé. Le 8 juillet au soir, nos deux poètes ont pris le train pour Charleville, la ville du poète adolescent. Ils se seraient rendus chez leur ami commun Bretagne, celui-là même qui semble les avoir mis en contact auparavant. Pierquin a prétendu livré les confidences de Bretagne à ce sujet. Après une journée de beuverie, donc le 9 juillet, les deux poètes seraient partis à pied de nuit et ils auraient ainsi traversé la frontière vers trois heures du matin, le 10 juillet, « à Pussemange, premier village belge, à 15 kilomètres environ de Charleville » (Mercure de France, mai 1924). Selon Pierquin toujours, il s’agissait d’éviter les « gares de la frontière » et les « douaniers indiscrets ». Le beau-frère posthume de Rimbaud, Paterne Berrichon, a d’ailleurs témoigné en ce sens. La mère d’Arthur aurait eu vent de la rencontre du 9 juillet des deux poètes avec Bretagne, et elle aurait même interrogé celui-ci.

Toutefois, ce témoignage n’est ni précis, ni fiable. Nous n’avons connaissance de poursuites entamées à la demande de madame Rimbaud qu’à partir du 6 août, 18 jours après la rencontre bruxelloise de Verlaine avec Mathilde. Il s’agit de la lettre bien connue du commissaire en chef de police de Bruxelles à l’administration de la Sûreté publique, celle qui comporte, dans la marge, l’ajout au crayon rouge « a été franc tireur » à propos de Rimbaud, ainsi qu’un résumé du procès de Verlaine l’année suivante :

 

Bruxelles, le 6 août 1872, Monsieur l’Administrateur, J’ai l’honneur de vous envoyer la lettre d’un sieur Rimbaud de Charleville, qui demande à faire rechercher son fils Arthur, qui a quitté la maison paternelle en compagnie d’un [biffé : jeune homme] nommé Verlaine, Paul. Il résulte des renseignements recueillis que [biffé : le jeune] Verlaine est logé à l’hôtel de la Province de Liège rue du Brabant à St Josse-ten-Noode, [biffé : la demeure de Rimbaud n’a pas été découverte, il est cependant à supposer qu’il habite avec son ami quant au n(omm)é Rimbaud, il n’a pas été annoncé jusqu’ici à mon administration.] »

 

Cette lettre confond « V. Rimbaud » avec un homme et les biographes admettent mollement que madame Rimbaud a eu connaissance du passage de Rimbaud à Charleville le 9 juillet et a interrogé Bretagne sur sa destination tout aussitôt, ce que cette lettre n’établit pas. Madame Rimbaud a très bien pu apprendre la nouvelle fugue de son fils suite à une lettre anonyme postérieure au séjour bruxellois de Mathilde autour des 21 et 22 juillet, sinon suite à la lettre de Verlaine à Mathilde où il communique son adresse. Les ratures de cette lettre bien postérieure au 9 juillet soulignent avec insistance le statut d’homme marié de Verlaine. Le document précise encore que seul Verlaine est localisé, ce qui coïncide étrangement avec la rencontre seul à seule ménagée par Verlaine avec sa femme. La mention corrompue du nom de l’hôtel où est descendu Verlaine (Hôtel de la province de Liège à Grand hôtel liégeois) fait songer à la déformation banale d’un témoignage privé, quand la personne qui reçoit le message ramène l’information à son champ de connaissances. En effet, si la source avait été d’emblée le fait d’un enquêteur, les chances de corruption du nom eurent été moindres. Les sources d’information de madame Rimbaud, puis du commissaire, provenaient sans doute toutes deux de l’entourage de la famille Mauté. Le témoignage de Berrichon pouvant avoir pour objectif de détourner l’attention d’un épisode de calomnie vécu par Vitalie Rimbaud, contentons-nous donc d’accepter de prendre au sérieux la seule allusion à une étape carolopolitaine avec séjour chez Bretagne.

Dans un tel cas de figure, Rimbaud et Verlaine n’ont franchi la frontière que le 10 juillet à trois heures du matin. Ils ont déjà deux journées de beuverie derrière eux. Vu la somme d’événements qui ont nécessairement précédé l’arrivée de Mathilde le 22 juillet à Bruxelles, il faut donc considérer que Rimbaud et Verlaine, qui avaient sans doute besoin aussi de repos, se sont arrêtés à Walcourt. D’après le poème de ce nom compris dans les Romances sans paroles, les deux poètes auraient alors profité d’un troisième jour de guindaille consécutif ! Puis, ils se seraient arrêtés dans la ville ouvrière de Charleroi, ce qui laisse supposer à tout le moins qu’ils prirent le temps d’une visite. Va-t-on croire que Rimbaud, qui seul connaît alors l’endroit, a communiqué à un Verlaine bien calfeutré dans son wagon toutes les idées nécessaires à la composition d’un poème bien senti au sujet d’une telle ville industrielle, pleine de souffrances modernes ? Aucun biographe n’a jamais tenté d’expliquer ces deux escales entre la frontière (près de Pussemange ?) et Bruxelles, ni par des changements de train imposés, ni autrement. Mais, ce qui est certain, c’est que, dans de telles conditions, Rimbaud et Verlaine ne seraient parvenus à Bruxelles au mieux que le 12 juillet. Dès lors, comment est-il possible qu’entre le 12 et le 22 juillet, plusieurs courriers aient été échangés entre les époux Verlaine ? Le service postal au dix-neuvième siècle ne supposait-il aucun jour de délai ? Dur à croire. Or, une partie du témoignage de Mathilde a été négligée par ce chapitre XIII de Lefrère. Dans son écrit Mémoires de ma vie, la femme de Verlaine précise qu’elle a reçu une première lettre déjà très assombrie de son mari, puis une seconde quelques jours après. Et elle cite des passages de ces deux lettres ! Et il ne faut pas oublier que Mathilde nous apprend que Verlaine est entré en contact avec des réfugiés communards à qui Rimbaud plaît beaucoup, information tout de même fondamentale. Mathilde a ensuite envoyé un télégramme à Verlaine pour annoncer sa venue et elle a pris le train avec sa mère le soir du 21 juillet. Informé à temps, Verlaine a quitté sa chambre d’hôtel pour une autre de manière à éviter une rencontre entre épouse et amant. Il a simplement laissé un billet à sa femme pour permettre des retrouvailles le 22 à huit heures du matin. En à peine dix jours (les trains de nuit sont matinaux), il nous faudrait admettre les envois et réceptions de deux lettres et d’un télégramme, plus une prise de contact rapide avec le milieu des réfugiés communards qui a dû précéder l’envoi de la seconde lettre, puisqu’elle en parle. Si cela reste matériellement possible, il devient de plus en plus évident que les stations à Walcourt et Charleroi furent brèves. Au vu des courriers échangés, il est même fort plausible que Rimbaud et Verlaine sont plutôt arrivés à Bruxelles le 11 juillet, sinon le 10. Mais cette probabilité n’a pas pesé parce qu’il a été considéré comme d’emblée nécessaire de réserver un sort au témoignage du recueil Romances sans paroles qui évoque une succession d’étapes du type Walcourt, Charleroi, Bruxelles, Malines. L’idée qui s’est imposée, c’est que Verlaine et Rimbaud, n’ayant fait que passer à Walcourt et Charleroi, ont séjourné deux mois à Bruxelles. C’est encore une fois la thèse reprise par Lefrère, même si celui-ci arrive à accepter que, pourtant, la mère de Verlaine a eu une impensable vague idée des adresses d’étapes plus que succinctes des deux poètes à Walcourt et Charleroi :

 

[…] Elisa Verlaine était au courant du voyage et de ses étapes.

Rimbaud et Verlaine allaient séjourner près de deux mois à Bruxelles. Ils logèrent, au moins dans les premiers temps, au Grand Hôtel liégeois, 1, rue du Progrès, à l’angle de cette rue avec la rue des Croisades et la place des Nations (aujourd’hui place Rogier). Verlaine connaissait déjà cet hôtel très proche de la gare du Nord, situé à la lisière de la commune de Saint-Josse-ten-Noode : il y était descendu avec sa mère en août 1867 lorsqu’il était allé saluer Victor Hugo […]

 

En réalité, Elisa Verlaine ne pouvait guère connaître que deux étapes du voyage, l’étape à Arras et le point de chute à Bruxelles. Rien ne permet d’affirmer qu’une étape à Charleville ait été initialement envisagée après un passage à Arras. De manière imprévue, les deux poètes ont été refoulés dans le Pas-de-Calais. Personne ne peut dire le temps qu’ils comptaient y demeurer. Ils auraient pu y séjourner quelques jours, comme ils auraient pu gagner directement la Belgique et non Charleville la nuit venue. A partir de là, puisque les lignes de chemin de fer pour Bruxelles ne sont pas les mêmes selon qu’on part d’Arras ou de Charleville, on ne voit pas au nom de quoi madame Verlaine aurait eu connaissance d’escales projetées à Walcourt et Charleroi, à moins de considérer que le passage à Charleville était prévu et donc nécessaire. Mais, dans ce dernier cas de figure, il n’en reste pas moins que, d’une part, l’incident d’Arras a probablement faussé les prévisions en termes de dates de passage, et que, d’autre part, Verlaine, à son époque, n’a pas pu utiliser internet pour cerner un endroit où loger et puis pour réserver sa chambre dans chacune de ces villes qui lui étaient inconnues. Pourtant, les biographes des deux poètes placent implicitement toutes les escales supposées du voyage sur un même plan d’importance, ce qui n’est pas très cohérent. En réalité, seule la section de Paysages belges des Romances sans paroles témoigne d’un passage des deux poètes dans les villes de Walcourt et de Charleroi, cependant que la lettre citée plus haut de Verlaine à Lepelletier ne dit pas un mot de ces deux villes, encore moins que sa mère est au courant d’adresses en Belgique. Elle savait pour Arras, elle savait pour le Grand hôtel liégeois à Bruxelles, et c’est probablement tout. Elle n’avait aucune raison d’être au courant pour une courte étape improvisée à Charleville, et rien ne prouve que nos deux poètes ne se sont pas rendus directement à Bruxelles, une fois la frontière traversée. Ils ont pu voyager à Walcourt et Charleroi, un peu plus tard !

L’échange de courriers entre les époux Verlaine rend toutefois improbable l’idée que les poètes aient quitté une première fois Bruxelles avant le 22 juillet, jour où Mathilde a embarqué ou su entraîner son mari jusqu’à la frontière. Rappelons que, dans Romances sans paroles, si Walcourt est daté du mois de « juillet 1872 », Charleroi ne l’est pas ! Les trois poèmes bruxellois sont en revanche datés du mois d’août, ainsi que Malines. Voilà qui est étrange. Alors qu’un poème bruxellois de Rimbaud est intitulé Juillet, ce qui correspond très probablement à sa période de composition, Verlaine n’a daigné témoigner de sa présence dans la capitale belge que pour le seul mois d’août dans son recueil. Mais, du coup, il a maintenu une possibilité de lecture tout à fait étonnante. Le poème Walcourt serait la redite, à partir du 22 juillet, de la fugue du 7 juillet et des beuveries d’Arras et Charleville. Le poème Walcourt reprendrait dès lors l’humour du billet cité plus haut (« Je voillage vertigineusement », « En wagon ») qui a donc été envoyé auparavant à Lepelletier : « Gares prochaines, / Gais chemins grands […] ». Verlaine aurait soigneusement évité de dater le poème Charleroi pour ne pas attester clairement d’une présence en cette ville au mois d’août, après la rupture définitivement consommée avec Mathilde. Il aurait volontairement maintenu l’ambiguïté, semblant se couvrir contre un reproche possible de goujaterie, comme si les imprécations contre Mathilde de Birds in the night et Child wife n’étaient déjà pas d’une inconvenance évidente.

Or, les spécialistes et amateurs des deux poètes ont vécu de l’illusion d’un trajet linéaire unique qui aurait été fidèlement précisé dans la succession des pièces de la section Paysages belges du recueil de Verlaine. Pour les biographes, les passages dans des villes de Belgique devaient être repoussés à la périphérie d’un long séjour à Bruxelles même. Or, si personne ne peut ignorer que Verlaine a quitté Bruxelles le 22 juillet, l’événement a été réduit à une importance nulle au plan des voyages. Abandonnant Mathilde lors du contrôle des passagers à la frontière (Quiévrain), Verlaine serait directement reparti à Bruxelles dans le but de rejoindre Rimbaud au plus vite, à moins que ce dernier ne se fût embarqué discrètement dans le même train et qu’il soit descendu à la frontière avec Verlaine, cependant que Mathilde repartait sidérée pour Paris. Voici le discours du chapitre XIII Deux spectres joyeux à ce sujet :

 

Après son simulacre de retour à Paris, Verlaine était revenu à Bruxelles en compagnie de Rimbaud.

 

En réalité, malgré son pouvoir explicatif pour notre nouvelle idée d’un compagnonnage de Rimbaud et Verlaine de la frontière de Quiévrain à Bruxelles en passant par Walcourt et Charleroi, la présence de Rimbaud n’est pas prouvée dans le train. Elle n’est appuyée que par le témoignage tardif de Delahaye et elle est soumise à la contradiction du témoignage même de Mathilde qui, dans ses Mémoires, cite un billet agressif de Verlaine, qui parle de partir rejoindre son ami s’il veut encore de lui :

 

Misérable fée carotte, princesse souris, punaise qu’attendent les deux doigts et le pot, vous m’avez fait tout, vous avez peut-être tué le cœur de mon ami ; je rejoins Rimbaud, s’il veut encore de moi après cette trahison que vous m’avez fait faire.

 

Transcription scrupuleuse ou non, cela ne cadre pas avec l’idée d’un Rimbaud à bord du train, n’en déplaise aux biographes. Il est donc possible que celui-ci ait rejoint Verlaine à Walcourt ou aux environs de Quiévrain par ses propres moyens. Mais il est impossible d’affirmer également que Verlaine soit retourné directement à Bruxelles, sans l’attester par l’un ou l’autre document.

La biographie de référence de Jean-Jacques Lefrère a essayé de ménager à la fois présentation chronologique et distribution thématique. Son chapitre XIII sur le séjour belge de l’été 1872 fait d’abord état des péripéties du trajet des deux poètes entre Paris et Bruxelles, en incluant la thèse supposée indubitable d’étapes à Walcourt et Charleroi. Il traite ensuite de l’ensemble de la production poétique des deux poètes pendant ces deux mois, indépendamment donc de toute césure possible autour du 22 juillet. Il s’intéresse ensuite à la fréquentation des réfugiés communards. Le thème de la surveillance politique à l’égard de ceux-ci lui a permis une transition du côté des inquiétudes de madame Rimbaud qui a appris la fugue de son fils et qui a lancé des recherches. Le biographe profite alors de cette transition pour effectuer un important retour en arrière qui nous décrit le mois de juillet du point de vue de Mathilde, ce qui autorise la reprise d’un récit chronologique des échanges entre les deux époux jusqu’à la rencontre fatidique du 22 juillet. Comme son commentaire des poèmes a déjà eu lieu, le biographe n’a plus grand-chose à ajouter pour relier le 22 juillet au départ pour l’Angleterre le 7 septembre. Il se contente d’indiquer une lettre de Verlaine à Lepelletier du début du mois de septembre où Mathilde est conspuée, et il soulève quelques interrogations, avant de reprendre son récit à partir du 7 septembre. Ainsi, alors que tous les poèmes des Paysages belges sont peut-être postérieurs au 22 juillet, la significative biographie de Lefrère ne les a évoqués que comme résultant du départ du 7 juillet, et pas du tout comme pouvant résulter de la rupture conjugale du 22 juillet, puisque l’épisode du 22 juillet a tendance à clore le chapitre XIII sans opérer le moindre retour sur la portée biographique des Paysages belges.

En 2006, Bernard Bousmanne a publié un livre consacré à ce qu’il appelle « l’Affaire de Bruxelles » : Reviens, reviens, cher ami, en exhibant de nombreux documents, pour partie inédits, du procès. Ces documents provenaient de la Bibliothèque Royale de Belgique. Mais, d’autres documents inédits furent dévoilés dans cet ouvrage. Fidèle au récit classique, Bernard Bousmanne, qui suit la chronologie, rappelle que Rimbaud et Verlaine sont partis le 7 juillet de Paris, qu’ils sont passés par Arras et Charleville, et qu’ils sont arrivés à Bruxelles en juillet, « [e]n passant par Walcourt et Charleroi. » Lorsqu’il relate l’épisode de Quiévrain, il adhère également à la thèse non établie d’un Rimbaud qui aurait suivi Verlaine et sa femme dans un autre wagon et qui serait descendu à la gare frontière de Quiévrain avec lui, le 22 juillet donc. Cependant, au début du chapitre II intitulé De l’Hôtel de Dunkerque aux docks de la city, en passant par « Boglione », l’auteur nous apprend que les deux poètes ne sont revenus à Bruxelles que le 8 août 1872 pour loger à l’Hôtel de Dunkerque. Il s’agit d’une information inédite située à un passage clef du livre, le début d’un chapitre dont le titre porte la mention énigmatique de « l’Hôtel de Dunkerque ». Il convient de citer ce passage essentiel :

 

Bruxelles, le 8 août 1872. De retour dans la capitale belge, Paul et Arthur logent à l’Hôtel de Dunkerque. Leurs noms figurent dans l’un des Registres des étrangers descendus dans les hôtels conservés par la police. Deux ou trois fois par an, les hôteliers fournissaient en effet aux autorités judiciaires leurs listes d’inscription des voyageurs. Les agents recopiaient ensuite ces renseignements dans d’autres registres. Dans le volume allant du 25 juillet 1871 au 13 novembre 1872 conservé aux Archives de la ville de Bruxelles, on peut lire les mentions suivantes :

« [Noms] Rimbaud – [Prénoms] Arthur – [Age] 18 – [Lieu de naissance] Charleville – [Date de l’arrivée] 8 août – [Lieu d’où viennent les voyageurs] Charleroi – [Hôtels et autres lieux où sont descendus les voyageurs] Hôtel de Dunkerque.

[Noms] Verlaine – [Prénoms] Paul – [Profession] Employé – [Age] 28 – [Lieu de naissance] Metz – [Date de l’arrivée] 8 août – [Lieu d’où viennent les voyageurs] Charleroi – [Hôtels et autres lieux où sont descendus les voyageurs] Hôtel de Dunkerque. »

 

L’auteur en tire la première conclusion qui s’impose :

 

Ainsi, du 22 juillet au 8 août, Rimbaud et Verlaine battent la campagne et ne retournent pas directement à Bruxelles. Si on ignore tout de leurs pérégrinations durant ces quelques jours, on sait qu’ils sont passés par Charleroi.

 

Une seconde conclusion tendait à s’imposer, mais notre auteur ne l’envisage pas. Il rappelle que, selon un témoignage tardif, Verlaine prétend également être passé à Liège avec Rimbaud. Pour notre auteur, Rimbaud et Verlaine ont visité Liège, puis Malines en août. La distribution des Paysages belges rend plausible l’idée que Rimbaud et Verlaine se soient d’abord installés à l’Hôtel de Dunkerque avant de visiter Malines. La visite de Liège est plus délicate à situer dans le temps. Quiévrain, Walcourt et Charleroi sont deux villes et une commune trop rapprochées que pour situer un séjour à Liège entre ces trois escales. Mais, ce dont ne se rend pas compte Bousmanne, c’est que, désormais, les étapes à Charleroi sont dédoublées sans aucune nécessité biographique. Il n’a pas vu la contradiction possible avec la lecture classique des Romances sans paroles. Les nombreux jours qui séparent le 22 juillet du 8 août, la mention explicite d’un logement à Charleroi, permettent, du point de vue de la conception biographique, d’alléger la pression événementielle étonnante jusqu’ici portée sur la période du 7 au 22 juillet 1872. Mais cela n’est pas tant une manière littéraire de rendre plus naturelle et plus fluide la fable biographique. Ce qui se cache derrière cela, c’est d’un côté une révélation poétique, de l’autre une lecture biographique plausible qui pourrait expliquer la vacuité du séjour bruxellois en termes de réseau social à établir pour nos deux poètes.

En effet, du point de vue social, Rimbaud et Verlaine n’ont guère profité de leur séjour prolongé dans la capitale. Ils n’auraient même rien publié et ils n’auraient pas cherché à s’occuper, à travailler. Il semble plus probable que l’intervention de Mathilde a défait les premiers liens de nos deux poètes avec le milieu des réfugiés communards. Après dix jours de présence, nos deux poètes n’ont pas encore eu le temps de s’intégrer qu’ils disparaissent pour une période de 18 jours. Même si Rimbaud a pu plaire en juillet, le travail d’intégration était forcément à reconstruire à partir du 8 août. En tous les cas, l’ardeur des deux poètes s’est ralentie. Rimbaud et Verlaine, qui, visiblement, ont choisi de s’exiler à Bruxelles par fidélité communarde, pensent désormais que l’exil anglais serait à la fois plus avantageux et plus significatif. La volonté de rejoindre les exilés communards à Bruxelles, puis à Londres, telle est bien sûr la clef qui permet de comprendre le départ des deux poètes rejetant le milieu parisien issu de la répression de la Semaine sanglante. L’absence de réalisations littéraires ou journalistiques des deux poètes durant un séjour prolongé de deux mois dans la seule capitale belge surprend et pourrait laisser un sentiment de gratuité de l’exil, tandis que l’idée d’une brèche chaotique entre le 22 juillet et le 8 août permet de rendre cet exil à toute une complexité existentielle qui justifie les piétinements, les retards, le désintéressement paradoxal et progressif pour une activité journalistique ou pour la publication soutenue de poèmes dans les revues, énigme fondamentale de la carrière rimbaldienne qui nous paraît autrement plus importante que le célèbre questionnement sur son silence ultérieur.

Quant à la lecture biographique et polémique des Romances sans paroles, elle se confirme plus que jamais. Verlaine ne pouvait pas se vanter d’être un velléitaire, qui, après une fugue avec Rimbaud, avait accepté de revenir à Paris avec sa femme, puis, complètement ivre, l’avait plaquée sur le quai d’une gare de la frontière pour retourner bientôt à Bruxelles rejoindre l’amant un instant abandonné. Le recueil idéalise la fugue par un trajet linéaire, et, automatiquement, Verlaine ne pouvait pas évoquer un double passage à Bruxelles qui aurait dévoilé toute son inconséquence existentielle. Enfin, en termes de lecture intime du recueil, le rejet signifié à Mathilde est d’autant plus fort s’il prend acte de l’événement du 22 juillet. Rimbaud et Verlaine savaient pertinemment que la section des Paysages belges ne couvrait pas toute la période du 7 juillet au 7 septembre, mais que la saoulerie de Walcourt consacrait la véritable entrée dans la fugue, la rupture définitive avec Mathilde. L’échec de la mi-juillet était effacé par le recueil et sans doute ainsi pardonné par Rimbaud. Cette lecture n’a jamais été envisagée auparavant, elle a toutes les chances d’être juste, d’autant que les Paysages belges sont suivis par la section Birds in the night. Ce réquisitoire élégiaque, discrètement subdivisé en sept poèmes de trois quatrains chacun, devait ponctuer le projet initial de Bonne chanson retournée, de « mauvaise chanson » donc. Contre les épithalames et le mariage, Verlaine affirmait son amour pour Rimbaud et reprochait à Mathilde son incapacité à dépasser la notion du couple pour un ménage à trois, tout ceci dans une œuvre blasphématoire où l’ambiguïté du rire n’était qu’un faux-semblant de la provocation, puisque, par défi, le martyr d’un amour maudit assumé « Rit à Jésus témoin », la lecture pieuse relevant du contresens programmé. Or, le poème Birds in the night désigne par son titre la migration anglaise de Rimbaud et Verlaine qui est annoncée dans les derniers vers, toutefois ironiques, du poème Bruxelles. Simples fresques II : « Oh ! que notre amour / N’est-il là niché ? », tandis que le contenu de Birds in the night évoque cruellement la dernière union érotique consentie par Mathilde pour ramener à elle son époux, celle de l’entrevue bruxelloise du 22 juillet précisément. A cette aune, le recueil perdrait beaucoup de son intérêt, s’il fallait s’en tenir à la lecture naïve initiale selon laquelle Verlaine a rassemblé des créations éparses inspirées par la Belgique. Notre thèse offre une lecture autrement plus ramassée. Opérant l’ellipse du ratage de la première moitié du mois de juillet, Verlaine célèbre la fin d’un mariage perçu sur le modèle de la corde au cou. Il en prend acte à Walcourt à la fin du mois de juillet, le poème témoignant d’une beuverie profanatoire à ce sujet. Derrière sa légèreté, Walcourt se pose en poème de défi aux conventions, à commencer par celles du mariage. Tout son sens est dans l’implicite et on peut soupçonner qu’au plan biographique la beuverie fût en réalité un nouveau déchirement pour le poète menteur. Significativement non daté, le second poème belge témoigne d’un séjour revigorant dans la ville ouvrière de Charleroi au début du mois d’août, en conformité avec la preuve apportée par les Registres des étrangers descendus dans les hôtels. Plus prosaïquement, Rimbaud a sans doute eu besoin de montrer Charleroi à son ami pour distraire son esprit. Verlaine consacre ensuite plusieurs poèmes à la ville de Bruxelles et évoque encore au moins l’une des escapades de lui et Arthur en-dehors de la capitale, avec le poème Malines. Le lecteur non informé n’avait plus qu’à apprécier l’intensité du seul trajet en ligne droite esquissé, bien qu’il dût être démenti par la réalité biographique. A la lumière désormais de cette idée de lecture chronologique et biographique renouvelée pour la section des Paysages belges, nous envisageons donc de publier prochainement une lecture d’ensemble du recueil des Romances sans paroles. La connaissance biographique des deux poètes livre le sens profond du recueil Romances sans paroles, mais en retour le recueil nous dévoile lui aussi quelque chose de la vie des deux artistes, à condition de déjouer les pièges tendus par les raccourcis et embellissements de Verlaine.

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22 mai 2021

Hommage à Mario Matucci, par André Guyaux

Hommage à Mario Matucci
Allocution prononcée à l’université de Pise le 21 septembre 1993
Dans l’univers intellectuel de Mario Matucci, on rencontre Marivaux, Benjamin Constant, Rimbaud. On y croise également des auteurs moins célèbres, comme Bourget, ou Saint-Martin, le « philosophe inconnu », cher à Sainte-Beuve. Ce sont des choix libres, issus d’un contact direct avec les œuvres. Dans ce bel éclectisme, Rimbaud domine. Il est la figure récurrente. Tout comme Mario Matucci est la forte personnalité du rimbaldisme en Italie. La contribution italienne aux études sur Rimbaud, il faut le rappeler, est l’une des plus vivantes et des plus riches. En saluant Mario Matucci, je salue à travers lui les rimbaldiens italiens. D’autant que la plupart d’entre eux se sont réclamés ou se réclament de lui. Mais nous sommes tous ses disciples, au-delà des frontières. D’abord parce que dans un domaine où les hypothèses sont souvent fragiles et où tant de livres sont inutiles, où tant d’arguments sont contestables, dans un domaine où nous avons tous les jours à nous méfier, à retourner aux textes, aux faits, à l’histoire, le point de vue de Mario Matucci a toujours été exemplaire. Il n’a jamais laissé de côté la raison critique. Un avis qu’il a exprimé en 1952 vaut toujours ; ses travaux de critique historique sur Rimbaud en Abyssinie n’ont pas même à être retouchés. 
 
Mais une autre raison le place au sommet de nos études : il est un rimbaldien complet, – éditeur et traducteur, historien et philologue, exégète de la lettre et de l’esprit, attentif au Rimbaud de l’œuvre littéraire et à l’aventurier d’Abyssinie. Cette dualité, nous la retrouvons dans le titre de son dernier livre sur Rimbaud : Les Deux Visages de Rimbaud, qui montre bien ce double appel, vers la vie et vers l’œuvre, vers le poète et vers le « négociant » d’Afrique et d’Asie. Comme nous la retrouvons dans le titre que Mario Matucci a choisi pour réunir les actes du colloque qu’il a organisé à Grosseto en septembre 1985 : Arthur Rimbaud : poesia e avventura. Dans son esprit, les deux visages de Rimbaud s’éclairent mutuellement. Et les thèmes qu’il aborde sont souvent au confluent de deux identités. Il s’est penché ainsi sur la question des filiations, sur celle en particulier qui relie Rimbaud à Baudelaire. Il s’est aussi intéressé à la notion d’échec, à l’angle des deux vies. Et il a toujours gardé à l’esprit la modernité poétique, en éditant et en commentant prioritairement Une saison en enfer et les Illuminations. En essayant de comprendre la dialectique des deux vies et celle de la vie et de l’œuvre, il a contribué à la définition de la poésie moderne. 
 
Il faut saluer également son rôle éminent de fondateur d’une activité critique, celle de l’édition savante. Publiée en 1952, son édition des Illuminations, contemporaine des travaux d’Étiemble et suivant de peu la thèse de Bouillane de Lacoste, est la première grande édition annotée, avant Suzanne Bernard et Antoine Adam. Dans sa préface, il y proclame la « primauté du texte ». Et l’une des plus belles idées du centenaire de 1991 a été la réédition de ce livre, à l’initiative de Sergio Sacchi. Qu’est-ce que le souci de « la primauté du texte » ? C’est, en l’espèce, une forme de sagesse qui permet de mieux comprendre la relation entre les deux œuvres en prose de Rimbaud, de mieux comprendre ce qui a joint et disjoint ces deux projets, l’un précédant l’autre mais se prolongeant au-delà. Reprenant la suggestion de Gustave Kahn, voici ce qu’écrit Mario Matucci à propos des Illuminations : « esse si prolungano nel tempo senza un piano di composizione ben determinato, rifflettendo i diversi stadi del sviluppo e del declino della forza e del metodo del “Voyant” ». Voilà admirablement situés, en trois lignes, les poèmes en prose de Rimbaud, ce projet qui ne s’est jamais véritablement déterminé, qui est l’agonie lumineuse du poéticien de 1871 et l’une des perspectives, la principale peut-être, de la poésie moderne.
 
Dès 1952, Mario Matucci, conformément au témoignage de Verlaine, plaçait un terme à la poésie de Rimbaud : 1875, s’éloignant ainsi des fausses audaces d’Antoine Adam et de quelques autres, leur chronologie prolongée n’ayant d’autre but que d’autoriser une explication exclusivement référentielle des Illuminations. Mario Matucci ne fait pas cette confusion. Ce qu’il rend solidaire, par la philosophie que lui inspire la poésie de Rimbaud, il le distingue dans la méthode : au texte poétique, l’interprétation non réductrice ; à la vie, à l’histoire, les instruments de la critique historique.

 

Dans son livre de 1962, Le Dernier Visage de Rimbaud en Afrique, suivi d’un article important, sur « La malchance de Rimbaud », publié en août-septembre 1966 dans Critique, Mario Matucci choisit de contredire quelques-unes des hypothèses soutenues par Enid Starkie dans son Rimbaud en Abyssinie en 1937. Il s’agissait principalement des trafics imputés à Rimbaud par Enid Starkie, du trafic d’armes, sujet sensible déjà, et surtout du trafic d’esclaves, sujet plus sensible encore. Enid Starkie s’était autorisée quelques facilités de déduction, pour accuser Rimbaud d’avoir pratiqué le trafic d’esclaves. Elle avait oublié ou censuré une petite phrase, apparue dans la lettre d’Alfred Ilg à Rimbaud du 23 août 1890 : « Je reconnais absolument vos bonnes intentions ». Nul ne sait exactement ce qu’était ces « intentions », mais Alfred Ilg pouvait les trouver « bonnes ». En l’absence de documents, en l’absence de faits avérés, il faut donc dénoncer la légende et tout ce qui lui donne prise. C’est à cela que Mario Matucci s’emploie dans son livre. Non seulement il réfute Enid Starkie, en dénonçant une négligence de méthode, mais il établit une version plus vraie, qui tient compte également de ce qu’Enid Starkie avait pu légitimement affirmer. Il travaille en historien, attentif aux contextes, et la connaissance de la vie même de Rimbaud en Afrique lui doit beaucoup.   
Source : Rimbaud Ivre. 
4 avril 2021

Une saison en enfer

« Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s'ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient.

Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux. -Et je l'ai trouvée amère. -Et je l'ai injuriée.

Je me suis armé contre la justice.

Je me suis enfui. Ô sorcières, ô misère, ô haine, c'est à vous que mon trésor a été confié !

Je parvins à faire s'évanouir dans mon esprit toute l'espérance humaine. Sur toute joie pour l'étrangler j'ai fait le bond sourd de la bête féroce.

J'ai appelé les bourreaux pour, en périssant, mordre la crosse de leurs fusils. J'ai appelé les fléaux, pour m'étouffer avec le sable, le sang. Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l'air du crime. Et j'ai joué de bons tours à la folie.

Et le printemps m'a apporté l'affreux rire de l'idiot.

Or, tout dernièrement, m'étant trouvé sur le point de faire le dernier couac, j'ai songé à rechercher la clef du festin ancien, où je reprendrais peut-être appétit.

La charité est cette clef. - Cette inspiration prouve que j'ai rêvé !

« Tu resteras hyène, etc... », se récrie le démon qui me couronna de si aimables pavots. «Gagne la mort avec tous tes appétits, et ton égoïsme et tous les péchés capitaux. »

Ah ! j'en ai trop pris : -

Mais, cher Satan, je vous en conjure, une prunelle moins irritée! et en attendant les quelques petites lâchetés en retard, vous qui aimez dans l'écrivain l'absence des facultés descriptives ou instructives, je vous détache ces quelques hideux feuillets de mon carnet de damné.

 

MAUVAIS SANG

J’ai de mes ancêtres gaulois l'œil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte. Je trouve mon habillement aussi barbare que le leur. Mais je ne beurre pas ma chevelure.

Les Gaulois étaient les écorcheurs de bêtes, les brûleurs d'herbes les plus ineptes de leur temps.

D'eux, j'ai : l'idolâtrie et l'amour du sacrilège; -oh ! tous les vices, colère, luxure, - magnifique, la luxure; -surtout mensonge et paresse.

J'ai horreur de tous les métiers. Maîtres et ouvriers, tous paysans, ignobles. La main à plume vaut la main à charrue. -Quel siècle à mains !-Je n'aurai jamais ma main. Après, la domesticité mène trop loin. L'honnêteté de la mendicité me navre. Les criminels dégoûtent comme des châtrés : moi, je suis intact, et ça m'est égal.

Mais ! qui a fait ma langue perfide tellement, qu'elle ait guidé et sauvegardé jusqu'ici ma paresse ? Sans me servir pour rien même de mon corps, et plus oisif que le crapaud, j'ai vécu partout. Pas une famille d'Europe que je ne connaisse. -J'entends des familles comme la mienne, qui tiennent tout de la déclaration des Droits de l'Homme. -J'ai connu chaque fils de famille !

***

Si j'avais des antécédents à un point quelconque de l'histoire de France !

Mais non, rien.

Il m'est bien évident que j'ai toujours été race inférieure. Je ne puis comprendre la révolte. Ma race ne se souleva jamais que pour piller : tels les loups à la bête qu'ils n'ont pas tuée.

Je me rappelle l'histoire de la France, fille aînée de l'Église. J'aurais fait, manant, le Voyage de terre sainte ; j'ai dans la tête des routes dans les plaines souabes, des vues de Byzance, des remparts de Solyme : le culte de Marie, l'attendrissement sur le Crucifié s'éveillent en moi parmi mille féeries profanes. -Je suis assis, lépreux, sur les pots cassés et les orties, au pied d'un mur rongé par le soleil. -Plus tard, reître, j'aurais bivaqué sous les nuits d'Allemagne.

Ah ! encore : je danse le sabbat dans une rouge clairière, avec des vieilles et des enfants.

Je ne me souviens pas plus loin que cette terre-ci et le christianisme. Je n'en finirais pas de me revoir dans ce passé. Mais toujours seul ; sans famille ; même, quelle langue parlais-je ? Je ne me vois jamais dans les conseil du Christ ; ni dans les conseils des Seigneurs, - représentants du Christ.

Qu'étais-je au siècle dernier : je ne me retrouve qu'aujourd'hui. Plus de vagabonds, plus de guerres vagues La race inférieure a tout couvert -le peuple, comme on dit, la raison; la nation et la science.

Oh ! la science ! On a tout repris. Pour le corps et pour l'âme, - le viatique, - on a la médecine et la philosophie, -les remèdes de bonnes femmes et les chansons populaires arrangées. Et les divertissements des princes et les jeux qu'ils interdisaient ! Géographie, cosmographie, mécanique, chimie ! ...

La science, la nouvelle noblesse ! Le progrès. Le monde marche ! Pourquoi ne tournerait-il pas ?

C'est la vision des nombres. Nous allons à l'Esprit, C'est très certain, c'est oracle, ce que je dis. je comprends, et ne sachant m'expliquer sans paroles païennes, je voudrais me taire.

***

Le sang païen revient ! L'Esprit est proche ; pourquoi Christ ne m'aide-t-il pas, en donnant à mon âme noblesse et liberté ? Hélas, l'Évangile a passé ! l'Évangile ! l'Évangile.

J'attends Dieu avec gourmandise. Je suis de race inférieure de toute éternité.

Me voici sur la plage armoricaine. Que les villes s'allument dans le soir. Ma journée est faite ; je quitte l'Europe. L'air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. Nager, broyer l'herbe, chasser, fumer surtout ; boire des liqueurs fortes comme du métal bouillant, -comme faisaient ces chers ancêtres autour des feux.

Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l'œil furieux : sur mon masque, on me jugera d'une race forte. J'aurai de l'or : je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds. Je serai mêlé aux affaires politiques. Sauvé.

Maintenant je suis maudit, j'ai horreur de la patrie. Le meilleur, c'est un sommeil bien ivre, sur la grève.

***

On ne part pas. - Reprenons les chemins d'ici, chargé de mon vice, le vice qui a poussé ses racines de souffrance à mon côté, dès l'âge de raison -qui monte au ciel, me bat, me renverse, me traîne.

La dernière innocence et la dernière timidité. C'est dit. Ne pas porter au monde mes dégoûts et mes trahisons.

Allons ! La marche, le fardeau, le désert, l'ennui et la colère.

A qui me louer ? Quelle bête faut-il adorer ? Quelle sainte image attaque-t-on ? Quels cœurs briserai-je ? Quel mensonge dois-je tenir ? -Dans quel sang marcher ?

Plutôt, se garder de la justice. -La vie dure, l'abrutissement simple, - soulever, le poing desséché, le couvercle du cercueil, s'asseoir, s'étouffer. Ainsi point de vieillesse, ni de dangers : la terreur n'est pas française. -

Ah! je suis tellement délaissé que j'offre à n'importe quelle divine image des élans vers la perfection.

O mon abnégation, ô ma charité merveilleuse ! ici-bas, pourtant !

De profundis, Domine, suis-je bête !

***

Encore tout enfant, j'admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne ; je visitais les auberges et les garnis qu'il aurait sacrés par son séjour ; je voyais avec son idée le ciel bleu et le travail fleuri de la campagne ; je flairais sa fatalité dans les villes. Il avait plus de force qu'un saint, plus de bon sens qu'un voyageur, -et lui, lui seul ! pour témoin de sa gloire et de sa raison.

Sur les routes, par des nuits d'hiver, sans gîte, sans habits, sans pain, une voix étreignait mon cœur gelé : «Faiblesse ou force : te voilà, c'est la force. Tu ne sais ni où tu vas ni pourquoi tu vas, entre partout, réponds à tout. On ne te tuera pas plus que si tu étais cadavre. » Au matin j'avais le regard si perdu et la contenance si morte, que ceux que j'ai rencontrés ne m'ont peut-être pas vu.

Dans les villes la boue m'apparaissait soudainement rouge et noire, comme une glace quand la lampe circule dans la chambre voisine, comme un trésor dans la forêt ! Bonne chance, criai-je, et je voyais une mer de flammes et de fumée au ciel ; et, à gauche, à droite, toutes les richesses flambant comme un milliard de tonnerres.

Mais l'orgie et la camaraderie des femmes m'étaient interdites. Pas même un compagnon. Je me voyais devant une foule exaspérée, en face du peloton d'exécution, pleurant du malheur qu'ils n'aient pu comprendre, et pardonnant ! -Comme Jeanne d'Arc ! - « Prêtres, professeurs, maîtres, vous vous trompez en me livrant à la justice. Je n'ai jamais été de ce peuple-ci ; je n'ai jamais été chrétien ; je suis de la race qui chantait dans le supplice ; je ne comprends pas les lois ; je n'ai pas le sens moral, je suis une brute : vous vous trompez. »

Oui, j'ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre. Mais je puis être sauvé. Vous êtes de faux nègres, vous, maniaques, féroces, avares. Marchand, tu es nègre ; magistrat, tu es nègre ; général, tu es nègre ; empereur, vieille démangeaison, tu es nègre ; tu as bu d'une liqueur non taxée, de la fabrique de Satan. -Ce peuple est inspiré par la fièvre et le cancer. Infirmes et vieillards sont tellement respectables qu'ils demandent à être bouillis. - Le plus malin est de quitter ce continent, où la folie rôde pour pourvoir d'otages ces misérables. J'entre au vrai royaume des enfants de Cham.

Connais-je encore la nature ? me connais-je ? -Plus de mots. J'ensevelis les morts dans mon ventre. Cris, tambour, danse, danse, danse, danse !

Je ne vois même pas l'heure où, les blancs débarquant, je tomberai au néant.

Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse !

***

Les blancs débarquent. Le canon ! Il faut se soumettre au baptême, s'habiller, travailler.

J'ai reçu au cœur le coup de la grâce. Ah ! je ne l'avais pas prévu !

Je n'ai point fait le mal. Les jours vont m'être légers, le repentir me sera épargné. Je n'aurai pas eu les tourments de l'âme presque morte au bien, où remonte la lumière sévère comme les cierges funéraires. Le sort du fils de famille, cercueil prématuré couvert de limpides larmes. Sans doute la débauche est bête, le vice est bête ; il faut jeter la pourriture à l'écart. Mais l'horloge ne sera pas arrivée à ne plus sonner -que l'heure de la pure douleur! Vais-je être enlevé comme un enfant, pour jouer au paradis dans l'oubli de tout le malheur !

Vite ! est-il d'autres vies ? -Le sommeil dans la richesse est impossible. La richesse a toujours été bien public. L'amour divin seul octroie les clefs de la science. Je vois que la nature n'est qu'un spectacle de bonté. Adieu chimères, idéals, erreurs.

Le chant raisonnable des anges s'élève du navire sauveur : c'est l'amour divin. - Deux amours ! je puis mourir de l'amour terrestre, mourir de dévouement. J'ai laissé des âmes dont la peine s'accroîtra de mon départ ! Vous me choisissez parmi les naufragés ; ceux qui restent sont-ils pas mes amis ?

Sauvez-les. La raison m'est née. Le monde est bon. Je bénirai la vie. J'aimerai mes frères. Ce ne sont plus des promesses d'enfance. Ni l'espoir d'échapper à la vieillesse et à la mort. Dieu fait ma force et je loue Dieu.

***

L'ennui n'est plus mon amour. Les rages, les débauches, la folie, -dont je sais tous les élans et les désastres, -tout mon fardeau est déposé. Apprécions sans vertige l'étendue de mon innocence.

Je ne serais plus capable de demander le réconfort d'une bastonnade. je ne me crois pas embarqué pour une noce avec Jésus-Christ pour beau-père.

Je ne suis pas prisonnier de ma raison. J'ai dit : Dieu je veux la liberté dans le salut : comment la poursuivre ? Les goûts frivoles m'ont quitté. Plus besoin de dévouement ni d'amour divin. Je ne regrette pas le siècle des cœurs sensibles. Chacun a sa raison, mépris et charité : je retiens ma place au sommet de cette angélique échelle de bon sens.

Quant au bonheur établi, domestique ou non... non, je ne veux pas. Je suis trop dissipé, trop faible. La vie fleurit par le travail, vieille vérité : moi, ma vie n'est pas assez pesante, elle s'envole et flotte loin au-dessus de l'action, ce cher point du monde.

Comme je deviens vieille fille, à manquer du courage, d'aimer la mort !

Si Dieu m'accordait le calme céleste, aérien, la prière, comme les anciens saints. - Les saints, des forts ! les anachorètes, des artistes comme il n'en faut plus !

Farce continuelle ? Mon innocence me ferait pleurer. La vie est la farce à mener par tous.

***

Assez ! voici la punition. - En marche !

Ah ! les poumons brûlent, les tempes grondent ! La nuit roule dans mes yeux, par ce soleil ! Le cœur... les membres...

 

Où va-t-on ? au combat ? Je suis faible ! les autres avancent. Les outils, les armes... le temps ! ...

Feu ! feu sur moi ! Là ! ou je me rends. - Lâches ! - Je me tue ! Je me jette aux pieds des chevaux ! Ah ! ... - je m'y habituerai. Ce serait la vie française, le sentier de l'honneur !

 

NUIT DE L’ENFER

J'ai avalé une fameuse gorgée de poison. 

Trois fois béni soit le conseil qui m'est arrivé ! - Les entrailles me brûlent. La violence du venin tord mes membres, me rend difforme, me terrasse. Je meurs de soif, j'étouffe, je ne puis crier. C'est l'enfer, l'éternelle peine ! Voyez comme le feu se relève ! Je brûle comme il faut. Va, démon !

J'avais entrevu la conversion au bien et au bonheur, le salut. Puis-je décrire la vision, l'air de l'enfer ne souffre pas les hymnes ! C'étaient des millions de créatures charmantes, un suave concert spirituel, la force et la paix, les nobles ambitions, que sais-je ?

Les nobles ambitions !

Et c'est encore la vie ! - Si la damnation est éternelle ! Un homme qui veut se mutiler est bien damné, n'est-ce pas? Je me crois en enfer, donc j'y suis. C'est l'exécution du catéchisme. Je suis esclave de mon baptême. Parents, vous avez fait mon malheur et vous avez fait le vôtre. Pauvre innocent ! - L'enfer ne peut attaquer les païens. - C'est la vie encore ! Plus tard, les délices de la damnation seront plus profondes. Un crime, vite, que je tombe au néant, de par la loi humaine.

Tais-toi, mais tais-toi !... C'est la honte, le. reproche, ici : Satan qui dit que le feu est ignoble, que ma colère est affreusement sotte. - Assez !... Des erreurs qu'on me souffle, magies, parfums faux, musiques puériles. -Et dire que je tiens la vérité, que je vois la justice: j'ai un jugement sain et arrêté, je suis prêt pour la perfection... Orgueil. - La peau de ma tête se dessèche. Pitié ! Seigneur, j'ai peur. J'ai soif, si soif ! Ah ! l'enfance, l'herbe, la pluie, le lac sur les pierres, le clair de lune quand le clocher sonnait douze... Le diable est au clocher, à cette heure. Marie ! Sainte Vierge !... -Horreur de ma bêtise.

Là-bas, ne sont-ce pas des âmes honnêtes, qui me veulent du bien ?... Venez... J'ai un oreiller sur la bouche, elles ne m'entendent pas, ce sont des fantômes. Puis, jamais personne ne pense à autrui. Qu'on n'approche pas. Je sens le roussi, c'est certain.

Les hallucinations sont innombrables. C'est bien ce que j'ai toujours eu : plus de foi en l'histoire, l'oubli des principes. Je m'en tairai : poètes et visionnaires seraient jaloux. Je suis mille fois le plus riche, soyons avare comme la mer.

Ah ça ! l'horloge de la vie s'est arrêtée tout à l'heure. Je ne suis plus au monde. - La théologie est sérieuse, l'enfer est certainement en bas, - et le ciel en haut. -Extase, cauchemar, sommeil dans un nid de flammes.

Que de malices dans l'attention dans la campagne... Satan, Ferdinand, court avec les graines sauvages ... Jésus marche sur les ronces purpurines, sans les courber ... Jésus marchait sur les eaux irritées. La lanterne nous le montra debout, blanc et des tresses brunes, au flanc d'une vague d'émeraude...

Je vais dévoiler tous les mystères : mystères religieux ou naturels, mort, naissance, avenir, passé, cosmogonie, néant. Je suis maître en fantasmagories.

Écoutez ! ... J'ai tous les talents ! - Il n'y a personne ici et il y a quelqu'un : je ne voudrais pas répandre mon trésor. Veut-on des chants nègres, des danses de houris ? Veut-on que je disparaisse, que je plonge à la recherche de l'anneau ? Veut-on ? Je ferai de l'or, des remèdes.

Fiez-vous donc à moi, la foi soulage, guide, guérit. Tous, venez, -même les petits enfants, -que je vous console, qu'on répande pour vous son cœur, -le cœur merveilleux ! - Pauvres hommes, travailleurs ! Je ne demande pas de prières ; avec votre confiance seulement le serai heureux. -

Et pensons à moi. Ceci me fait peu regretter le monde. J'ai de la chance de ne pas souffrir plus. Ma vie ne fut que folies douces, c'est regrettable.

Bah ! faisons toutes les grimaces imaginables.

Décidément, nous sommes hors du monde. Plus aucun son. Mon tact a disparu. Ah! mon château, ma Saxe, mon bois de saules. Les soirs, les matins, les nuits, les jours... Suisje las !

Je devrais avoir mon enfer pour la colère, mon enfer pour l'orgueil, - et l'enfer de la paresse ; un concert d'enfers.

Je meurs de lassitude. C'est le tombeau, je m'en vais aux vers, horreur de l'horreur ! Satan, farceur, tu veux me dissoudre, avec tes charmes. Je réclame. Je réclame! un coup de fourche, une goutte de feu.

Ah ! remonter à la vie ! Jeter les yeux sur nos difformités. Et ce poison, ce baiser mille fois maudit ! Ma faiblesse, la cruauté du monde ! Mon Dieu, pitié, cachez-moi, je me tiens trop mal ! -Je suis caché et je ne le suis pas.

C'est le feu qui se relève avec son damné.

 

DÉLIRES I

VIERGE FOLLE L’ÉPOUX INFERNAL   

Écoutons la confession d'un compagnon d'enfer :

« Ô divin Époux, mon Seigneur, ne refusez pas la confession de la plus triste de vos servantes. Je suis perdue. Je suis soûle. Je suis impure. Quelle vie !

« Pardon, divin Seigneur, pardon ! Ah ! pardon ! Que de larmes ! Et que de larmes encore plus tard, j'espère !

« Plus tard, je connaîtrai le divin Époux ! Je suis née soumise à Lui. - L'autre peut me battre maintenant !

« À présent, je suis au fond du monde! Ô mes amies ! ... non, pas mes amies... Jamais délires ni tortures semblables... Est-ce bête !

« Ah ! je souffre, je crie. Je souffre vraiment. Tout pourtant m'est permis, chargée de mépris des plus méprisables cœurs.

« Enfin, faisons cette confidence, quitte à la répéter vingt autres fois, - aussi morne, aussi insignifiante !

« Je suis esclave de l'Époux infernal, celui qui a perdu les vierges folles. C'est bien ce démon-là. Ce n'est pas un spectre, ce n'est pas un fantôme. Mais moi qui ai perdu la sagesse, qui suis damnée et morte au monde, -on ne me tuera pas!-

Comment vous le décrire ! Je ne sais même plus parler. Je suis en deuil, je pleure, j'ai peur. Un peu de fraîcheur, Seigneur, si vous voulez, si vous voulez bien !

« Je suis veuve... - J'étais veuve... - mais oui, j'ai été bien sérieuse jadis, et je ne suis pas née pour devenir squelette !... - Lui était presque un enfant... Ses délicatesses mystérieuses m'avaient séduite. J'ai oublié tout mon devoir humain pour le suivre. Quelle vie ! La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde. Je vais où il va, il le faut. Et souvent il s'emporte contre moi, moi, la pauvre âme. Le Démon ! -C'est un démon, vous savez, ce n'est pas un homme.

« Il dit : « Je n'aime pas les femmes : l'amour est à réinventer, on le sait. Elles ne peuvent plus que vouloir une position assurée. La position gagnée, cœur et beauté sont mis de côté : il ne reste que froid dédain, l'aliment du mariage, aujourd'hui. Ou bien je vois des femmes, avec les signes du bonheur, dont moi, j'aurais pu faire de bonnes camarades, dévorées tout d'abord par des brutes sensibles comme des bûchers... »

« Je l'écoute faisant de l'infamie une gloire, de la cruauté un charme. « Je suis de race lointaine : mes pères étaient Scandinaves : ils se perçaient les côtes, buvaient leur sang. - Je me ferai des entailles par tout le corps, je me tatouerai, je veux devenir hideux comme un Mongol : tu verras, je hurlerai dans les rues. Je veux devenir bien fou de rage. Ne me montre jamais de bijoux, je ramperais et me tordrais sur le tapis. Ma richesse, je la voudrais tachée de sang partout. jamais je ne travaillerai... » Plusieurs nuits son démon me saisissant, nous nous roulions, je luttais avec lui ! - Les nuits, souvent, ivre, il se poste dans les rues ou dans des maisons, pour m'épouvanter mortellement. - « On me coupera vraiment le cou ; ce sera dégoûtant. » Oh ! ces jours où il veut marcher avec l'air du crime !

« Parfois il parle, en une façon de patois attendri, de la mort qui fait repentir, des malheureux qui existent certainement, des travaux pénibles, des départs qui déchirent les cœurs. Dans les bouges où nous nous enivrions, il pleurait en considérant ceux qui nous entouraient, bétail de la misère. Il relevait les ivrognes dans les rues noires. Il avait la pitié d'une mère méchante pour les petits enfants. - Il s'en allait avec des gentillesses de petite fille au catéchisme. - Il feignait d'être éclairé sur tout, commerce, art, médecine. - Je le suivais, il le faut !

« Je voyais tout le décor dont, en esprit, il s'entourait ; vêtements, draps, meubles : je lui prêtais des armes, une autre figure. Je voyais tout ce qui le touchait, comme il aurait voulu le créer pour lui. Quand il me semblait avoir l'esprit inerte, je le suivais, moi, dans des actions étranges et compliquées, loin, bonnes ou mauvaises : j'étais sûre de ne jamais entrer dans son monde. A côté de son cher corps endormi, que d'heures des nuits j'ai veillé, cherchant pourquoi il voulait tant s'évader de la réalité. Jamais homme n'eut pareil vœu. Je reconnaissais, -sans craindre pour lui, -qu'il pouvait être un sérieux danger dans la société.

Il a peut-être des secrets pour changer la vie ? Non, il ne fait qu'en chercher, me répliquaisje. Enfin sa charité est ensorcelée, et j'en suis la prisonnière. Aucune autre âme n'aurait assez de force, - force de désespoir ! - pour la supporter, pour être protégée et aimée par lui. D'ailleurs, je ne me le figurais pas avec une autre âme - on voit son Ange, jamais l'Ange d'un autre, - je crois. J'étais dans son âme comme dans un palais qu'on a vidé pour ne pas voir une personne si peu noble que vous : voilà tout. Hélas ! je dépendais bien de lui. Mais que voulait-il avec mon existence terne et lâche ? Il ne me rendait pas meilleure, s'il ne me faisait pas mourir ! Tristement dépitée, je lui dis quelquefois : « Je te comprends. » Il haussait les épaules.

« Ainsi, mon chagrin se renouvelant sans cesse, et me trouvant plus égarée à mes yeux, - comme à tous les yeux qui auraient voulu me fixer, si je n'eusse été condamnée pour jamais à l'oubli de tous ! - j'avais de plus en plus faim de sa bonté. Avec ses baisers et ses étreintes amies, c'était bien un ciel, un sombre ciel, où j'entrais, et où j'aurais voulu être laissée, pauvre, sourde, muette, aveugle. Déjà j'en prenais l'habitude. Je nous voyais comme deux bons enfants, libres de se promener dans le Paradis de tristesse. Nous nous accordions. Bien émus, nous travaillions ensemble. Mais, après une pénétrante caresse, il disait : «Comme ça te paraîtra drôle, quand je n'y serai plus, ce par quoi tu as passé. Quand tu n'auras plus mes bras sous ton cou, ni mon cœur pour t'y reposer, ni cette bouche sur tes yeux. Parce qu'il faudra que je m'en aille, très loin, un jour. Puis il faut que j'en aide d'autres : c'est mon devoir. Quoique ce ne soit guère ragoûtant... chère âme... » Tout de suite je me pressentais, lui parti, en proie au vertige, précipitée dans l'ombre la plus affreuse : la mort. Je lui faisais promettre qu'il ne me lâcherait pas. Il l'a faite, vingt fois, cette promesse d'amant. C'était aussi frivole que moi lui disant : « Je te comprends. »

« Ah ! je n'ai jamais été jalouse de lui. Il ne me quittera pas, je crois. Que devenir ? Il n'a pas une connaissance, il ne travaillera jamais. Il veut vivre somnambule. Seules, sa bonté et sa charité lui donneraient-elles droit dans le monde réel ? Par instants, j'oublie la pitié où je suis tombée : lui me rendra forte, nous voyagerons, nous chasserons dans les déserts, nous dormirons sur les pavés des villes inconnues, sans soins, sans peines. Ou je me réveillerai, et les lois et les mœurs auront changé, -grâce à son pouvoir magique, -le monde, en restant le même, me laissera à mes désirs, joies nonchalances. Oh ! la vie d'aventures qui existe dans les livres des enfants, pour me récompenser, j'ai tant souffert, me la donneras-tu ? Il ne peut pas. J'ignore son idéal. Il m'a dit avoir des regrets, des espoirs : cela ne doit pas me regarder. Parle-t-il à Dieu ? Peut-être devrais-je m'adresser à Dieu. Je suis au plus profond de l'abîme, et je ne sais plus prier.

« S'il m'expliquait ses tristesses, les comprendrais-je plus que ses railleries ? Il m'attaque, il passe des heures à me faire honte de tout ce qui m'a pu toucher au monde, et s'indigne si je pleure.

« - Tu vois cet élégant jeune homme, entrant dans la belle et calme maison : il s'appelle Duval, Dufour, Armand, Maurice, que sais-je ? Une femme s'est dévouée a aimer ce méchant idiot : elle est morte, c'est certes une sainte au ciel, à présent. Tu me feras mourir comme il a fait mourir cette femme. C'est notre sort, à nous cœurs charitables...» Hélas ! il y avait des jours où tous les hommes agissant lui paraissaient les jouets de délires grotesques : il riait affreusement, longtemps. – Puis, il reprenait ses manières de jeune mère, de sœur aimée. S’il était moins sauvage, nous serions sauvés ! Mais sa douceur aussi est mortelle. Je lui suis soumise. – Ah ! je suis folle !

« Un jour peut-être il disparaîtra merveilleusement ; mais il faut que je sache, s’il doit remonter à un ciel, que je voie un peu l’assomption de mon petit ami ! »

Drôle de ménage !

 

DÉLIRES II

L’ALCHIMIE DU VERBE 

A moi. L'histoire d'une de mes folies.

Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie modernes.

J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.

Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n'a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de mœurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements.

J'inventai la couleur des voyelles ! - A noir, E blanc, I rouge, 0 bleu, U vert. - Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.

Ce fut d'abord une étude. J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges.

***

Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises, Que buvais-je, à genoux dans cette bruyère Entourée de tendres bois de noisetiers, Dans un brouillard d'après-midi tiède et vert ?

Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise, -

Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert !

 Boire à ces gourdes jaunes, loin de ma case

Chérie ? Quelque liqueur d'or qui fait suer.

Je faisais une louche enseigne d'auberge.

Un orage vint chasser le ciel.

Au soir L'eau des bois se perdait sur les sables vierges,

Le vent de Dieu jetait des glaçons aux mares ;

Pleurant, je voyais de l'or, - et ne pus boire.

***

A quatre heures du matin, l'été,

Le sommeil d'amour dure encore.

Sous les bocages s'évapore

L'odeur du soir fêté.

Là-bas, dans leur vaste chantier

Au soleil des Hespérides,

Déjà s'agitent -en bras de chemise -

Les Charpentiers.

Dans leurs Déserts de mousse,

tranquilles, Ils préparent les lambris précieux

Où la ville

Peindra de faux cieux.

Ô, pour ces Ouvriers charmants

Sujets d'un roi de Babylone,

Vénus ! quitte un instant

les Amants Dont l'âme est en couronne.

Ô Reine des Bergers,

Porte aux travailleurs l'eau-de-vie,

Que leurs forces soient en paix

En attendant le bain dans la mer à midi.

***

La vieillerie poétique avait une bonne part dans mon alchimie du verbe. Je m'habituai à l'hallucination simple: je voyais très-franchement une mosquée à la place d'une usine, une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d'un lac ; les monstres , les mystères ; un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi. Puis j'expliquai mes sophismes magiques avec l'hallucination des mots ! Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit. J'étais oisif, en proie à une lourde fièvre : j'enviais la félicité des bêtes, - les chenilles, qui représentent l'innocence des limbes, les taupes, le sommeil de la virginité! Mon caractère s'aigrissait. Je disais adieu au monde dans d'espèces de romances :

 

CHANSON DE LA PLUS HAUTE TOUR

Qu'il vienne,  qu'il vienne,

Le temps dont on s'éprenne.

J'ai tant fait patience

Qu'à jamais j'oublie.

Craintes et souffrances

Aux cieux sont parties.

Et la soif malsaine

Obscurcit mes veines.

Qu'il vienne, qu'il vienne,

Le temps dont on s'éprenne.

Telle la prairie 

À l'oubli livrée,

Grandie et fleurie,

D'encens et d'ivraies,

Au bourdon farouche

De très sales mouches.

Qu'il vienne, qu'il vienne,

Le temps dont on s'éprenne.

 

J'aimai le désert, les vergers brûlés, les boutiques fanées, les boissons tiédies. Je me traînais dans les ruelles puantes et, les yeux fermés, je m'offrais au soleil, dieu de feu. « Général, s'il reste un vieux canon sur tes remparts en ruines, bombarde-nous avec des blocs de terre sèche. Aux glaces des magasins splendides ! dans les salons ! Fais manger sa poussière à la ville. Oxyde les gargouilles. Emplis les boudoirs de poudre de rubis brûlante... » Oh ! le moucheron enivré à la pissotière de l'auberge, amoureux de la bourrache, et que dissout un rayon !

 

FAIM 

Si j'ai du goût, ce n'est guère

Que pour la terre et les pierres.

Je déjeune toujours d'air,

De roc, de charbons, de fer.

Mes faims, tournez. Paissez, faims,

Le pré des sons.

Attirez le gai venin

Des liserons.

 

Mangez les cailloux qu'on brise, 

Les vieilles pierres d'églises ;

Les galets des vieux déluges,

Pains semés dans les vallées grises.

***

Le loup criait sous les feuilles

En crachant les belles plumes

De son repas de volailles :

Comme lui je me consume.

Les salades, les fruits N'attendent que la cueillette;

Mais l'araignée de la haie

Ne mange que des violettes.

Que je dorme ! que je bouille

Aux autels de Salomon.

Le bouillon court sur la rouille,

Et se mêle au Cédron.

Enfin, ô bonheur, ô raison, j'écartai du ciel l'azur, qui est du noir, et je vécus, étincelle

d'or de la lumière nature. De joie, je prenais une expression bouffonne et égarée au possible :

 Elle est retrouvée !

Quoi ? l'éternité.

C'est la mer mêlée

Au soleil.

Mon âme éternelle,

Observe ton vœu

Malgré la nuit seule

Et le jour en feu.

 Donc tu te dégages

Des humains suffrages,

Des communs élans !

Tu voles selon...

Jamais l'espérance,

Pas d'orietur.

Science et patience,

Le supplice est sûr.

Plus de lendemain,

Braises de satin,

Votre ardeur

Est le devoir.

Elle est retrouvée ! -

Quoi ? - l'Éternité.

C'est la mer mêlée Au soleil.

 

***

 

Je devins un opéra fabuleux : je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur : l'action n'est pas la vie, mais une façon de gâcher quelque force, un énervement. La morale est la faiblesse de la cervelle.

A chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues. Ce monsieur ne sait ce qu'il fait : il est un ange. Cette famille est une nichée de chiens. Devant plusieurs hommes, je causai tout haut avec un moment d'une de leurs autres vies. -Ainsi, j'ai aimé un porc.

Aucun des sophismes de la folie, -la folie qu'on enferme, - n'a été oublié par moi : je pourrais les redire tous, je tiens le système.

Ma santé fut menacée. La terreur venait. je tombais dans des sommeils de plusieurs jours, et, levé, je continuais les rêves les plus tristes. J'étais mûr pour le trépas, et par une route de dangers ma faiblesse me menait aux confins du monde et de la Cimmérie, patrie de l'ombre et des tourbillons.

Je dus voyager, distraire les enchantements assemblés dans mon cerveau. 

Sur la mer, que j'aimais comme si elle eût dût me laver d'une souillure, je voyais se lever la croix consolatrice.

J'avais été damné par l'arc-en-ciel.

Le Bonheur était ma fatalité, mon remords, mon ver : ma vie serait toujours trop immense pour être dévouée à la force et à la beauté. Le Bonheur ! Sa dent, douce à la mort, m'avertissait au chant du coq, -ad matutinum, au Christus venit, - dans les plus sombres villes:

Ô saisons, ô châteaux !

Quelle âme est sans défauts ?

J'ai fait la magique étude 

Du bonheur, qu'aucun n'élude.

Salut à lui chaque fois

Que chante le coq gaulois. 

Ah ! je n'aurai plus d'envie : I

l s'est chargé de ma vie.

Ce charme a pris âme et corps

Et dispersé les efforts.

Ô saisons, ô châteaux !

L'heure de sa fuite, hélas!

Sera l'heure du trépas.

Ô saisons, ô châteaux!

***

Cela s'est passé. Je sais aujourd'hui saluer la beauté.

***

L’IMPOSSIBLE

Ah ! cette vie de mon enfance, la grande route par tous les temps, sobre surnaturellement, plus désintéressé que le meilleur des mendiants, fier de n'avoir ni pays, ni amis, quelle sottise c'était. - Et je m'en aperçois seulement ! -

J'ai eu raison de mépriser ces bonshommes qui ne perdraient pas l'occasion d'une caresse, parasites de la propreté et de la santé de nos femmes, aujourd'hui qu'elles sont si peu d'accord avec nous.

J'ai eu raison dans tous mes dédains : puisque je m'évade ! Je m'évade !

Je m'explique.

Hier encore, je soupirais : « Ciel ! sommes-nous assez de damnés ici-bas ! Moi, j'ai tant de temps déjà dans leur troupe ! Je les connais tous. Nous nous reconnaissons toujours; nous nous dégoûtons. La charité nous est inconnue. Mais nous sommes polis ; nos relations avec le monde sont très convenables. » Est-ce étonnant ? Le monde ! les marchands, les naïfs ! - Nous ne sommes pas déshonorés. - Mais les élus, comment nous recevraient-ils ? Or il y a des gens hargneux et joyeux, de faux élus, puisqu'il nous faut de l'audace ou de l'humilité pour les aborder. Ce sont les seuls élus. Ce ne sont pas des bénisseurs !

M'étant retrouvé deux sous de raison - ça passe vite ! - je vois que mes malaises viennent de ne m'être pas figuré assez tôt que nous sommes à l'Occident. Les marais occidentaux ! Non que je croie la lumière altérée, la forme exténuée, le mouvement égaré... Bon ! voici que mon esprit veut absolument se charger de tous les développements cruels qu'a subis l'esprit depuis la fin de l'Orient... Il en veut, mon esprit !

...  Mes deux sous de raison sont finis ! L'esprit est autorité, il veut que je sois en Occident. Il faudrait le faire taire pour conclure comme je voulais. J'envoyais au diable les palmes des martyrs, les rayons de l'art, l'orgueil des inventeurs, l'ardeur des pillards; je retournais à l'Orient et à la sagesse première et éternelle. - Il paraît que c'est un rêve de paresse grossière !

Pourtant, je ne songeais guère au plaisir d'échapper aux souffrances modernes. je n'avais pas en vue la sagesse bâtarde du Coran. -Mais n'y a-t-il pas un supplice réel en ce que, depuis cette déclaration de la science, le christianisme, l'homme se joue, se prouve les évidences, se gonfle du plaisir de répéter ces preuves, et ne vit que comme cela ? Torture subtile, niaise ; source de mes divagations spirituelles. La nature pourrait s'ennuyer, peutêtre ! M. Prud'homme est né avec le Christ.

N'est-ce pas parce que nous cultivons la brume ? Nous mangeons la fièvre avec nos légumes aqueux. Et l'ivrognerie ! et le tabac ! et l'ignorance ! et les dévouements ! Tout cela est-il assez loin de la pensée de la sagesse de l'Orient, la patrie primitive ? Pourquoi un monde moderne, si de pareils poisons s'inventent ! L

Les gens d'Église diront : C'est compris. Mais vous voulez parler de l'Éden. Rien pour vous dans l'histoire des peuples orientaux. - C'est vrai ; c'est à l'Éden que je songeais ! Qu'est-ce que c'est pour mon rêve, cette pureté des races antiques !

Les philosophes : Le monde n'a pas d'âge. L'humanité se déplace, simplement. Vous êtes en Occident, mais libre d'habiter dans votre Orient, quelque ancien qu'il vous le faille, -et d'y habiter bien. Ne soyez pas un vaincu. Philosophes, vous êtes de votre Occident. Mon esprit, prends garde. Pas de partis de salut violents. Exerce-toi ! -Ah ! la science ne va pas assez vite pour nous ! -

Mais je m'aperçois que mon esprit dort.

S'il était bien éveillé toujours à partir de ce moment, nous serions bientôt à la vérité, qui peut-être nous entoure avec ses anges pleurant !... - S'il avait été éveillé jusqu'à ce moment-ci, c'est que je n'aurais pas cédé aux instincts délétères, à une époque immémoriale !... S'il avait toujours été bien éveillé, je voguerais en pleine sagesse ! ...

Ô pureté ! pureté !

C'est cette minute d'éveil qui m'a donné la vision de la pureté ! -

Par l'esprit on va à Dieu !

Déchirante infortune !

 

 Situé juste après les deux Délires, L'impossible initie la série de textes délibératifs et volontiers philosophiques sur lesquels s'achève Une saison en enfer. Dans L'impossible, les sophismes de la métaphysique et de l'idéalisme, Descartes, Hegel et autres, sans oublier les doctrines orientales de "l'éveil", n'échappent pas à la verve très érudite, quoique très allusive et lapidaire, de l'auteur.
     C'est au fil de ces derniers chapitres d'Une saison en enfer que le protagoniste parachève sa réflexion sur le meilleur parti à prendre, à l'issue de la crise qu'il vient de vivre. On sait depuis le "prologue" de l'histoire que le "sujet énonciateur" (faut-il dire Rimbaud : après tout, c'est lui qui signe le livre" ?), ayant suivi jusqu'ici un chemin de révolte luciférienne qui l'a presque conduit jusqu'à son "dernier couac", songe à s'amender. Il envisage, selon ses propres mots, une "conversion au bien et au bonheur" (Nuit de l'enfer). Or, dans une France "fille aînée de l'Église", un tel projet ne lui semble avoir aucune autre signification possible qu'un retour à la religion de son enfance. Mais il n'a pas gardé un excellent souvenir de sa "sale éducation" chrétienne et cette perspective ne l'enchante guère. N'y aurait-il pas une autre voie ?
     Dans L'impossible, cette alternative se présente à Rimbaud sous l'espèce de la "sagesse orientale". Il enverrait bien "au diable les palmes des martyrs, les rayons de l'art, l'orgueil des inventeurs, l'ardeur des pillards" pour retourner "à l'Orient et à la sagesse première et éternelle". L'hypothèse donne lieu à un long soliloque qui met aux prises les deux voix antagonistes d'un moi divisé : le débat oppose Rimbaud (celui qui dit "je" dans le texte) à un contradicteur intime qu'il appelle "mon esprit". "Je" envisage très sérieusement de tourner le dos à ce qu'il appelle "les marais occidentaux" : c'est-à-dire à cette civilisation occidentale dominée par le christianisme, rongée par la mélancolie (la "fièvre" paludéenne), où il se sent enlisé et dont il rêve de s'évader. Mais "mon esprit" ne l'entend pas ainsi. Il met tout en œuvre, au cours d'un affrontement dialectique serré, pour le persuader que ce rêve oriental n'est qu'une chimère. Non sans succès.
     Si bien que toute la fin du texte est occupée par une sorte d'élan passionné vers le Créateur, au cours duquel le sujet lyrique reçoit la révélation des vérités de la religion, sous une forme littéraire des plus puériles, style image pieuse, dont on se demande si Rimbaud ne l'a pas adoptée pour ridiculiser définitivement la culture chrétienne. C'est pourtant une des pages de Rimbaud que Claudel aimait à citer par prédilection [1]. Le retour en religion du mécréant culmine, comme il fallait s'y attendre, dans un cri de souffrance spirituelle, expression habituelle, dans la littérature mystique, du sentiment de déréliction, c'est-à-dire de séparation ontologique, qui excite chez le croyant le désir impatient de s'unir avec Dieu.

     "Ô pureté ! pureté !
     C'est cette minute d'éveil qui m'a donné la vision de la pureté ! — Par l'esprit on va à Dieu!
      Déchirante infortune !"

À moins qu'il ne faille entendre dans cette déploration finale, sotto voce, une tout autre petite musique : la constatation goguenarde qu'en Occident, dès qu'on fait appel à "l'esprit", dès qu'on cherche la vérité chez les philosophes, on retombe immanquablement, "déchirante infortune !", sur la question de Dieu. Interprété ainsi, ce dénouement apparemment mystique dénoncerait l'emprise du christianisme sur la civilisation occidentale, une emprise telle qu'il est impossible d'y échapper à l'alternative entre Dieu et Diable, entre le bien et le mal, entre la "fatalité du bonheur" par la soumission à la loi divine et cette "fatalité du malheur" qui s'est abattue sur Rimbaud pour avoir choisi un jour la "liberté libre". N'est-ce pas ainsi, finalement, qu'il faut comprendre le titre du texte : L'impossible ?
    Mais Une saison en enfer ne se termine pas avec L'impossible... !
   

On trouvera en suivant le lien ci-dessous une lecture linéaire détaillée de ce chapitre, que j'ai intitulée :

L'impossible ou la tentation de l'Orient. Une controverse entre Rimbaud et son esprit.

 

  

L’ÉCLAIR 

Le travail humain ! c'est l'explosion qui éclaire mon abîme de temps en temps.

« Rien n'est vanité ; à la science, et en avant !» crie l'Ecclésiaste moderne, c'est-àdire Tout le monde. Et pourtant les cadavres des méchants et des fainéants tombent sur le cœur des autres... Ah ! vite, vite un peu ; là-bas, par delà la nuit, ces récompenses futures, éternelles... les échapperons-nous ?... -

Qu'y puis-je ? Je connais le travail ; et la science est trop lente, Que la prière galope et que la lumière gronde... je le vois bien. C'est trop simple, et il fait trop chaud ; on se passera de moi. J'ai mon devoir, j'en serai fier à la façon de plusieurs, en le mettant de côté.

Ma vie est usée. Allons ! feignons, fainéantons, ô pitié ! Et nous existerons en nous amusant, en rêvant amours monstres et univers fantastiques, en nous plaignant et en querellant les apparences du monde, saltimbanque, mendiant, artiste, bandit, -prêtre ! Sur mon lit d'hôpital, l'odeur de l'encens m'est revenue si puissante ; gardien des aromates sacrés, confesseur, martyr...

Je reconnais là ma sale éducation d'enfance. Puis quoi !... Aller mes vingt ans, si les autres vont vingt ans...

Non ! non ! à présent je me révolte contre la mort! Le travail paraît trop léger à mon orgueil : ma trahison au monde serait un supplice trop court. Au dernier moment, j'attaquerais à droite, à gauche...

Alors, - oh ! - chère pauvre âme, l'éternité serait-elle pas perdue pour nous !

 

MATIN

N’eus-je pas une fois une jeunesse aimable, héroïque, fabuleuse, à écrire sur des feuilles d'or, -trop de chance ! Par quel crime, par quelle erreur, ai-je mérité ma faiblesse actuelle ? Vous qui prétendez que des bêtes poussent des sanglots de chagrin, que des malades désespèrent, que des morts rêvent mal, tâchez de raconter ma chute et mon sommeil. Moi, je ne puis pas plus m'expliquer que le mendiant avec ses continuels Pater et Ave Maria. Je ne sais plus parler !

Pourtant, aujourd'hui, je crois avoir fini la relation de mon enfer. C'était bien l'enfer ; l'ancien, celui dont le fils de l'homme ouvrit les portes.

Du même désert, à la même nuit, toujours mes yeux las se réveillent à l'étoile d'argent, toujours, sans que s'émeuvent les Rois de la vie, les trois mages, le cœur l'âme, l'esprit. Quand irons-nous, par delà les grèves et les monts, saluer la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des démons, la fin de la superstition, adorer - les premiers ! - Noël sur la terre !

Le chant des cieux, la marche des peuples ! Esclaves, ne maudissons pas la vie.

 

ADIEU

L’automne déjà ! - Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine, -loin des gens qui meurent sur les saisons.

L'automne. Notre barque élevée dans les brumes immobiles tourne vers le port de la misère, la cité énorme au ciel taché de feu et de boue. Ah ! les haillons pourris, le pain trempé de pluie, l'ivresse, les mille amours qui m'ont crucifié ! Elle ne finira donc point cette goule reine de millions d'âmes et de corps morts et qui seront jugés ! Je me revois la peau rongée par la boue et la peste, des vers pleins les cheveux et les aisselles et encore de plus gros vers dans le cœur, étendu parmi les inconnus sans âge, sans sentiment... J'aurais pu y mourir... L'affreuse évocation ! J'exècre la misère.

Et je redoute l'hiver parce que c'est la saison du comfort ! -

Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches nations en joie. Un grand vaisseau d'or, au-dessus de moi, agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin. J'ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J'ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien ! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs ! Une belle gloire d'artiste et de conteur emportée !

Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan !

Suis-je trompé ? la charité serait-elle sœur de la mort, pour moi ?

Enfin, je demanderai pardon pour m'être nourri de mensonge. Et allons.

Mais pas une main amie ! et où puiser le secours ?

 

***

Oui, l'heure nouvelle est au moins très sévère.

Car je puis dire que la victoire m'est acquise : les grincements de dents, les sifflements de feu, les soupirs empestés se modèrent. Tous les souvenirs immondes s'effacent. Mes derniers regrets détalent, - des jalousies pour les mendiants, les brigands, les amis de la mort, les arriérés de toutes sortes. - Damnés, si je me vengeais !

Il faut être absolument moderne.

Point de cantiques : tenir le pas gagné. Dure nuit! le sang séché fume sur ma face, et je n'ai rien derrière moi, que cet horrible arbrisseau !... Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d'hommes ; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul.

Cependant c'est la veille. Recevons tous les influx de vigueur et de tendresse réelle. Et à l'aurore, armés d'une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes.

Que parlais-je de main amie ! Un bel avantage, c'est que je puis rire des vieilles amours mensongères, et frapper de honte ces couples menteurs, -j'ai vu l'enfer des femmes là-bas ; - et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps.

Avril-août 1873 

15 août 2021

À une Raison (Les Illuminations)

Tout est dans l’indéfini. Rimbaud dirige son éloge vers « une Raison » pour la distinguer de toutes celles que la tradition philosophique a appelées « la Raison ». En premier lieu, la Raison de Descartes et de la philosophie classique, raison confondue avec la Vérité du christianisme. Celle qui émerveille, dans sa naïveté, le « nègre » de Mauvais sang : J'ai reçu au cœur le coup de la grâce. Ah ! je ne l'avais pas prévu ! [...] L'amour divin seul octroie les clefs de la science. [...] Je vois que la nature n'est qu'un spectacle de bonté. Adieu chimères, idéals, erreurs. Le chant raisonnable des anges s'élève du navire sauveur : c'est l'amour divin. [...] La raison est née. En second lieu, la raison des « Lumières », identifiée à la pensée libre, dégagée des superstitions, victorieuse du despotisme et inspiratrice de l'égalité. Celle que célèbrent les hymnes à la Raison de Quatre-vingt-treize et que persifle le locuteur de Mauvais sang : La race inférieure a tout couvert — le peuple, comme on dit, la raison ; la nation et la science. Oh ! la science ! Rimbaud n'a qu'ironie pour la première et, quant à la seconde, comme les acteurs des « révoltes logiques » de 1848 et de la Commune, il a pu en mesurer les limites. À ces conceptions traditionnelles, il a une alternative à proposer : une Raison autre, une autre logique. Le poème relève pour l'essentiel du genre de l'éloge. Il célèbre les pouvoirs exceptionnels d'« une Raison ». Rimbaud personnifie le concept, le dote d'une tête, d'un doigt, d'un pas. Il écrit le mot avec majuscule, haussant l'idée au rang d'allégorie. Du début à la fin, il s'adresse à elle en la tutoyant. Dans les trois premiers alinéas, il attribue à son moindre mouvement des conséquences gigantesques. La prosopopée des « enfants », au quatrième alinéa, a toute l'allure d'une supplication adressée à un dieu. Les thèmes sont si typiquement rimbaldiens que le poème pose, à vrai dire, peu de problèmes de lecture. Sauf sur une question, toujours pendante dans Les Illuminations : où s'arrête l'enthousiasme lyrique, où commence l'ironie ?

Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence la nouvelle harmonie.  

 Le terme d'« harmonie » utilisé par Rimbaud pour nommer la Raison  alternative qui est la sienne, dans le contexte de cette première phrase (« tambour », « tous les sons »), pourrait apparaître comme une simple métaphore musicale visant à évoquer ce qu'il appelle dans sa lettre à Demeny du 15 mai 1871, « la vie harmonieuse » : « — Voici de la prose sur l'avenir de la poésie — / Toute poésie antique aboutit à la poésie grecque, Vie harmonieuse. » Il y a incontestablement chez Rimbaud, comme chez nombre de ses contemporains, un mythe grec, la nostalgie d'une société honorant la poésie, la danse et le chant, ignorant l'opposition entre l'action et le rêve : « En Grèce, écrit Rimbaud dans la même lettre, vers et lyres rythment l'Action. Après, musique et rimes sont jeux, délassements. » Les alinéas suivants, nous le verrons, puisent aussi dans la mythologie antique leurs principales images. Celle du premier alinéa évoque les Ménades qui conduisaient leur danse en battant du tambour lors des célébrations du culte bachique.
     Ce n'est pas un hasard, explique Roland Mortier, si Rimbaud, pour exprimer sa pensée, a recours « 
à des images musicales, en évitant ainsi d'en préciser le contenu. Rimbaud, ne l'oublions pas, ne s'est voulu ni fouriériste, ni saint-simonien, ni proudhonien ; il n'a pas voulu se poser en réformateur économique et social (quelque radicales qu'aient pu être ses positions en de telles matières). S'il se cantonne dans une métaphore qui renvoie à la fois à une idée d'ordre et à une idée de beauté, conciliant ainsi la perfection avec la mesure, c'est évidemment à dessein. » (p. 444).
     Sans doute. Mais ce terme d'« harmonie », pour aussi imprécis qu'il puisse paraître, éveille des connotations socio-politiques précises au XIXe siècle, que Suzanne Bernard, par exemple, n'hésite pas à exploiter pour gloser le poème :

Rimbaud a recours à des images musicales  pour exprimer l'idée de la nouvelle harmonie qui va régner dans le monde. Rappelons que Fourier a écrit L'Harmonie universelle en 1804 [...] la raison ici chantée [est] la raison qui donnera à l'humanité des lois nouvelles, et engendrera bonheur et progrès : des expressions comme la nouvelle harmonie, la levée des nouveaux hommes et leur en marche rappellent, comme l'a montré A. Adam, les auteurs que lisait Rimbaud à Charleville : Fourier, Le Père enfantin, Quinet, Michelet, Louis Blanc, ces prophètes illuminés d'un nouvel ordre social [...]. Rimbaud exprime ici, comme dans Génie, sa foi dans un nouvel ordre de choses qui fera régner l'amour et l'harmonie.

Je ne suis pas sûr que Rimbaud ait lu tous ces gens-là à Charleville mais il est certain qu'en parlant d'« harmonie », il renseigne son lecteur sur le sens à entendre derrière son mot de « Raison » : l'idée d'une logique alternative à celle de la société actuelle (on sait que sur le manuscrit de Jeunesse II - Sonnet, le syntagme « raison » surcharge les trois premières lettres du mot « logique »). En gros, une utopie de style fouriériste. Parmi les ex-communards que Rimbaud fréquentait à Londres du temps où il écrivait ses Illuminations, Fourier était connu, même s'il était jugé dépassé. Rimbaud partageait sans doute, à l'égard de l'auteur de L'Harmonie universelle, le jugement que son ami Jules Andrieu exposait en 1867 dans Philosophie et morale (p. 98-99) :

Il ne s’agit plus d’imaginer, nous ne créons rien ; il s’agit de transformer, par la science du passé ou théorie, la brute primitive en homme moderne, et par la science du présent ou pratique, de transformer l’homme moderne, ce demi-barbare, en homme véritablement harmonique. Fourier a signalé le but, sinon les moyens.

La tâche de notre temps, dit en quelque sorte Andrieu, n'est pas de créer des phalanstères ni de construire des systèmes philosophiques abstraits mais de « transformer » le monde réellement existant, en s'en donnant « les moyens ».
   Mais les moyens manquent tragiquement. Au moment où Rimbaud écrit À une Raison, après l'écrasement de la Commune, des gens comme Andrieu (ou Blanqui, par exemple) ont cessé de croire que la science et le progrès feront régner l'amour et l'harmonie parmi les hommes. Restent les mots : amour, raison, harmonie, qui permettent à Rimbaud de faire signe vers un horizon, certes, toujours désirable, mais plus éloigné que jamais. Voilà, sans doute, la cause de ses indéfinitions,
    La « nouvelle harmonie » correspond donc malgré tout chez Rimbaud à un double projet politique et poétique. C'est à la fois le but à atteindre (cet horizon fuyant mais qu'il n'est pas question pour autant de quitter des yeux) et le moyen d'y parvenir : « [...] tu te mettras à ce travail : toutes les possibilités harmoniques et architecturales s'émouvront autour de ton siège. Des êtres parfaits, imprévus, s'offriront à tes expé
riences [...] » (Jeunesse IV). Ces « êtres parfaits » ne sont pas sans rappeler les « nouveaux hommes » dont À une raison évoque la « levée » dans le second alinéa.

Un pas de toi, c'est la levée des nouveaux hommes et leur en-marche.

« Cette levée des hommes, note Antoine Adam, est aussi annoncée dans Génie : “Son pas ! Les migrations plus énormes...” » (p. 988). Au chapitre des migrations, on pourrait ajouter cet alinéa de Solde : « À vendre les habitations et les migrations, sports, féeries et comforts parfaits, et le bruit, le mouvement et l'avenir qu'ils font ! » Comme on peut le constater, la célébration de la Raison nouvelle, le programme de la « nouvelle harmonie », ne sont pas cantonnés, au sein des Illuminations, dans le seul poème que nous étudions.

     « Le parallèle est frappant, commente de son côté Roland Mortier, avec l'appel lancé dans Matin (Une saison en enfer) : “Quand irons-nous, par-delà les grèves et les monts, saluer la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des démons, la fin de la superstition, adorer — les premiers ! — Noël sur la terre ! Le chant des cieux, la marche des peuples !” L'idée est la même, pour l'essentiel, mais la forme poétique lui donne plus de densité, et donc plus de force » (1983, p. 443-444).
     Ici encore, Pierre Brunel décèle de possibles réminiscences mythologiques : « Un pas de toi : c'est le signal donné par Mars Gradivus, le dieu de la guerre qui avance le pied droit en avant (p.214). Levée : action d'enrôler des soldats (p.214) [...] la levée des spartoï (p.223). » Après avoir tué le dragon, Cadmos, le fondateur de Thèbes, en arracha les dents et, conformément aux recommandations d'Arès, dieu de la guerre, les éparpilla sur le sol autour de lui. Des hommes, venus au monde tout armés, naquirent de l'union de ces dents avec la terre. On les appela Spartoï : « les hommes semés ». La référence est loin d'être évidente mais, dans le contexte du poème (au vu des allusions mythologiques incontestables, elles, des alinéas 1 et 3, elle est recevable à titre d'hypothèse. Mais le thème des nouveaux hommes ou de l'homme nouveau est surtout un cliché de la rhétorique révolutionnaire.
     Michel Murat a signalé la présence, ici, d'un mode de disposition du poème fréquent dans Les Illuminations : le « le schéma binaire à membres parallèles » (2013, p. 251-252) :

À partir d'une variation thématique (“un coup de ton doigt [...] un pas de toi [...] ta tête se retourne”), le poème fait évoluer les modalités de la structure binaire, la densité des parallélismes, et les figures du rythme.

Le parallélisme syntaxique met en relief l'analogie sémantique : le contraste entre l'infime mouvement initial et l'immense bouleversement qu'il déclenche, indice de la toute puissance du dieu. Cette toute-puissance est naturellement aussi, par métaphore, celle de la parole poétique. Quand il dit « tu », Rimbaud ne s'adresse-t-il pas aussi à lui-même, comme quand il écrit dans Jeunesse IV : « Tu en es encore à la tentation d'Antoine [...]. Mais tu te mettras à ce travail ...» ? C'est ainsi que l'entend à juste titre Roland Mortier :

Le poète y devient le musicien-mage dont le geste aussi impérieux que discret déclenche un irrésistible mouvement (ici, l'harmonie musicale, qui suscite à son tour la marche en avant vers une vie meilleure). L'accession à cette autre vie est présentée comme une marche populaire ou comme un défilé militaire, soutenu par les chants et les prières de ceux qu'il appelle ici “ces enfants”, et dans Matin “esclaves”, dénominations qui renvoient dans les deux cas à un état antérieur à la transformation du monde.

Ta tête se détourne : le nouvel amour ! Ta tête se retourne, — le nouvel amour !

 Dans Une saison en enfer, la « Vierge folle » dit de son « Époux infernal » :

Je n'aime pas les femmes. L'amour est à réinventer, on le sait. Elles ne peuvent plus que vouloir une position assurée. La position gagnée, cœur et beauté sont mis de côté : il ne reste que froid dédain, l'aliment du mariage, aujourd'hui. Ou bien je vois des femmes, avec les signes du bonheur, dont, moi, j'aurais pu faire de bonnes camarades, dévorées tout d'abord par des brutes sensibles comme des bûchers...

     Dans Génie, Rimbaud définit la divinité allégorique qui donne son titre au poème dans des termes très proches de ceux de À une raison : « Il est l'amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue, et l'éternité. » La critique de ce qu'il appelle, ici, « les couples menteurs » (Adieu), là, « le bonheur établi » (Mauvais sang), autrement dit : du mariage et de la famille comme institutions de la société bourgeoise, est un des thèmes les plus constants de l'œuvre de Rimbaud. Logiquement, l'un des pouvoirs spéciaux qu'il accorde à ses deux allégories divines de la « force » est celui de réinventer l'amour. Mieux encore : d'incarner « le nouvel amour ».
     « Rimbaud, note Suzanne Bernard, personnifie, ou plutôt divinise, la Raison qui fera naître ce nouvel amour : comme l'a signalé Rolland de Renéville, il y a ici un souvenir classique : en latin, numen, la divinité, dérive de nuo, “faire un signe de la tête”. » Quant au Gaffiot en ligne, il indique : « nūmĕn, ĭnis, n. (nuo), mouvement de la tête manifestant la volonté. » L'idée est magnifique (j'entends, en premier lieu, celle de Rimbaud, bien entendu). Parce que ce double geste de consentement et de refus évoque tout à la fois la relation du suppliant face à la toute puissance divine qu'il invoque et le jeu des regards dans la rencontre amoureuse. On a aussi quelque chose de cet ordre, d'ailleurs, dans la rencontre du Prince de Conte avec son Génie. Le rigoureux parallélisme syntaxique entre les deux phrases renforce l'idée d'une équivalence entre les deux mouvements contraires, l'un et l'autre caractéristiques des jeux de la séduction. Comme l'indique Michel Murat, on retrouve ici le même « principe binaire » que dans les deux précédents alinéas, mais redoublé. Il écrit : « Le principe binaire régit dans le passage central à la fois le schéma interne et le couplage externe. » (mais si, par couplage « externe », il entend le parallélisme entre alinéas successifs, il fait une erreur : contrairement à sa transcription du poème (p. 252), les deux phrases concernées ne constituent, dans le manuscrit, qu'un seule alinéa). 

« Change nos lots, crible les fléaux, à commencer par le temps », te chantent ces enfants. « Élève n'importe où la substance de nos fortunes et de nos vœux » on t'en prie.

      Le texte de cet alinéa n'est pas toujours limpide dans son détail. Comment comprendre : « Élève n'importe où ... » ? Pierre Brunel propose astucieusement : « n'importe où (hors du monde) » (1999, p. 467). Il y aurait donc là une allusion au baudelairien : « Anywhere out of the World » : « Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie : “N’importe où ! n’importe où ! pourvu que ce soit hors de ce monde !” ». À travers l'impératif « Élève », les enfants ne se contenteraient pas d'exiger d'« une Raison » qu'elle change (en mieux) « la substance de [leurs] fortunes et de [leurs] vœux », ils lui demanderaient de faire s'élever leur âme. La première phrase est plus immédiatement compréhensible : « nos lots » sont « nos destins », la part de bonheur et de malheur allouée à chacun par la Providence. Rimbaud s'amuse ensuite en jouant sur le double sens des mots « crible » et « fléaux ». Les deux termes appartiennent au vocabulaire du travail agricole : on bat le blé au fléau pour séparer le grain de la paille, puis on crible les grains battus pour en supprimer les dernières impuretés. Un mot appelle l'autre. Mais c'est évidemment dans un sens moins technique que chacun des deux termes doit être pris ici : « ces enfants » demandent à « une Raison » de « cribler », c'est-à-dire de percer de balles ou de flèches, ces ennemis des pauvres humains que sont les « fléaux », c'est-à-dire les calamités, et, plus que tout, le Temps.

     Ce quatrième alinéa — c'est sa principale difficulté — introduit par ailleurs une variation dans le système d'énonciation et la tonalité du texte. Le locuteur ne prononce plus un éloge direct mais se fait l'intercesseur, auprès du dieu, de la prière que lui adressent certains « enfants ». Il est généralement admis que « on » reprend « ces enfants ». Mais :
    1) « on » est-il un véritable indéfini de troisième personne ou une sorte de « nous » pouvant englober le locuteur ?
      2)  Qui sont « ces enfants » ?
      André Guyaux écrit (1985, p.161) :

[...] la proposition qui attribue la citation, on t'en prie, bien que placée après les guillemets, s'y inclurait facilement : on désigne à la fois nous et ils. C'est dire que, hors guillemets, le sujet est partie prenante des paroles citées.

Le locuteur, dans cette hypothèse, assumerait à titre personnel la prière des enfants. C'est ce que pense aussi Bruno Claisse, qui fait référence à l'expression « l'enfance étrange » de Guerre. L'enfant, au singulier, est en effet souvent, chez Rimbaud, un répondant du poète (cf. Après le Déluge, Aube ou la série Enfance).
    Mais ici, il semble que nous soyons plutôt dans la mouvance de Matinée d'ivresse (dont le texte suit immédiatement celui de À une raison sur le même feuillet 10). Dans Matinée d'ivresse, « les enfants », au pluriel, désignent les compagnons du poète, participants d'une séance de haschich. Rimbaud les peint en proie à une hilarité frénétique et même, peut-être, se moquant de lui (lecture fortement suggérée par l'emploi de la préposition « sous ») : « Cela commença sous les rires des enfants, cela finira par eux ». Le poète fait partie de leur groupe mais son point de vue ne se confond pas avec le leur, et la dénomination « enfants » n'est pas sans comporter, dans ce contexte, un aspect légèrement péjoratif.
     Certains critiques, plus ou moins explicitement, perçoivent aussi une distance dans la façon dont le poète se situe par rapport à « ces enfants » dans À une raison. Pierre Brunel glose l'expression en faisant référence aux « enfants de chœur » (à cause du verbe « chantent »), tels que Rimbaud les évoque de façon satirique dans Les Pauvres à l'église (p. 215 et 222). J'adhère d'autant plus à la suggestion que le contenu de leur prière est nettement imprégné de foi religieuse : ils veulent, et croient donc pouvoir, être soustraits à leur condition tragique d'hommes soumis au Temps. Albertine Kingma-Eijgendael va plus loin. Elle détecte dans la formule « ces enfants » une « désignation démonstrative et condescendante » et conclut : « c'est cette distance entre le locuteur des paragraphes 1-2-3-5 et les locuteurs du quatrième paragraphe (“ces enfants”) qui nous incite à parler d'ironie [...] » (p. 50).
     Je partage cette intuition. Mais, s'il y a ironie, quelle en est la cible ? Ici, je ne suis plus du tout l'auteur(e) précédemment citée. Se recommandant d'Étiemble qui perçoit aussi de l'ironie dans le poème, elle livre le commentaire suivant :

[...] dans les paragraphes 1-2-3-5, c'est un locuteur non spécifié qui s'exprime, tandis que, dans le quatrième paragraphe, ce sont les enfants de la Révolution qui apostrophent directement une Raison (prière sous forme d'impératif, marquée par des guillemets). La désignation démonstrative et condescendante “ces enfants” reprend ce qui précède : “les nouveaux hommes”, “la nouvelle harmonie” ; “on” dans le même paragraphe représente à son tour “ces enfants”. C'est justement cette distance entre le locuteur des paragraphes 1-2-3-5 et les locuteurs du quatrième paragraphe (“ces enfants”) qui nous incite à parler d'ironie [...] (p. 50)

Sur cette base, la commentatrice voit l'ironie partout dans le texte, contrairement à la plupart des exégètes qui ne la mentionnent pratiquement jamais.
     Deux aspects de cette glose sont selon moi gravement erronés.
     Je l'ai expliqué ci-dessus : la Raison dont il est question dans le poème n'est pas celle qui a fait l'objet d'un culte et inspiré des hymnes (notamment à Rouget de Lisle, l'auteur de La Marseillaise) à l'époque de la Grande Révolution. Cette sorte de Raison, que Rimbaud, effectivement, brocarde à l'occasion (la conception naïve et bourgeoise du Progrès continu, le scientisme, la fausse modernité) n'est ici ni objet de célébration, ni motif d'ironie. Les enfants du texte peuvent difficilement être appelés « enfants de la Révolution ».
     Par ailleurs, le syntagme « ces enfants » ne reprend pas « ce qui précède : “les nouveaux hommes”, “la nouvelle harmonie” ». Dans l'esprit du texte, qui est essentiellement utopique, les « nouveaux hommes » sont encore à naître, ainsi que la « nouvelle harmonie ». Il est donc plus vraisemblable de voir dans « ces enfants », ces contemporains bien connus du poète (d'où le démonstratif) qui rêvent comme lui à un autre destin, mais qui, peut-être, ne l'entendent pas exactement comme lui (d'où les guillemets).
     Car s'il y a ironie, de la part de Rimbaud, elle ne peut porter selon moi que sur le contenu de la prière des enfants, assez nettement teinté de spiritualisme, voire de religiosité chrétienne. La référence baudelairienne suggérée par Brunel pour « élève n'importe où » (« n'importe où (hors du monde) ») renforce cette hypothèse. Les enfants ne demandent rien d'autre, au fond, que le salut, au sens théologique de ce terme et l'on sait les sarcasmes réservés par Rimbaud aux « voyages métaphysiques » (cf. notamment Alchimie du verbe et Dévotion).
      Mais je constate que cette analyse est totalement absente du corpus critique. L'un des meilleurs commentateurs, Pierre Brunel, explique ce passage d'une manière qui prête à confusion :

La prière des enfants est faite de tous les manques qu'ils ont pu constater dans la condition humaine telle qu'elle leur était promise. Il ne s'agit même pas seulement de combler leurs vœux, mais de changer la “substance” de leur “fortune” et de leurs “vœux”, donc de procéder à un changement radical de leur condition d'hommes futurs et de leur être désirant. La prière n'a alors d'autre raison que ce besoin d'autre chose, que cette quête éperdue de l'altérité (p.223).

Brunel identifie indûment le point de vue du locuteur et celui qui ressort des propos des « enfants ». Il amalgame ce que Rimbaud disjoint, par le moyen des guillemets. Il résume excellemment l'idée directrice de l'allégorie : un « besoin d'autre chose », une « quête éperdue de l'altérité ». Mais les « enfants » ne demandent pas « un changement radical de leur condition d'hommes futurs et de leur être désirant », ils exigent bien plus. Ils demandent à la nouvelle Raison ce qu'elle ne peut pas leur offrir : le pouvoir d'échapper à leur condition mortelle. Comme le locuteur d'Une saison en enfer dans ses « divagations spirituelles » (L'impossible), ce qu'ils demandent, en fait, c'est le Paradis : « Ah ! vite, vite un peu ; là-bas, par-delà la nuit, ces récompenses futures, éternelles... les échappons-nous ?... »

 

Arrivée de toujours, qui t'en iras partout.

  La présence de la deuxième personne du singulier (« t' ») montre que cette dernière phrase du texte est encore une apostrophe à la Raison nouvelle. En vertu de quoi le mot « arrivée » doit être analysé comme un participe passé accordé au féminin avec le mot du titre (ce n'est pas un substantif, contrairement à ce qu'on lit parfois). C'est la « Raison » qui, à la ressemblance du « Génie » de Génie, est à la fois « le présent », « et l'avenir ». et le passé « puisqu'il a fait la maison ouverte à l'hiver écumeux et à la rumeur de l'été ». De son « Génie », Rimbaud nous dit qu'il faut « suivre ses vues [...] de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la plage, de regards en regards, etc. ». De sa « Raison », il prophétise qu'elle s'en ira « partout ». Comme le Dieu de la Bible, elle possède les dons d'éternité (« arrivée de toujours ») et d'ubiquité. Traduite en langage laïque, la formule suggère le caractère universel et intemporel des aspirations humaines à une vie plus « harmonieuse ».  

      Le poème emprunte sa langue, à parts égales, à l'utopie politique et à l'éloquence sacrée. Rimbaud joue jusqu'au bout la carte de cette ambiguïté. Il revendique ouvertement les relents de religiosité émanant du mode de pensée utopique (l'eschatologie fouriériste, le messianisme saint-simonien). Il est conscient du piège (dans Une saison en enfer, il englobe à plusieurs reprises l'artiste et le prêtre dans la liste des « arriérés de toutes sortes »). Mais, dans « cette nuit d'hiver » où l'ont plongé l'écrasement de la Commune et les marasmes de sa vie affective (cf. Mémoire et la Saison), quel meilleur modèle rhétorique que le pathos de la déréliction. À condition, toutefois, de laisser transparaître quelque distance et il me semble que c'est la fonction du décrochage énonciatif ménagé par le quatrième alinéa. Indéracinable est l'aspiration humaine à une vie plus harmonieuse. Mais le propre des « enfants » est de faire confiance pour y accéder aux promesses de la religion. Rimbaud, lui, table davantage sur le triomphe de ce qu'il appelle « une Guerre » : « Je songe à une Guerre de droit ou de force, de logique bien imprévue ». Il y « songe », c'est-à-dire qu'il l'imagine et, à la fois, la prévoit. Il n'oppose pas sur ce point ce qui relève de l'imagination et ce qui relève de la logique ou de la Raison. C'est pourquoi nous pouvons adhérer à cette belle conclusion de Pierre Brunel :     

Lichtenberg a laissé l'aphorisme suivant lequel “un homme qui a trop de raison n'est presque bon à rien dans ce monde”. Et, pour lui, l'usage de la raison ne réside pas dans l'application figée et rigide d'une faculté, mais dans le libre exercice d'un organe qui est le propre de l'homme et dont l'origine est la subjectivité d'un individu autonome, libre et vivant. Cette liberté de la subjectivité, pour le poète, n'est plus celle de l'imagination ni celle de la raison. Elle n'est pas davantage celle de la déraison. Elle est celle d'un indéfini de Raison et de Génie et, si elle a quelque chose à revendiquer, c'est le droit même à cet indéfini (p. 224).

 

12 août 2021

"Voyelles"

Le "suprême clairon", contradiction entre Idéal et Jugement dernier ?

L'allusion sensible du sonnet "Voyelles"  au Jugement dernier n'est pas incompatible avec l'idée d'accéder à l'Idéal, point évident dès le départ du débat, la discussion consistant à argumenter ce fait et à mieux éclairer la stratégie rhétorique de Rimbaud.
***
 Il y a trois points importants qui permettent de cerner quelque peu la dynamique romantique d'un poète.
Il y a un point qui concerne l'évolution des formes. Les romantiques, soit allemands, soit français, se sont dressés contre l'idée du classicisme en Littérature. Les modalités sont très différentes entre les deux cultures, et quelque part les romantiques français ont plus créé une forme nouvelle qui avait de fortes caractéristiques formelles ostentatoires, alors que le romantisme allemand est parti sur une remise en cause plus radicale, mais à mon avis pas toujours heureuse non plus. Mais je n'en débattrai pas ici. Ce qu'on peut retenir de simple, et qui concernera de toute façon le romantisme français, même s'il est de fait moins radical que le romantisme allemand, c'est que la construction formelle de l'œuvre romantique remet en cause les règles antérieures d'un classicisme en les interrogeant et aussi en polémiquant avec elles. De ce point de vue-là, les créations poétiques de Rimbaud sont l'aboutissement du romantisme au plan formel. Rimbaud est celui qui a "déglingué" la "mécanique du vers", et après lui le travail ne fut plus à faire. Il a aussi inventé deux régimes de prose, celui narratif du livre Une saison en enfer de l'ordre d'une prose poétique unique au monde, et celui d'une poésie en prose, aux variations formelles importantes, mais aux ressources mélodiques telles que, sans être du vers, ça peut difficilement être reconnu comme de la prose. Et s'il existe au XXe des entreprises formelles sur le vers, le vers libre et la prose, cela ne sera pas dans cette forme d'aboutissement d'un report des réussites de la poésie versifiée classique dans des formes en vers ou en prose polémiques et d'une efficacité inégalée en même temps.
Les deux autres points qui définissent le mouvement romantique sont liés. Le romantisme se caractérise par le renouvellement du Je lyrique. Marot, Ronsard ou Agrippa d'Aubigné peuvent parfois toucher à une dimension cosmique, parler d'eux-mêmes, mais ils vont parler de religion en tant que catholiques ou en tant que protestants, comme ils vont parler d'eux-mêmes avec des signes ostentatoires qu'ils partagent les cadres de pensée de l'humanité commune. Le romantisme accentue l'individualité et la prise de parole sur le plan spirituel devient radicalement personnel. Dans le domaine de la poésie française, les premiers poètes se prétendent les défenseurs du trône et de l'église. Mais Hugo va évoluer, tandis que Vigny et Lamartine ne seront pas orthodoxes en fait de manifestations de la foi. Le discours de Lamartine ne serait sans doute pas encensé par l'église. Mais, il faut encore insister sur la personnalisation du discours lamartinien et sur sa construction de face à face cosmique du poète face à un univers, temple qu'on interroge et où on essaie de cerner la présence divine. L'expression du Je lyrique des romantiques va toutefois s'accompagner d'une sorte d'expansion des sentiments, d'une sorte de facilité à parler longuement de tout sujet qui fera l'objet d'une autocritique au sein du romantisme et au sein de la seconde génération romantique qui est la génération parnassienne. Baudelaire essaiera de refonder un lyrisme personnel qui ne sente pas le clinquant de la prostitution de l'âme. Leconte de Lisle fera semblant de s'en déposséder pour le déplacer, avec un talent que trop peu de gens reconnaissent de nos jours, dans le domaine de la légende qui tient à distance le réel et le personnel. Gautier prétendra à une solution de l'art pour l'art, et Banville, dans la foulée de Victor Hugo, développera l'idée de fantaisie des Orientales et la dérision satirique. Musset sera un romantique particulier, malgré le mépris que lui voua Baudelaire, et Verlaine a bien créé, comme le montre Henri Scepi au sujet de la "Chanson d'automne" un mode d'expression du lyrisme plus condensé et délesté des effets qu'on peut parfois considérés comme de manche de la grande rhétorique. Rimbaud est d'évidence l'héritier du lyrisme romantique. Il parle de "fanfare atroce" et son "Bateau ivre" doit beaucoup aux procédés d'écriture pour capter l'attention d'un Lamartine ou d'un Hugo. Il y a un enthousiasme romantique qui se ressent à la lecture des vers de Rimbaud, dans la prosodie de ses compositions. Et les réflexions sur le "Je est un autre" sont bien évidemment un aboutissement, avec correction des abus du premier romantisme, de la grande réflexion initiée au début du dix-neuvième siècle sur les pouvoirs créateurs du moi.
Le troisième point romantique est lié au précédent et suppose une filiation nette de Victor Hugo à Arthur Rimbaud, c'est l'idée que le poète a un magistère à exercer devant la société. L'image du voyant est exploitée par Hugo et Vigny avant Rimbaud, lequel fait d'ailleurs commencer l'idée avec les poètes romantiques qu'il cite nommément, et cette idée de sacerdoce concerne encore Une saison en enfer, livre dont il dit que son sort dépend, puis ces Illuminations dont le titre, certes quelque peu pince sans-rire par aspects, est volontairement dans la continuité des titres Méditations poétiques et Les Contemplations.
***
Le "Suprême Clairon", c'est la forme inversée de l'expression "clairon suprême" utilisée par Victor Hugo à deux reprises dans son recueil de 1859 La Légende des siècles, seule version de ce recueil que Rimbaud pouvait connaître en 1871 et 1872, moment où il composa le sonnet "Voyelles". Hugo a utilisé l'expression dans "Eviradnus" puis dans le poème "La Trompette du jugement" qu'il y a très longtemps déjà le critique Barrère identifia en source patente au dernier tercet du sonnet "Voyelles".
Il s'agit donc d'une allusion au Jugement dernier, et pour la plupart des lecteurs, je présume, cela devrait donc s'opposer à l'idée d'un idéal cosmique enchanteur dont procède pourtant bien le "rayon violet de Ses Yeux".
Il faut se rappeler qu'à ses débuts Rimbaud a composé le poème "Credo in unam" où, un peu à la façon du courant de l'éclectisme en philosophie française d'époque, il a mêlé des éléments de la religion chrétienne ("rédemption", "exil"), du platonisme ("exil", accès à la sphère supérieure des Idées) et d'un paganisme proche de Lucrèce (et donc Démocrite et Epicure) pour aboutir à l'expression d'une pensée personnelle utilisant des beautés du christianisme contre le christianisme, créant un texte spiritualiste contrecarrant le discours chrétien, mais répondant aussi quelque peu aux expansions poétiques d'un Hugo ("Ce que dit la bouche d'ombre"), d'un Musset ou d'un Lamartine. "Credo in unam" ne saurait se réduire à un centon à partir de lectures de Leconte de Lisle et de Banville. Rimbaud y articule une pensée qui lui est propre et qui est un dialogue de remise en cause des prédécesseurs. La divinité dans "Credo in unam" est bien sûr la Vénus. L'idée de jugement dernier est rejetée et nous voyons se mettre en place une idée rimbaldienne constante qu'il faut poser son front de rebelle face au monde, accepter la mort et vivre l'immédiat présent en tant qu'existence pleine et entière. Dès "Credo in unam", l'idée qui fait oxymore d'une divinité de l'être mortel est explicitement posée. Cette idée va se développer avec constance dans les écrits de Rimbaud avec cette acceptation divine de la finitude humaine qu'on retrouve dans la grande lettre "du voyant" du 15 mai 1871 envoyée à Demeny : si le grand poète s'écroule sous les visions, d'autres poursuivront l'œuvre là où il s'est affaissé. Il y a bien une métaphysique de la divinité de l'homme mortel chez Rimbaud, ce qui est confirmé dans "Génie" où il est question dans des temps de naufrage de savoir identifier le souffle du Génie, de s'en emparer et aussi de "le renvoyer". Le poète accepte d'être un rouage dans les cycles du vivant.
Il n'y a pas d'exclusivisme des notions d'exil et de monde idéal dans "Credo in unam". Rimbaud récupère dans son propre discours des éléments clefs des discours qu'en même temps il contredit et conteste. Dans "Voyelles", l'allusion à une image du "Jugement dernier" ne réintroduira pas l'idée d'une fin de récréation qui serait sifflée pour permettre à Dieu de distribuer les bons et les mauvais points, de récompenser et surtout de punir.
Nous avons un texte de transition qui s'impose, c'est "Paris se repeuple". La personnification de Paris est une très claire figure de substitution à celle de Vénus dans "Credo in unam". Je devrais plutôt parler d'équivalence et non de substitution. Paris est célébré pour son front rebelle dans la tourmente et les hommes morts au combat sont célébrés pour s'être ainsi emparés en rebelles de leur valeur d'existence, avec sacre de l'orage. Le "clairon" est bien évidemment dans "Paris se repeuple" un instrument miliaire, un appel au combat, un moyen de raffermir les âmes. Et le lien avec "Voyelles" est indiscutable avec ne fût-ce que la proximité du même nom rare "strideurs".
***
Passons maintenant au sonnet "Voyelles" lui-même.
Le clairon est une expression imagée de la lettre "O". Il s'agit d'un instrument. Dans "La Trompette du jugement", Hugo voit le clairon, puis il ne fait que deviner Dieu derrière ou la main d'un ange pouvant se saisir du clairon. Or, Lamartine a créé dans le domaine de la poésie française un mouvement de créations en vers où le poète est dans un face à face cosmique avec l'univers. Vigny interrogera le silence et en fera de sublimes vers avec le poème "La Mort du loup", mais en 1820 Lamartine apportait cette perspective neuve du regard du poète face au cosmos, temple de Dieu qu'on interroge et où on cherche sa présence. On parle beaucoup des visions cosmiques de Victor Hugo en oubliant qu'il est sur ce plan un disciple ou en tout cas héritier de Lamartine. Et il est vrai que la filiation qui va de Victor Hugo à Rimbaud est autrement plus nette, autrement plus sensible. Or, quand Victor Hugo compose son recueil Les Contemplations il pense bien à Lamartine puisque le titre est un écho volontaire aux Méditations poétiques et à certains emplois de la rime "contemple"::"temple" dans ce même recueil. Fongaro a également très bien souligné à quel point le sonnet "Les Correspondances" réécrivaient Chateaubriand et Hugo, et il n'y manquait que les reprises à Lamartine. En 2003, j'ai beaucoup insisté sur la relation sensible entre "Voyelles" et Les Contemplations : idée qu'on peut lire des lettres dans l'univers, jeux sur les effets de l'ombre et de la lumière avec les connotations symboliques qu'en tirent les poètes, etc. Or, le recueil se termine (si on laisse de côté "A celle qui est restée en France") par un long poème qui, s'il n'est pas le meilleur, n'en est pas moins étonnant et significatif : "Ce que dit la bouche d'ombre". Rimbaud a d'évidence médité cette pièce particulière puisqu'il s'en inspire pour affubler d'un sobriquet dérangeant sa propre mère, qu'il baptise donc la "bouche d'ombre". "Credo in unam" ne sera déjà pas pleinement en phase avec "Ce que dit la bouche d'ombre", mais on peut estimer que "Voyelles" prend des distances plus grandes encore. Comme beaucoup d'éléments du recueil Les Contemplations entrent en résonance avec les vers de "Voyelles", beaucoup de comparaisons sont à prodiguer entre "Ce que dit la bouche d'ombre" et le même sonnet "Voyelles". Et dans la comparaison, on peut aussi apprécier des différences. Mais songez un petit peu que la "bouche d'ombre" c'est un peu une nouvelle expression de ce Dieu que Victor Hugo, après Lamartine, cherche dans le fait de sonder le ciel d'un regard inspiré. Dieu n'est pas que jugement dernier quand on regarde le fond du ciel, il peut être lumière, étoile, etc. La "bouche d'ombre" est une figure de l'inspection cosmique et métaphysique de cet univers que, la Terre nous imposant sa seule image sous nos pieds, nous reportons au ciel avec une préférence inévitable pour le mystère étoilé de la nuit dans une atmosphère sans nuages. En même temps, la "bouche d'ombre", comme signe du divin, c'est l'organe à même de s'aboucher au fameux "Suprême Clairon" du Jugement dernier.
Et revenons donc au sonnet "Voyelles" de Rimbaud. Rimbaud accepte la finitude d'un humain pris dans les cycles de la vie, tout en affirmant une sorte d'exaltation de l'existence individuelle partiellement comparable à certains développements de l'existentialisme au vingtième, à certains développements d'un Camus. Rimbaud exalte l'existence de l'homme révolté qui s'empare de sa vie. Une différence toutefois avec le vingtième siècle, c'est que Rimbaud, en personnifiant si profondément l'univers, même s'il récuse le Dieu du christianisme, crée un continuum de l'existence avec le réel perçu à son tour comme volonté. C'est en tout cas ce qu'il met en place dans la métaphysique de ses poèmes. Il y a un plan sur lequel il nous est plus simple d'adhérer, celui d'une éternité où la dynamique est de cycles où la mer rencontre le soleil, et puis il y a cette tendance à une providence à l'œuvre dans l'univers. Que ça plaise ou non à notre humanité philosophe moderne, Rimbaud ne regarde pas le réel comme extérieur au fait de conscience de sa propre existence. Il y a un continuum explicite dans sa poésie entre le fait de son existence et le fait de l'existence du réel. Puis, point moins déconcertant pour l'homme du vingt-et-unième siècle, mais point à mon avis politiquement perdu (on le voit quand l'humanité et notamment les français se couchent devant l'Union européenne, devant les Etats-Unis, devant le "pass" sanitaire, devant une vaccination rendue obligatoire pour un unique vaccin de la veille anormalement chouchoutée par rapport à d'autres, par rapports aux traitements à multiples médicaments et pourtant en perte de vitesse contre le variant du jour, devant le vote inévitable qui reconduira implacablement un Macron par un mécanisme indéboulonnable qu'on croit devoir admettre constitutionnellement bien constitué, objectivement démocratique avec expression qualitative du choix du peuple ; on le voit aussi avec les inondations actuelles dans le monde (peu de France pour cette fois et peu de Luxembourg, mais Belgique, Pays-Bas, Allemagne, Suisse, Autriche, Pologne, Angleterre, Turquie, Oman, Emirats-Arabes-Unis, Inde, Iran, Chine, et même Lagos au Nigéria, et un peu Detroit et le Costa Rica en Amérique), inondations qui viennent sans doute quelque peu d'un changement climatique, mais aussi de manière non négligeable de l'acceptation basse par les peuples et les états de la complète artificialisation des sols (on va jusqu'à préférer construire sur des sols naturels, plutôt que de reprendre un terrain industriel saccagé et à l'abandon) et aussi du fait de déléguer de plus en plus au privé des travaux qui demandent un entretien public incompatible avec leurs intérêts), il faut souligner dans la pensée de Rimbaud cette articulation de la révolte à sa pensée d'éternité. Le "front" est certes un cliché dans la poésie hugolienne, mais Rimbaud identifie classiquement le front à la fierté humaine et à l'exercice de la pensée individuelle. On baisse le front ou on l'abaisse jusqu'au sol quand on se soumet, on dresse au contraire le front face à l'ennemi quand on veut montrer qu'on va se battre et défendre ce qui nous est cher. Dans "Voyelles", selon une des deux versions connues du poème, les "fronts" sont "doux", mais rien de déplorable, car ils sont également "studieux" et dans la version définitive où Rimbaud évite l'ambiguïté de la douceur ils deviennent "grands". Les "grands fronts studieux" montrent des hommes en acte qui ne font pas qu'hériter de la vie des "voyelles-couleurs". Ils croisent le regard avec ce "rayon violet", rappel du "rayon d'amour" venu du ciel dans "Credo in unam", et ces "fronts" sentent l'affirmation de soi qui continue, dans la paix du "U vert", les actions rebelles du "sang craché" et du "rire". Ces "fronts studieux" héritent aussi de l'épreuve oxymorique des "ivresses pénitentes", avec l'idée de pénitence qui admet la réalité d'une douleur imposée à autrui.
Le "Suprême Clairon" n'est pas le Jugement dernier, il fait partie d'une acceptation de la divinité mortelle de l'homme. Le O est un instrument de musique, un clairon. Par conséquent, les cinq voyelles sont des instruments. Regardez pour le "A noir", c'est un corset, et sinon c'est un golfe, autre expression sémantique du corset. Le corset ou le golfe, c'est un instrument, le philtre d'un alchimiste et on mesure bien que dans sa référence explicite à l'alchimie en ce sonnet Rimbaud ne reprend pas platement les ustensiles de l'alchimiste, il a médité sa composition alchimique pour faire des cinq voyelles les bases de la création universelle. Nous avons des idées de vibrations dans chacune des cinq voyelles-couleurs, le E blanc privilégiera l'idée de "frissons" et le "I rouge" l'expression qui sort de l'humain par ses plaies ou sa bouche. Et c'est là qu'il faut mesurer l'importance centrale, c'est le cas de le dire, du vers 9 qui lance le tercet du "U" supposément vert.
Le vers 9 est très précis. Le "U" est l'image graphique du cycle. Et sa réduplication transforme les cycles en réalité : "U, cycles, vibrements divins des mers virides". Dans ce vers, Rimbaud pose une équation forte : la vibration est un cycle, la vibration est la séquence temporelle du cycle et le U en est l'expression graphique. Sur un graphique, la remontée de la courbe du U à sa hauteur initiale suffit à créer un mouvement cyclique complet selon la perspective linéaire temporelle allant de gauche à droite. Il n'est pas besoin du cercle du O pour dessiner un cycle. L'image du cycle commence avec le U. Et le vers 9 déclare nettement l'équation après l'expression graphique de la lettre U, nous avons l'un à côté de l'autre les mots au pluriel "cycles" et "vibrements". Nous pouvons même ajouter que tout tient, messieurs de l'hémicycle, dans un unique hémistiche : "U, cycles, vibrements". Le rejet signifie expressément la valeur de l'énoncé : "divins" sont-ils ces cycles ou ces vibrements. A son époque, Rimbaud savait que le son était une vibration et que la lumière aussi était une vibration. Et des considérations neuves se faisaient sur la lumière avec l'idée de vibrations associées à trois couleurs fondamentales : le rouge, le vert et le bleu ou violet. Rimbaud n'a en rien oublié la dualité bleu ou violet, il s'en sert dans son poème. Helmholtz, après Young, a parlé d'optique et de l'importance fondamentale de la trichromie rouge, vert et bleu ou violet pour l'œil humain, lequel Helmholtz a publié également sur le son, et était à découvrir en français dans des articles de la Revue des deux mondes, prestigieuse à l'époque. Rimbaud fait de la vibration le liant entre son et voyelle et la base de son idée poétique de correspondance entre couleurs et voyelles. Il y a quelque chose du tableau de Mendeléiev dans les cinq voyelles-couleurs pour exprimer tout du monde, découverte d'époque d'ailleurs (1869), mais il y a aussi une sorte de principe physique newtonien pour dire le monde avec cette idée de la vibration qui est derrière tant le son que la couleur. Rimbaud arrive à mobiliser les acquis récents de la science de son époque pour raviver l'idée d'un Verbe divin de lumière. Jamais les choses ne sont dites en ces termes si précis dans les poèmes de Victor Hugo. On rencontre le verbe "vibrer", on a l'idée johannique de la lumière comme verbe, mais on n'a jamais le vers 9 de Rimbaud, jamais le premier hémistiche du vers 9 de "Voyelles", et ce que dit encore le vers 9, c'est que la vibration c'est l'éternité, et quoi de mieux que l'image de la mer pour exprimer que ce mouvement est inarrêtable et d'une dimension qui pour l'humain éveille à la sensibilité de l'infini. Et Rimbaud, qui dissémine les indices graphiques du cycle inarrêtable sous la forme de la lettre "v" issue du "u" latin, appelle les vibrements des flots "divins", ce qui rompt au passage en visière avec l'éloquence cosmique lamartinienne où Dieu peut dire aux flots "Tu n'iras pas plus loin !" C'est cette idée que cible à la même époque "Le Bateau ivre" quand le poète se moque des "pieds lumineux des Maries", c'est-à-dire des bougies votives au pied de statues de la Vierge pour demander à Dieu de maîtriser la vie des flots marins et permettre aux marins pêcheurs de revenir. Rimbaud réplique très clairement à une idée que Lamartine prononce plus d'une fois dans ses vers d'un Dieu qui peut arrêter les flots et les révolutions des hommes dans "Le Bateau ivre", et il ne fait aucun doute que les "vibrements divins des mers virides" replace la courant électrique de la divinité dans son élément naturel et non plus dans la supercherie d'un au-delà convocable à souhait.
Et donc les cinq voyelles sont des instruments complémentaires d'un même acte créateur et d'une même exaltation. Le "clairon" n'est pas comme le jugement dernier, car le "rayon violet", "rayon d'amour" dans "Credo in unam", est le moteur suprême parmi les vibrations, la vibration ultime, moins dernière que première... finalement, et dans ce mouvement articulé complexe la combinatoire des cycles fait que tout repart toujours avec le "A noir", circularité métaphysique du sonnet "Voyelles" qu'il faut savoir apprécier, car sans cela pas de lecture du poème et pas de compréhension du dépassement du "clairon" par l'élan amoureux du dernier vers. Enfin, du "I rouge" au "Oméga", "rayon violet" en passant par le "U vert", nous avons des hommes en acte qui crachent et rient, qui exposent leurs fronts devant le principe divin, qui croisent le regard avec le divin en affirmation de tout leur être, bien que la mort soit confirmée inéluctable.
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12 avril 2021

Entretien avec Yoshikazu Nakaji

Yoshikazu Nakaji, professeur de littérature française à l'Université de Tokyo. A publié plusieurs livres importants sur Rimbaud et en particulier, sur Une saison en enfer. A traduit et édité les Illuminations en japonais.


Jacques Bienvenu
Pouvez-vous nous dire à partir de quel moment vous avez commencé à vous intéresser à Rimbaud ? 
Yoshikazu Nakaji
Rimbaud fut connu assez tôt au Japon, grâce à la célèbre traduction d’Une saison en enfer (1930) par Hidéo Kobayashi, fondateur de la critique littéraire moderne chez nous, ainsi qu’à ses trois essais sur le poète. Lycéen, je connaissais cette traduction sans arriver à la comprendre. Mon premier contact avec un texte original de Rimbaud date de 1973, quand j’étais en deuxième année d’université (j’avais vingt ans). Il s’agissait d’Une saison en enfer, précisément. C’était dans le séminaire du feu professeur Yoshio Abé, le grand baudelairien. Je ne peux pas dire que j’aie alors mieux compris l’œuvre, car elle m’a paru de plus en plus énigmatique, nébuleuse, mais ce premier contact direct m’a permis de sentir la langue de Rimbaud, d’une modulation incessante, toujours déchirée entre orgueil et plainte, entre force et faiblesse. Mon vrai intérêt pour Rimbaud commença à cette époque, je crois.
JB
On observe avec intérêt que ce premier contact avec l'oeuvre Rimbaud, que vous datez de 1973, concernait Une saison en enfer. C'est précisément ce texte qui vous a inspiré une étude critique de référence publiée en langue française : Combat spirituel ou immense dérision ? Essai d'analyse textuelle d'« Une saison en enfer », José Corti,1987. Ce livre était le remaniement d'une thèse soutenue à Paris en 1985. Pouvez-vous nous préciser votre parcours littéraire et universitaire pendant ces douze années qui ont précédé votre thèse ?
YN
Dans les universités japonaises, en lettres en tout cas, on rédige un mémoire à la fin d’un premier cursus de quatre ans. C’est la condition pour obtenir une licence. D’ailleurs, dans la section française du College of Arts and Sciences de l’Université de Tokyo où j’étais inscrit, il fallait le rédiger en français. J’ai choisi pour sujet de mémoire non pas Rimbaud mais Bergson et ses pensées esthétiques (le mémoire était intitulé « La connaissance créatrice selon Bergson »). J’étais attiré autant par la prose imagée et élégante de Bergson que par la prose véhémente de Rimbaud. À l’époque, celui-ci me paraissait trop difficile pour que je puisse écrire quoi que ce soit sur lui. Mais, une fois admis au cours de maîtrise de la Faculté des lettres de la même université (l’entrée en licence mais aussi en maîtrise se fait sur concours), j’ai abandonné Bergson (je n’étais pas fait pour la philosophie) pour travailler sérieusement sur Rimbaud. Mon mémoire de maîtrise (en japonais,1979) portait sur l’évolution spirituelle du jeune poète dans la période qui va des lettres du « voyant » à Une saison en enfer. Peu original, ce mémoire a néanmoins déterminé l’orientation de mes études sur Rimbaud. Puis, j’ai fait un long séjour d’étude à Paris de 1980 à 1985, sous la direction du professeur Michel Décaudin. Au début, je pensais vaguement à une étude thématique à la manière de Jean-Pierre Richard mais, à partir de ma troisième année, je me suis concentré sur Une saison en enfer. Si mon étude a emprunté la forme d’une analyse textuelle, c’était d’abord pour moi-même, pour bien dégager ce qui faisait obstacle à la compréhension. Pour un étranger comme moi, l’œuvre a exigé un double travail : suivre la logique de Rimbaud tout en me référant au fondement socio-cuturel de l’œuvre, au contexte bibilique et chrétien, en particulier. D’ailleurs, les reflets de ce contexte dans l’œuvre ne sont pas directs mais le plus souvent tordus, ironiques ou renversés. Tâche extrêmement difficile, mais j’ai eu la chance d’être entouré d’amis français et francophones, tous mes aînés cultivés, avec qui je pouvais discuter des difficultés et qui étaient prêts à relire ce que j’écrivais : je leur en suis très reconnaissant. Encouragé par les remarques du jury de ma thèse, notamment celles d’André Guyaux, j’ai largement remanié la partie consacrée à « Alchimie du verbe ». Heureusement, cette version remaniée a été bien accueillie par Bertrand Fillaudeau, héritier et successeur de José Corti, à qui je me suis adressé suivant le conseil de mon directeur. Elle a été publiée deux ans plus tard.
JB
Dans les années 1980, il y avait un reflux de la biographie pour les études critiques. Dans votre récent article Une saison en enfer du Dictionnaire Rimbaud « Collection Bouquins », Robert Laffont, 2014, vous reprenez cette question de façon plus précise en parlant de biographie fictionnelle. Cependant, quand Rimbaud écrit qu'il avait inventé la couleur des voyelles ou bien quand il cite ses propres poèmes, ce n'est pas une fiction. Pourriez-vous nous préciser votre pensée sur cette question difficile.
YN
Tout biographe, bon et sérieux, s’assigne la tâche de restituer le plus fidèlement possible la vie d’un autre en rassemblant les informations disponibles et les ravivant par sa propre imagination empathique. L’autobiographe, lui, doit jouer constamment son dédoublement en sujet et objet de description : il dispose du maximun de matériaux, mais leur utilisation est sélective et leur mode d’emploi variable. Malgré tout, le travail d’un [auto]biographe relève toujours du principe représentatif. Or, ce principe n’est pas évident dans le cas d’Une saison en enfer. Certes, les indices biographiques sont nombreux, renvoyant au passé proche ou lointain du poète ; comme vous l’indiquez, la partie d’« Alchimie du verbe » pullule d’auto-références du poète à travers ses propres poèmes cités avec modifications. Mais, dans l’ensemble, l’œuvre ne représente pas la vie de Rimbaud telle qu’elle était. Il faut y voir plutôt un essai de dépassement de soi au moyen de l’écriture ou d’une stylisation de la parole : Rimbaud a tenté, en écrivant l’œuvre, de trouver une issue à l’impasse existentielle, voire métaphysique, où il se débattait. Qu’on la qualifie d’autobiographie ou de fiction (on en a beaucoup discuté dans le récent colloque de Venise, dont les actes viennent de paraître), elle n’est ni une autobiographie typique ni une fiction pure. Une saison en enfer puise son motif principal dans la volonté de l’auteur de se frayer un avenir, un après-enfer. « Mon sort dépend de ce livre », écrivait Rimbaud dans la lettre qu’il adressait à son ami Delahaye en mai 1873, à propos du Livre nègre ou Livre païen en chantier, qui deviendra Une saison en enfer. Il ne faut pas l’interpréter comme un simple souci de sa future renommée mais littéralement, comme une vraie mise en enjeu de son avenir. Je pense que ce côté performatif de l’œuvre est essentiel ; de là vient l’extrême difficulté de sa définition générique.
JB
Dans votre article Rimbaud autocritique, publié dans les actes du colloque de Venise auquel vous faites allusion, vous concluez en écrivant à propos d' « Alchimie du verbe » : « Une cloison trop rigide entre la réalité et la fiction appauvrirait la lecture. Une fiction révèle parfois la vérité plus adéquatement qu'un récit véritable ». Pourtant, quand Rimbaud écrit dans « Alchimie du verbe » : « […] je me flattais d'inventer un verbe accessible à tous les sens » il reprend exactement ce qu'il écrivait dans  la lettre du Voyant écrite deux ans plus tôt. Il y énonçait qu'il fallait trouver une langue : « Cette langue sera de l'âme pour l'âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, […] ». Dans ce cas si les poèmes cités par Rimbaud dans Alchimie du verbe s'articulent dans un récit fictionnel, quelle vérité alors se dégage, selon vous, des commentaires que fait Rimbaud de ses poèmes, déjà écrits en 1872, et qui seraient censés exposer cette quête du verbe formulée dans la lettre du Voyant ?
YN
En effet, les poèmes constitutifs d’« Alchimie du verbe » sont des poèmes signés Arthur Rimbaud de 1872. Nulle part ailleurs dans l’œuvre, le héros-narrateur ne se trouve aussi près du poète. Il y a aussi, comme vous l’indiquez, une allusion au sonnet des Voyelles. D’autre part, la poétique du « dérèglement de tous les sens » qui s’annonçait en mai 1871 est relayée par la poétique de la « folie » que cette partie commente sous l’angle cette fois rétroactif, en en faisant le bilan. Tout comme le projet du « voyant » réunissait la transformation de soi et l’invention d’une langue (« trouver une langue »), l’« alchimie du verbe » suppose une alchimie de l’être, qui engage, corps et esprit, le sujet poétique : la mention de l’« hallucination des mots » est précédée de celle de l’« hallucination simple » et l’ensemble du récit est ponctué de plusieurs étapes de l’aggravation d’une crise psychique. Rimbaud dans Une saison en enfer a voulu représenter ses deux années d’activité poétique sous le signe de la folie, comme une approche volontaire et dangereuse de la folie, comme si le poète authentique devait rester au plus près de l’expérience de la folie, sans pourtant y tomber vraiment (« J’ai joué de bons tours à la folie », dit le narrateur du prologue et c’est là précisément un « raisonné dérèglement »). Et cela, en recourant à une composition dont la modulation est telle, avec l’agencement élaboré de la prose et des poèmes, qu’elle aboutit à une phase de délabrement catastrophique suivie d’un appel à la conjuration. En insérant ainsi ses propres poèmes dans le récit de la folie qu’il prétend avoir vécue, Rimbaud tisse une « histoire » cohérente et dramatique. Nous sommes devant un récit soigneusement construit sur la base d’éléments puisés dans la vie et l’œuvre du poète. Mais ce récit est plus fictionnel qu’autobiographique, puisqu’il n’a pas pour but de retracer telle qu’elle était l’évolution poétique de l’auteur mais qu’au contraire il y préside une logique générale autonome. D’ailleurs, les poèmes de 1872 ainsi replacés dans cette dévastation progressive se voient redéfinis après coup comme produits de l’expérience de la folie. Mais dans quelles mesure et à quels indices peut-on y discerner ce caractère ? La part de la folie dans les poèmes de 1872 reste à mesurer, à analyser. Je crois que la « vérité » du récit, si vérité il y a, est à rechercher non pas dans les éléments autobiographiques parsemant le récit, ni même dans la reprise avec modifications des propres poèmes de l’auteur, mais bien plutôt dans sa volonté traversant toute cette partie, toute l’œuvre, voire toute la période de mai 1871 à août 1873, de représenter sa tentative de poète comme une ardente approche méthodique mais incontrôlable de la folie.
JB
Ceci peut nous renvoyer à la biographie. À Isabelle Rimbaud qui l'interrogeait sur son passé de poète, Rimbaud aurait répondu : « je serais devenu fou ». Pensez-vous que « la seconde vie » de Rimbaud peut nous apporter des informations sur son passé de poète ( on peut penser à l'ironie et au sens du dérisoire de certaines lettres à Ilg) ? Avez-vous une interprétation du silence de Rimbaud ?
YN
La correspondance africaine de Rimbaud nous fait imaginer un commerçant honnête et compétent qui s’occupe de ses affaires avec un sérieux exemplaire et constant mais qui se voit souvent trompé, joué, à cause même de cette honnêteté confiante. L’humour et l’ironie qui imprègnent les lettres adressées à Ilg pourraient évoquer, malgré leur ton désabusé, certains passages d’Une saison où se mêlent du sarcastique et du pathétique. Nous sommes alors pris d’un intérêt ému, en essayant de digérer le fait que le commerçant et le poète ne font qu’un seul et même être humain. Cela dit, je ne pense pas que la connaissance de « la seconde vie » de Rimbaud nous aide vraiment à mieux comprendre ses œuvres littéraires, puisque celles-ci sont fondées sur un principe d’organisation autonome et donc fictionnel. Dire que le fameux rêve d’un « féroce infirme » « retour d’un pays chaud », qui serait soigné par les femmes, prophétise la fin de la vie de Rimbaud, est un anachronisme pur. Le poète Rimbaud, tant qu’il était poète, croyait que l’imaginaire poétique pouvait agir sur le réel, que la poésie pouvait changer la vie et sa vie avant tout. Puis, il reconnaît que ce n’est pas possible, qu’il y a un fossé infranchissable entre les deux dimensions. D’où un désintérêt progressif pour la poésie (plutôt qu’une volonté s’effectuant d’un coup, dramatiquement) qui aboutira au silence. Sa certitude négative est telle, qu’à Delahaye lui demandant en 1879 : « Mais la littérature ? ... », il répond sèchement : « je ne pense plus à ça » ; qu’en 1890, à la demande d’une collaboration de la part de la revue littéraire marseillaise La France moderne, il ne donne aucune réponse. Je trouve tout cela très logique.
JB
À l'époque où vous avez passé votre thèse à Paris, la critique littéraire était encore marquée par un texte de Roland Barthes qui annonçait « la mort de l'auteur ». Le vécu d'un écrivain devait être totalement dissocié, selon lui, de l'étude de son oeuvre. Vous êtes précisément un traducteur de l'auteur de L'Empire des signes. Cependant, si c'est « un autre » qui écrit le texte, ne pensez-vous vous pas qu'il faut tout de même replacer Rimbaud dans son temps et tenir compte de ses expériences vécus avec Verlaine notamment ?
YN 
Je trouve que l’agnosticisme barthésien ( comment peut-on connaître l’intention de l’auteur ? ) est excessif et que son relativisme interprétatif (chaque lecteur a sa propre interprétation comme tout écrit peut être une œuvre) risque d’admettre des lectures arbitraires. Dans tout écrit il y a une part de l’auteur, cela va de soi, on ne peut pas tout réduire au langage. La connaissance de l’homme ne fait pas obstacle à l’approche de l’œuvre. Au contraire, connaître les circonstances où se trouvait Rimbaud au moment de la rédaction d’Une saison en enfer est certainement utile, indispensable même, à la compréhension de l’œuvre. Au point de départ du récit de Vierge folle (Délires I), on peut bien supposer le couple Verlaine / Rimbaud. Mais cela ne permet pas de l’y réduire, puisque le récit ne vise pas à être une représentation de leur relation. Le reflet, si reflet il y a, de celle-ci est replacé dans le double cadre fictionnel d’une traversée de « l’enfer » et d’une mise en scène confessionnelle, pour faire partie d’une œuvre autonome.
JB 
Vous êtes aussi le traducteur de Le Clézio et vous aimez ses romans autobiographiques comme La Quarantaine. De plus, vous connaissez l'écrivain. Pouvez-vous comparer votre traduction de Le Clézio par rapport à celle de Rimbaud et voyez - vous des rapports entre les deux ?
YN
La Quarantaine commence par une scène où Jacques, le personnage façonné sur le modèle du grand-père maternel de l’écrivain, alors âgé de neuf ans, rencontre, début 1872, dans un café, quartier Saint-Sulpice à Paris, Rimbaud le « voyou », ivre et menaçant, accompagné de Verlaine qui essaie de le calmer et le conduit dehors. Dix-neuf ans plus tard, Jacques devenu médecin, pendant l’escale à Aden du bateau qui le ramène à l’île Maurice, son pays natal, le rencontre de nouveau sans savoir de qui il s’agit. C’est son frère cadet Léon, personnage inventé par l’auteur, qui subit la fascination irrésistible du malade agonisant qu’il voit à l’hôpital où il accompagne Jacques, à tel point qu’il y retourne seul le revoir au cours du même après-midi. Entretemps, dans sa vie solitaire de pensionnaire, Leon se console en relisant des poèmes de Rimbaud et, avec Suzanne sa belle-sœur, il récite Le Bateau ivre à la plage, alors que Jacques se désintéresse de la poésie. À cette curiosité vive de Léon pour Rimbaud répond celle du narrateur au premier degré, Léon, double de l’auteur, pour son grand-oncle homonyme, dont il ne cesse de s’enquérir. Ainsi, chez le narrateur naît un vif intérêt pour Rimbaud par l’intermédiaire de ses grands-parents et son grand-oncle. Il y a une aimantation rimbaldienne générale dans ce roman. Pour l’enfant Le Clézio, la double rencontre de son grand-père avec Rimbaud a été un mythe familial qui ne cessait de le faire rêver. Objectivement, elle n’a jamais été attestée ; sa grand-mère aimait d’ailleurs raconter des histoires, vraies ou fausses, à son petit-fils ; mais sa véracité n’est pas exclue non plus, objectivement. Je pense que l’idée d’utiliser cette double rencontre comme véridique était à l’origine du roman.
JB 
Pouvez-vous nous dire si vous avez des projets concernant Rimbaud ?
YN
Je prépare une édition bilingue des œuvres de Rimbaud pour le « Livre de poche Iwanami », mais cela traîne, car je me donne de la peine pour trouver en japonais un rythme et un ton adéquats à chacun des  poèmes à forme fixe. Les poèmes en vers sont plus difficiles à traduire que les œuvres en prose. D’autre part, je voudrais bien réunir en un livre les essais que j’ai publiés sur Rimbaud en français.
21 avril 2021

Entretien avec Jean-Luc Steinmetz

Jacques Bienvenu
Votre dernier volume sur Rimbaud se présente comme une correspondance choisie. Pouvez- vous vous expliquer sur le choix que vous avez effectué.
Jean-Luc Steinmetz
J’ai regretté que mon éditeur précise qu’il s’agissait d’une « Correspondance choisie », car cela laisserait entendre que j’ai pratiqué un tri dans les lettres de Rimbaud. En réalité, et mis à part quelque courrier jugé par moi insignifiant, j’ai donné toutes les lettres, accompagnées, quand il le fallait de certaines réponses, et additionnées de très remarquables envois venus de certains. Evidemment, pour des raisons de droits à acquitter, je n’ai montré que certaines des lettres envoyées à Ilg, les plus significatives. Hormis ces omissions obligées, j’ai donc offert aux lecteurs l’ensemble des lettres connues à ce jour, selon un ordre chronologique conseillable en pareil cas. Sont montrées notamment toutes les lettres de la période dite littéraire, dont deux en fac-similés pour le dessin qui les accompagne, p.106 et 121.
JB
Vous dites que votre volume permet de revisiter Rimbaud avec « un parcours quasi inédit ». Pourtant plusieurs éditions ont déjà donné l'intégralité de la correspondance de Rimbaud, la dernière en date étant celle de la Pléiade.
J-LS
Ce parcours défini par moi comme « quasi inédit » se situe par rapport aux éditions précédentes de la correspondance. La Correspondance générale des éditions Fayard vise à une exhaustivité telle qu’elle dépasse les cadres que l’on attend d’elle. Elle comporte nombre de documents qui la rendent assez difficilement lisible, si on veut les parcourir avec soin. Ces propos complémentaires étouffent quelque peu la voix de Rimbaud, que j’ai souhaité rétablir pour le grand public qui jusqu’à maintenant l’ignore selon une certaine continuité « audible ».
La correspondance donnée dans la Pléiade dans l’excellente édition d’André Guyaux obéit à une répartition particulière. Après la lettre du 14 octobre 1875 de Rimbaud et celle du 12 décembre 1875 de Verlaine, elle suit un autre régime de présentation sous le titre « Vies et documents » qui reprend les choses à partir de textes de 1865.
Celle de Pierre Brunel suit, elle aussi, un principe. Elle établit des « lots » selon des intitulés parfois très poétiques comme « Lettres de l’homme aux semelles de vent ». On observe pour la partie africaine des séries qui, la plupart du temps, correspondent à des années.
L’édition Forestier, dans son parti pris chronologique, me paraît plus pertinente, à ceci près qu’elle place dans une section antérieure le « Rapport » (ou « Notice ») « sur l’Ogadine », la lettre au directeur du Bosphore égyptien et le « dernier journal » (de route).
Le parcours que je propose est donc « inédit » dans la mesure où il place le lecteur devant le Rimbaud épistolier (à quelques exceptions près –  les courriers avec Verlaine) et qu’il est ainsi permis de l’estimer selon la continuité de son expression, les transformations qu’elle comporte, les périodes impliquées, les lieux occupés. Bien entendu, il se passe quelque chose après octobre 1875, divers moments sont observables : l’un de déplacements multiples, la dromomanie de Rimbaud sur 5 ou 6 ans, l’autre concernant des activités centrées, Aden ou Harar, l’autre enfin, proprement agonique.
JB
Une chose me surprend. Vous écrivez : « somme toute , la correspondance telle que l'a publiée Berrichon est plus digne de confiance qu'on ne l'a laissé croire ». Or il me semble bien établi et depuis longtemps que Berrichon avait bien des fois trafiqué les lettres de Rimbaud.
J-LS
Il est d’usage, en effet, de critiquer Berrichon et Isabelle pour leur mauvaise foi. Tellement d’usage même que dire le contraire vous ravale au rang des idiots. Qu’Isabelle et Berrichon aient entrepris conjointement de donner une certaine interprétation de la vie de Rimbaud, je n’en disconviens pas. Comment faire autrement ? Mais il s’agit maintenant de la retranscription des lettres, celles de Chypre, d’Arabie, d’Abyssinie, de Marseille. Tout passe par Isabelle et les copies qu’elle en a faites, qui se trouvent dans le Fonds Roussel auquel seul Jean-Jacques Lefrère a eu accès. Adressons-lui un remerciement posthume pour nous avoir redonné ces copies qui – insistons bien cependant sur le fait – ne sont pas plus les originaux que ce que Berrichon a publié dans son volume de 1899. Les truquages, les corrections s’il y en a sont faciles à constater à partir des quelques originaux de Rimbaud (assez nombreux, ma foi) que nous possédons. Il manque ici -comme le suggère ma préface- une édition critique présentant sur trois colonnes 1° la lettre originale, 2° la copie faite par Isabelle, 3° la publication par Berrichon. On verra, en ce cas, le peu d’interventions dues à Isabelle et leur sens : préserver la réputation de son frère Frédéric, modifier les chiffres des opérations commerciales. Il faut lui savoir gré d’avoir assuré ces copies avec un soin louable, quoique relatif. Elle se révèle, en somme, beaucoup plus fiable que ses détracteurs ne l’ont laissé entendre.
JB
Vous semblez réhabiliter Paul Claudel qui avait donné « non sans raison » dites-vous, une interprétation religieuse d'Une Saison en enfer. Reprendriez-vous à votre compte l'expression de Mystique à l'état sauvage pour Rimbaud ?
J-LS
La réhabilitation de Claudel n’est plus à faire. Sa conversion à la lecture de la Saison n’implique nullement celle de Rimbaud qui, du reste avait reçu baptême, communion et connaissait l’Évangile. Il faut beaucoup de mauvaise volonté, la mauvaise volonté de Breton aux moins bonnes heures du surréalisme : le Second manifeste - pour ne pas voir les liens effectifs de la Saison avec l’Evangile – ou plutôt reprocher à Rimbaud d’avoir pu donner lieu à des interprétations chrétiennes. Oui, bien sûr, le fait est là, inscrit au verso de la Saison dans les intrigants versos ou rectos, dits « prose évangéliques » ou « johanniques ». Pierre Brunel, caractérisant la Saison, a parlé de « contre-Évangile ». L’expression a fait autorité. Je ne l’entends pas ainsi. dans les proses évangéliques il n’y a pas que parodie, et quand Jésus répond un peu sèchement à la Sainte Vierge, il n’invente pas, avec M. Renan pour souffleur ; il suit bel et bien l’Évangile*. Croyez-moi que s’il s’était vraiment engagé dans la voie d’un blasphème supérieur ou d’une supérieure parodie, il aurait procédé autrement, avec tout le « génie » dont il disposait. Mais il n’a pas voulu lever une certaine équivoque. Pour notre déception, bien sûr, et pour la sienne, sans doute – ce qu’il faut tenter de comprendre. « Mystique à l’état sauvage » exprime bien l’endroit où il parvient, autour de la Commune, avant, pendant et après. Sa haine des prêtres, voire de la religion catholique regarde une certaine bêtise cléricale, l’aspect séculier du christianisme. Mais comment ne pas tenir compte chez lui du « voyant » -tout à la fois spontanéité et désir de connaissance. Le « mystique » implique un autre type de comportement que celui qui se soumet aux dogmes, une forme d’élan irrésistible, traversant les obstacles, y compris celui de la religion. Le tout pour aboutir au « Génie » et aussi bien aux dernières pages de la Saison. C’est pour la Saison que Claudel en est arrivé à cette expression cent fois reprise, la même qui a provoqué chez Breton un rejet proche de la condamnation. « L’état sauvage » indique une connaissance intuitive sans intermédiaire. J’en ai parlé de façon très libre dans mon livre L’Autre saison publié aux éditions Cécile Defaut en 2013.

*Évangile selon saint Jean, 2,4.
JB
Vous parlez de l'évident athéisme du poète en évoquant une lettre célèbre de Rimbaud à Aden du  25 mai 1882, que j'ai redatée*. Par ailleurs, vous revenez longuement sur la conversion de Rimbaud attestée par sa sœur Isabelle dont vous publiez toutes les lettres à ce sujet. Quelle est selon vous la relation de Rimbaud avec la religion catholique tout au long de sa vie ?

*Jacques Bienvenu, « Une lettre célèbre de Rimbaud à Aden mal datée »,  Rimbaud vivant N°51, juin 2012

J-LS
À plusieurs reprises j’ai traité ce sujet, notamment dans l’entrée « Bible » du récent Dictionnaire Rimbaud publié dans la collection Bouquins chez Robert Laffont. Pour cela j’ai été critiqué de tous les bords, car ce qui forme la doxa aujourd’hui, c’est le Rimbaud communard dont, au demeurant, j’ai été l’un des premiers à monter l’importance (en 1973 dans Littérature, la revue de Vincennes, actuellement Paris VIII) au point de dire qu’il est peut-être venu à Paris dans les derniers jours de la Commune (malgré les dates des lettres du « voyant »). Il est plus que certain qu’existe chez Rimbaud une aversion du clergé, des séminaristes, des pratiques religieuses, comme le montrent nombre de ses poèmes : Les Poètes de sept ans, Les Premières communions, Accroupissements, etc. La question de Jésus d’une part et d’un Dieu hors catholicisme d’autre part se pose. Dans l’analyse (à refaire) des « Proses évangéliques », le Christ est un drôle d’intercesseur, un drôle de thaumaturge. Il a des pouvoirs spéciaux. Rimbaud n’est pas éloigné de croire que lui aussi dispose de tels pouvoirs. Le « voyant » souhaite opérer une transformation de l’homme par la parole (le verbe) et la poésie. Une aussi folle ambition se heurtera vite au plus proche réel. De là sa renonciation. Ses deux compagnons, Verlaine et Nouveau, vont au plus vite vers la conversion – définitive : ils ont reçu la parole du « plus beau de tous les mauvais anges » (Crimen amoris de Verlaine). Par la suite Rimbaud ne s’inquiète plus du christianisme : hommes et idées. Il s’entend bien, du moins, avec les missionnaires du Harar et Mgr Taurin Cahagne. Une fois (25 mai 1882), pour faire endêver sa mère, il va jusqu’à lui dire que « cette vie est la seule et que cela est évident, puisqu’on ne peut s’imaginer une autre vie avec un ennui plus grand que celle-ci ». Les lettres de Marseille, tant que Rimbaud tient la plume, ne signalent pas davantage une inquiétude religieuse de sa part. Seules les affaires pendantes au Harar, la liquidation des stocks et la régularisation de sa situation militaire l’inquiètent. Puis, après un mois passé à Roche et son retour dans la cité phocéenne, vient le moment où Isabelle raconte par le menu les journées de Rimbaud et ses multiples angoisses. Témoignage précis et vivant, dont on pourra toujours dire par la suite qu’elle en fit toute affabulation. La lettre du 28 octobre 1891 a beaucoup compté pour Claudel qui l’a recopiée et transmise à Suarès.
L’édition de la Pléiade a pris le parti de ne pas la donner (voir p. 803). On la lit dans l’édition Forestier, p.377-379 sous une forme différente, mais en son lieu et place. Elle est donnée en annexe dans l’édition Brunel, p.1028-1030.
Il y a dans les phrases d’Isabelle un accent de vérité. Libre à chacun de l’entendre. Encore faut-il que ces phrases viennent sous les yeux du lecteur. On comprend la joie d’Isabelle à voir Rimbaud rejoindre la communauté de l’Eglise. Elle a bien noté ses blasphèmes les jours précédents, puis le moment où il cède – par lassitude ou soudaine conviction. Qui sait comment chacun peut se comporter aux dernières heures de l’agonie ? Je ne récuse pas le fait qu’il ait voulu se confesser. Isabelle dit que le prêtre confesseur lui aurait dit la qualité de la foi de son frère – ce qui, bien sûr, ne trahit pas, par ailleurs le secret sacré de la confession. Il est remarquable aussi qu’Isabelle signale que Rimbaud n’a pu recevoir la communion, pour des raisons toute physiologiques. Quoi qu’il en soit des objections, il faut que l’objecteur dispose des pièces du débat. Je souhaitai que mon édition place le mot d’Isabelle sous le regard de tout éventuel lecteur.
JB
Quelles sont, selon vous, les raisons du mystère de ce que l'on a appelé le « silence de Rimbaud »  qui renonce à écrire des poèmes vers 1875 ?
J-LS
Rimbaud n’est resté que quelque temps dans le cadre de la littérature. Le désir qui l’anime dépasse très tôt les limites de l’expression. Nous sommes bien au-delà du furor poétique qui a fini par « faire figure » et devenir lieu commun de la poésie classique. Avec lui la poésie prend une dimension ontologique (mutation de la personne et d’autrui) – ce qui l’apparente aux décisions du Christ venu pour accomplir les Ecritures. À ce compte, il était presque fatal qu’il ne parvînt pas à réaliser ce en vue de quoi il ressentait un appel (qu’il serait réducteur de nommer « vocation »). La force de transmission de ce qu’il portait et de ce qu’il visait, ne fut pas totalement intransitive. Il y eut bel et bien communication (voyez ce qu’il en est aujourd’hui !), mais pas au point de « changer la vie », ni sa vie, ni celle des autres. Le parcours, sans doute très lacunaire à voir ce qui nous en est resté dans les Illuminations, implique cette conquête, cette « chasse spirituelle » (et non pas politique, par exemple) à l’aide de tous les moyens que permet la parole (l’écriture). Devant le peu de résultats obtenus, la solde, la liquidation se sont imposées, voire un regard masochiste porté sur les acquis – d’où ce double départ, le premier dans la Saison qui laisse toutefois l’espoir des « splendides villes », d’une certaine vérité, le second, expéditif, car l’on ne peut sans arrêt re-partir, ce qui sera pourtant le cas géographiquement, cette fois, au cours de multiples tentatives qui permettent de penser, néanmoins, qu’il envisageait alors d’être « absolument moderne », ingénieur (mais lui manquaient les diplômes et le savoir), aventurier du moins, explorateur qui sait, comme le veut l’époque et son ouverture au monde : canal de Suez et, en prévision, canal de Panama, la corne de l’Afrique, Zanzibar, ou même la Chine, le Japon.
JB
Dans le titre de votre volume on peut lire : Je ne suis pas venu ici pour être heureux. Néanmoins, Rimbaud sur son lit d'hôpital à Marseille, écrivait : « Où sont les courses à travers monts, les cavalcades, les promenades, les déserts , les rivières et les mers » . Ne pensez-vous pas que Rimbaud n'a pas été finalement plus heureux qu'on ne l' a dit à Harar où tout de même il se sentait libre ?
J-LS
Le titre « je ne suis pas venu ici pour être heureux » cette citation d’une lettre de Rimbaud du 29 mai 1884 ne me revient pas. L’éditeur a pensé qu’il rendrait plus intrigant le volume. Je n’y vois pas une formulation qui pourrait recouvrir la vie de Rimbaud en Arabie, en Afrique. Celle-ci connaît des hauts et des bas. Ce que l’on peut dire à la lecture de ses lettres, c’est que, bien souvent, il fut touché par l’ennui, un ennui plus fort que tout spleen baudelairien, l’ennui en plein soleil, en tout conscience de l’inutilité de sa vie et du peu de confiance à accorder à ceux qui l’entouraient, des commerçants ou des « nègres » comme il dit, lui qui, pourtant, songeait à intituler « livre nègre » sa Saison en enfer. Sérieux, mais – à tenir compte de propos rapportés, sarcastique à ces heures, il s’applique à des opérations commerciales, tente des expéditions considérables, mais qui échouent. Sa liberté au Harar est toute relative : enchaîné à un travail harassant, même s’il est devenu son maître. Son obsession apparente est de « faire de l’or » dans un dessein qui, au demeurant, se détruit de lui-même. Il sait qu’il n’habitera plus jamais l’Europe, qu’il est une destinée plus ou moins errante, sans fixation possible. Le bonheur de Rimbaud se tient, très antérieur, dans l’Auberge verte, par exemple – ou ce bonheur qu’il évoque dans la Saison, sa « fatalité de bonheur », c’est-à-dire cette obsession qui le pousse à la recherche d’un lieu, d’une condition impossible, à proprement parler une « utopie ».
JB
Vous n'avez pas publié que des ouvrages sur Rimbaud. Quels sont les écrivains qui comptent beaucoup pour vous ?
J-LS
Toute la littérature m’emporte dans son vol bienveillant. Mes choix à géométrie variable défient tout triage. Au point où j’en suis, je peux passer de Pindare à Mac Orlan sans rire ni frémir. À plaisir égal. Assurément mon œuvre de prédilection est la Saison, dont jusqu’à maintenant je n’ai pas rencontré de bons lecteurs ; mais je relis, régulièrement comme les sorties au printemps dans des lieux préférés, aussi bien Balzac que Cendrars, et tous ceux que j’ai eu la chance de republier et d’annoter. Si Jaccottet est indispensable à mon bonheur d’homme libre en plein air, le pessimisme de Houellebecq m’est presque fraternel. Par ailleurs existe mon pentagramme : Nerval, Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud, Mallarmé auxquels j’ai consacré plusieurs ouvrages chez Corti et plus récemment chez Cécile Defaut (Reconnaissances, 2009). Ajoutons, ou mieux, prenons en pleine considération des pages de Hölderlin, des recueils de Ponge et de Tortel (un pur bonheur d’expression), les « riens » de Paul-Jean Toulet, aussi tonique qu’un haïku.
JB
Avez-vous un projet en cours ?
J-LS
En projet, un livre de poèmes Vies en vues, qui va être publié le mois prochain au Castor Astral, un recueil d’impressions, Mes Moires, à la rentrée en Septembre, la publication d’une troisième Pléiade Verne sous ma direction (personnellement je me charge du Voyage au centre de la Terre) ; d’autres rêveries qui voudraient emprunter le cours des phrases. À l’heure actuelle une place pour le « carpe diem », en attendant l’heure des grandes épreuves mortelles, si impitoyables quand on les compare aux belles épreuves typographiques qui accompagnent, pour des gens comme moi, le fil de leur vie.
Note :
Cette correspondance bénéficie des trois fac-similés inédits de la lettre de Gênes que j'avais révélés dans Hommage à Gérard Martin et Alain Tourneux, Rimbaud, « littéralement et dans tous les sens », Classiques Garnier, 2012.

JB

23 janvier 2021

Esclaves

Rimbaud a été accusé d’avoir fait le trafic des esclaves. L’un des premiers à faire cette accusation est Lemonnier dans sa Vie de Verlaine (1907) où il rappelle les mots de Rimbaud (dans Une saison en enfer) disant qu’il avait horreur de tout travail :

« J’ai horreur de tous les métiers…

Le jeune homme se vantait. Il n’était pas si vicieux qu’il le voulait paraître. Il n’avait pas tant l’horreur du travail, puisqu’il a choisi, au Harrar, dans l’Arabie Pétrée et en Éthiopie, le rude métier de conducteur de chameaux et de pourvoyeur de nègres.»

Dans les années 1930, une universitaire britannique (née en Irlande) Enid Starkie, dans son Arthur Rimbaud in Abyssinia, après avoir découvert des notes du Foreign Office, écrivait que Rimbaud avait fait le commerce des esclaves . Puis elle revenait sur ce qu’elle avait écrit, dès 1939 semble-t-il, notamment dans une lettre à la revue des Jésuites Etudes (cf. compte-rendu du livre de Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud, dans la revue Etudes https://www.cairn.info/revue-etudes-2002-1-page-128.htm);  puis auprès de l’auteur italien Matucci, spécialiste de Rimbaud, qui avait contesté les déclarations d’Enid Starkie, elle s’excusait d’avoir propagé cette rumeur

Que trouve-t-on à ce dossier - du moins selon les éléments auxquels nous pouvons avoir facilement accès ? Selon Wikipedia « Il est seulement vrai qu'il [Rimbaud] demande à Ilg [son ami, ingénieur suisse et conseiller de Ménélik], dans une lettre datée du 20 décembre 1889, « deux garçons esclaves pour [son] service personnel ». Wikipedia commente : « Si la traite est interdite par Ménélik, elle se fait clandestinement et beaucoup d'européens possèdent des esclaves comme domestiques sans que cela soit considéré blâmable. Le 23 août 1890, l'ingénieur lui répond : « pardonnez-moi, je ne puis m'en occuper, je n'en ai jamais acheté et je ne veux pas commencer. Je reconnais absolument vos bon[ne]s intentions, mais même pour moi je ne le ferai jamais. »

 Notons que dans l’article Wikipedia sur Alfred Ilg, on lit : «  Selon le spécialiste de l'Ethiopie (et de l'Abyssinie) Jean-Michel Cornu de Lenclos, Alfred Ilg aurait eu à son service des esclaves, encore tard dans le siècle « [on suppose qu’on veut dire  l’extrême fin du 19ème siècle ? Ilg, qui devint une sorte de premier ministre de Ménélik, mourut, de retour en Suisse, en 1916 ].

 D’abord il faut préciser que si Ménélik a interdit la traite (comme roi du Choa ou comme empereur d’Abyssinie ? -  comme l’avaient fait ses prédécesseurs Théodoros et Johannès, d’ailleurs, avec peu de résultat) et probablement pour se conformer aux demandes des Britanniques, cela ne signifiait pas l’interdiction de l’esclavage* : l’esclavage était toujours en vigueur en Ethiopie (nouveau nom de l’Abyssinie) au moment de la conquête par Mussolini (1935) et ce fait fournissait une justification morale facile à la conquête (dont témoigne la célèbre chanson italienne Facetta nera (petit visage noir) – où on présente une « petite Abyssine », « esclave parmi les esclaves », libérée grâce aux Italiens.

                                                  * On dit que Ménélik et sa femme possédaient 70 000 esclaves.

 Que Rimbaud n’ait pas fait le commerce des esclaves (au moins jusqu’à 1885 !), on peut le lire dans une lettre à sa famille - si on admet que sa dénégation est sincère : la lettre est datée de Tadjourah (port de la côte africaine, faisant partie des possessions françaises d’Obock), en décembre 1885 (donc avant son départ pour l’expédition de vente d’armes à Ménélik).

 « Tadjoura, le 3 décembre 1885

« (…) Ce Tadjoura-ci est annexé depuis un an à la colonie d'Obock (…)

D'ici partent les caravanes des Européens pour le Choa, très peu de chose ; et on ne passe qu'avec de grandes difficultés, les indigènes de toutes ces côtes étant devenus ennemis des Européens, depuis que l'amiral anglais Hewett a fait signer à l'empereur Jean* du Tigré un traité abolissant la traite des esclaves, le seul commerce un peu florissant. Cependant, sous le protectorat français, on ne cherche pas à gêner la traite, et cela vaut mieux.
N'allez pas croire que je sois devenu marchand d'esclave. Les marchandises que nous importons sont des fusils (vieux fusils à piston réformés depuis 40 ans), qui valent chez les marchands de vieilles armes, à Liège ou en France, 7 ou 8 francs la pièce. Au roi du Choa, Ménélik II, on les vend une quarantaine de francs. Mais il y a dessus des frais énormes, sans parler des dangers de la route. »

                                       * Johannès IV, empereur d’Abyssinie, dont le centre du pouvoir était la province du Tigré ; le pouvoir de Johannès sur des royaumes vassaux comme le Choa de Ménélik était très théorique.

 

Donc, Si Rimbaud ne participe pas à la traite des esclaves, celle-ci ne le dérange pas puisqu’il approuve les représentants locaux du gouvernement français de ne pas y faire obstacle, contrairement aux Anglais… Notons que dans les premières éditions de ses lettres (1897) par son beau-frère Paterne Berrichon, les mots « et cela vaut mieux » sont supprimés…sans doute par égard pour Rimbaud, ou pour éviter les protestations du gouvernement français.

Enfin, dans les caravanes équipées par Rimbaud,  il est possible qu'il y ait eu des esclaves parmi les porteurs (on devait former les caravanes en passant des accords avec des sous-traitants, les uns fournissant les hommes, les autres les montures).

Il n’existe aucun argument selon lequel Rimbaud aurait lui-même fait commerce d’esclaves, ce qui d’ailleurs ne semblait pas possible pour des Occidentaux *

                                                  * « Du fait que les côtes de la Mer Rouge et du golfe d’Aden, en particulier les ports de Zeilah et Tadjourah, étaient sous l’autorité de sultans musulmans Somalis et Afars, ce sont ces ethnies musulmanes qui dominaient la traite des esclaves dans la Corne de l'Afrique. Par exemple la grande famine de 1890-1891 a contraint de nombreuses personnes du nord chrétien de l'Éthiopie à vendre leurs enfants à des musulmans » (Wikipedia, Esclavage en Ethiopie). Certes les sultanats locaux étaient progressivement passés sous protectorat des puissances occidentales, mais la traite ne fut certainement pas affectée avant longtemps, en dépit des interdictions officielles.

 

26 janvier 2021

« Je ne trouve jamais rien d'intéressant à dire »

Rimbaud a vécu la dernière partie de sa vie au point de rencontre de deux continents (la partie arabique de l’Asie et la corne de l’Afrique), au contact de cultures non-occidentales : qu’en a-t-il pensé ?

 

Notons d’abord que ce n’était pas un colonisateur : il n’était pas établi dans une colonie (même si par moments il résidait à Aden, colonie britannique* – en fait surtout une base navale et un entrepôt commercial, ou sur le territoire d’Obock, l’équivalent français d’Aden, de l’autre côté du détroit de Bab-el-Mandeb, plus tard remplacé par Djibouti comme chef-lieu de la colonie. C’était un commerçant accomplissant son travail pour l’essentiel sur un territoire non colonisé, l’Abyssinie, ou bientôt englobé dans l’Abyssinie comme le Harar - on peut remarquer que ce dernier territoire fut conquis justement par le roi du Choa, futur empereur d'Abyssinie,  par une sorte de colonisation interne – après avoir été un moment colonisé par l’Egypte en voie de modernisation du Khédive Ismaïl.

                                                   * Stricto sensu, Aden n'était pas à l'époque une colonie à part entière mais un établissement relevant administrativement de l'Empire des Indes. Elle accèdera au statut de colonie en 1937. Les Britanniques ont aussi progressivement étendu leur protectorat sur les petits sultanats, émirats ou cheikhats des zones voisines (sud-Yemen actuel).

 

L’Abyssinie*, empire majoritairement chrétien, extrêmement archaïque mais suffisamment redoutable**, ne tentait pas les colonisateurs occidentaux, sauf ceux qui tard venus, devaient se contenter de ce qui était encore disponible, comme les Italiens, qui tentèrent de s’y infiltrer, militairement ou diplomatiquement à partir des années 1880, aboutissant à la défaite désastreuse d’Adoua (1896), avant de revenir à la charge victorieusement sous Mussolini (1935-36). En attendant, les Italiens cs'établissent dans la colonie côtière de l’Érythrée.

                                               * Dans les pays occidentaux, on disait Abyssinie pour désigner cet empire, ou plus rarement Ethiopie. Finalement le nom Ethiopie, qui avait été adopté dans le pays dans ses rapports avec l'Occident, finit par s'imposer au 20 ème siècle. L'Italie utilisa plus longtemps la forme Abissinia, notamment à l'époque de l'invasion par les troupes de Mussolini (cf. par exemple la chanson à succès de l'époque (et de propagande)  Io ti saluto, vado in Abissinia,- je te dis au revoir, je vais en Abyssinie - c'est un soldat qui parle à sa fiancée). 
 

                                   ** Les Egyptiens, encadrés par des officiers européens ou américains, s’y étaient risqués en 1875 et essuyèrent deux défaites sanglantes.

 

Rimbaud a donc connu l’Abyssinie et les zones limitrophes, avec leurs peuplements divers (chrétiens essentiellement orthodoxes mais ayant développé une religion originale, animistes, musulmans). La première obligation du commerçant et de l’explorateur européen est de prendre conscience de la diversité des ethnies présentes (Amharas, Gallas ou Oromos, Hararis, Issas, Somalis, Afars, Danakils, etc) et d’en tenir scrupuleusement compte à tous égards, puisque sa vie peut en dépendre, au-delà des préoccupations commerciales ou savantes.

Parfois Rimbaud a recours à de simplifications impatientes qui nous paraissent « racistes » - mais il ne faut pas s’y fier, et y voir plutôt l’expression du mal de vivre dans des contrées inhospitalières pour l’Européen, même le plus dégagé de tout préjugé :

« Ne vous étonnez pas que je n'écrive guère : le principal motif serait que je ne trouve jamais rien d'intéressant à dire. Car, lorsqu'on est dans des pays comme ceux-ci, on a plus à demander qu'à dire ! Des déserts peuplés de nègres stupides, sans routes, sans courriers, sans voyageurs : que voulez-vous qu'on vous écrive de là ? Qu'on s'ennuie, qu'on s'embête, qu'on s'abrutit ; qu'on en a assez, mais qu'on ne peut pas en finir, etc., etc. ! » (lettre à sa famille, février 1890).

Il a aussi (partiellement) connu l’Arabie avec surtout la colonie d’Aden avec son peuplement mélangé d’Européens, de Yéménites, de courtiers grecs qui ont été souvent ses compagnons et d’autres populations (commerçants juifs et indiens notamment) *. On y parle toutes les langues du commerce : anglais, français, arabe, italien, grec.

                                                 * Le premier travail que la société Bardey lui avait confié était la surveillance de trieuses de café indiennes, femmes des soldats de l’armée des Indes cantonnés à Aden

 

14 janvier 2021

Comprendre Rimbaud

Ce Charme ! il prit âme et corps,
Et dispersa tous efforts.
 
Que comprendre à ma parole ?
Il fait qu'elle fuie et vole !

          
A.R., Ô saisons, ô châteaux

  Pour aimer la poésie d'Arthur Rimbaud, au début, pas besoin de tout comprendre. Nulle part dans la littérature ne s'est exprimé avec autant de force que chez cet auteur le refus du monde tel qu'il est, le désir d'échapper, le désir... ! Nulle part la rage et le courage d'être libre, dans la pratique de la vie comme dans l'usage des mots. Intellectuellement et littérairement armé par la fréquentation précoce des livres, arc-bouté contre une mère trop impérieuse, enflammé par les idées révolutionnaires de la Commune, Rimbaud est le Poète par excellence au sens où, plus que tout autre, il a voulu la poésie capable de changer la vie. Tant qu'il en a eu la force, il a couru derrière l'idée d'une "poésie objective", qui lui permettrait de comprendre le monde et d'agir sur le réel, de réveiller les volcans, de "relever" les Déluges, de "réinventer l'amour", d'accomplir "la magique étude du bonheur". Il a voulu "trouver une langue" faisant appel à tous les sens, ouverte à tous les jeux. Il s'est ingénié à retourner et détourner les vieilles maximes pour les jeter à la tête du Vieux Monde. On aime Rimbaud parce qu'on a une fois senti cela et qu'on y a vu passer les plus éclatants des astres : la Révolte et l'Utopie. On aime Rimbaud parce qu'on y a reconnu quelque chose comme l'essence de la jeunesse. On aime Rimbaud parce qu'on y a reconnu, le génie en plus, quelque chose de soi.

"Ça ne veut pas rien dire !"

     
C'est après que la difficulté commence, quand on a mordu au fruit et qu'on veut le croquer tout entier. Face aux textes de Rimbaud (si l'on excepte les poèmes de l'année 1870, d'un accès plus facile), le lecteur est souvent décontenancé. On peut croire parfois que ça ne veut rien dire.

     En Rimbaud semble se matérialiser (comme chez Mallarmé à la même époque) le rêve "moderne" d'une création langagière à l'état pur, exempte de toute fonction utilitaire ou référentielle, libérée même du souci de signifier, tel que le formule par exemple Novalis, à la fin du XVIIIe siècle :

"Des récits décousus, incohérents, avec pourtant des associations, tels des rêves. Des poèmes parfaitement harmonieux tout simplement, et beaux de parfaites paroles, mais aussi sans cohérence ni sens aucun, avec au maximum deux ou trois strophes intelligibles — qui doivent être comme de purs fragments des choses les plus diverses. La poésie, la vraie, peut tout au plus avoir en gros un sens allégorique et produire, comme la musique, etc., un effet indirect."

     Quand on lit ces lignes du grand romantique allemand, dans la section de ses "fragments" intitulée "Littérature future"[1], on croit voir décrite par anticipation cette étrangeté qui nous rend incompréhensibles tant de poèmes de Rimbaud.  

      Leur obscurité ne nous empêche pas de les apprécier. On a enregistré l'éclat d'une image insolite, l'énergie d'un phrasé ... On lit, on relit. Un jour, on se rend compte qu'on les connaît par cœur : ils vous tiennent sous leur "charme" sans que vous ayez vraiment percé leur mystère. Finalement on se les raconte comme ci ou comme ça, parce qu'on est ainsi fait qu'on veut donner du sens. Plus tard, on les envisagera parfois tout à fait autrement. On découvrira l'exégèse de tel ou tel spécialiste, et on changera d'avis. Plus d'une fois, on rougira de s'être contenté d'une lecture superficielle ; plus souvent encore, d'avoir inutilement compliqué le sens d'un texte (car l'hermétisme rimbaldien est généralement plus facétieux ou ludique que ne l'imaginent des lecteurs trop sérieux). Il m'arrive de rêver à la façon dont ce voyou de Rimbaud ricanerait en lisant les exégèses dont nous assortissons ses textes ... Bref, rien n'est plus périlleux que de prétendre expliquer certains poèmes des années 71-72 ou proses des Illuminations, comme on va essayer de le faire ici.      

     En adressant l'un de ses poèmes à son ancien professeur Georges Izambard (Le Cœur supplicié, dans sa lettre du 13 mai 1871 dite "lettre du voyant"), Rimbaud le met en garde : "Ça ne veut pas rien dire" ! Quelles que soient les raisons pour lesquelles le sens est caché — et il y en a de toutes sortes : quête d'un nouveau dire poétique, goût de l'énigme, souci de masquer l'allusion personnelle, de travestir quelque peu les aspects les plus subversifs, moralement ou politiquement, du discours latent du poème —, nous sommes donc mis en demeure d'interpréter. C'est-à-dire de courir le risque de l'interprétation. C'est-à-dire, aussi, d'avoir à "traduire" le poème dans la langue de "l'universel reportage" (comme Mallarmé définit le parler de tous les jours, la langue en tant qu'instrument de communication et véhicule du discours rationnel). Opération problématique s'il en est. Le "Charme" (avec la majuscule que lui met Rimbaud dans Ô saisons, ô châteaux), les sons, le rythme exactement mesuré, l'irréductible singularité du chant dans sa profération cadencée, le souffle et la voix propres de l'auteur, sont difficilement "traductibles". Les mots ont plusieurs sens, les symboles sont rarement univoques. À sa mère qui lui demandait un jour ce qu'il fallait comprendre dans Une saison en enfer (c'est sa sœur Isabelle qui rapporte la chose dans un article intitulé Rimbaud mystique), le poète aurait répondu : "J'ai voulu dire ce que ça dit, littéralement et dans tous les sens !" Nous voilà donc simultanément avertis qu'il y a une vérité à trouver et que cette vérité peut être complexe, ambiguë, multiple et, pour le dire encore avec le même mot que le poète, fuyante.

 

"Trouvez Hortense !"

      Interpréter un poème de Rimbaud nécessite en général un véritable décodage visant à déceler les allusions à l'expérience vécue, à préciser la ou les signification(s) des mots rares utilisés, à redéployer les "textes" antérieurs (symboles universels, poncifs contemporains, références littéraires, auto-citations) dont le texte rimbaldien est en partie la réécriture, sans parler du travail de graphologue et de philologue qu'impose dans certains cas le déchiffrage des manuscrits. Entreprise aventureuse, comme le montre la diversité des interprétations proposées parfois pour un même texte, mais aujourd'hui facilitée par l'accumulation des documents et des preuves versés au dossier, des années durant, par une émérite critique rimbaldienne.

     Le lecteur de Rimbaud a, je crois, quelque dette à reconnaître à l'égard de ces chercheurs qui, ces dernières décennies, ont sensiblement accru par leurs travaux la lisibilité (relative) des textes du poète. Le travail sur les manuscrits (Guyaux, Murphy...), sur le contexte historique et littéraire (Brunel, Claisse, Fongaro, Murphy, Reboul ...), l'analyse littéraire minutieuse (Henry, Meyer, Schaeffer ...), le renouveau des travaux sur la forme (Murat...) — pardon à ceux que j'oublie — ont permis d'éclairer des textes, ou des passages de textes, jusqu'ici impénétrables ou mal compris.

     Malheureux rimbaldiens, pourtant, qui croisent toujours sur leur route quelque insolent poète pour leur déclarer, comme jadis René Char à Étiemble :

"Ce labeur de ramassage n'ajoute pas deux gouttes de pluie à l'ondée, deux pelures d'orange de plus au rayon de soleil qui gouverne nos lectures."[2]

    Je trouve, quant à moi, un certain mérite à ceux qui persévèrent dans l'effort d'interprétation sans se laisser intimider par ces gardiens du Temple, aux noms souvent prestigieux, qui semblent veiller sur les mystères de l'œuvre, comme si la poésie de Rimbaud avait quelque chose à perdre à être comprise ! André Breton prophétisant dans Flagrant Délit, à l'encontre du laborieux glossateur : "Tu ne connaîtras jamais bien Arthur Rimbaud" ; René Char affirmant de façon péremptoire, dans Recherche de la base et du sommet : "Son poème, s'il fascine et provoque le commentateur, le brise aussitôt, quel qu'il soit." ; Hans Freibach (ou d'autres, d'humeur voisine) proclamant, avec une intransigeance qui se voudrait jumelle de celle du poète : "Non ! je ne lirai pas Arthur Rimbaud!"[3] Au prétexte que la Poésie, ça ne s'explique pas : ça s'écrit, ça se sent, et surtout ça se vit ... ! 
     Mais la première fidélité à Rimbaud n'est-elle pas au contraire d'accepter le jeu qu'il propose à ses lecteurs : "Trouvez Hortense !" (A.R., H) ? Qui ne cherche pas ne joue pas franc jeu !

    

"Je ne m'occupe plus de ça !"

     Pendant ses années d'apprentissage, Rimbaud a conduit sa vie et son œuvre comme une fable sur la difficulté de vivre à la hauteur de ses rêves. Jusqu'à ce que, vers l'âge de vingt ans, il se décide à jouer pour de bon la scène de sa mort littéraire, selon le scénario que ses textes avaient depuis longtemps préfiguré : Le Bateau ivre, l'Adieu d'Une Saison en enfer, le Départ des Illuminations, ... La lettre du Voyant, déjà ... :

"Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables : viendront d'autres horribles travailleurs [...] " 

     Arthur Rimbaud, on le sait, cessa d'écrire de la poésie vers 1875 pour aller gagner sa vie dans le commerce, en Afrique. L'"œuvre-vie", si l'on entend par là comment, chez un poète, œuvre et vie se répondent et se façonnent réciproquement, s'arrête là. Après cette date, la trajectoire de Rimbaud est une vie-sans-œuvre. Il paraît bien paradoxal d'englober sous le titre d'"œuvre-vie", comme le fait Alain Borer (Œuvre-vie, édition du centenaire, Arléa, 1991) la vie et la correspondance africaines de Rimbaud.

     On s'est beaucoup interrogé sur les raisons du "silence de Rimbaud". Il y en a sans doute plusieurs, qui se sont mutuellement renforcées. La première est la conviction, héritée de Baudelaire et ressassée tout au long de son œuvre, que l'Art est par nature mensonge, qu'il n'y a de poésie que de l'Impossible et que toute quête poétique digne de ce nom est vouée d'avance à une insatisfaction fatale. Sartre résumait fort bien cette posture idéologique dans une note fameuse de Qu'est-ce que la littérature :

"La poésie, c'est qui perd gagne. Et le poète authentique choisit de perdre jusqu'à mourir pour gagner."[4]

     Une autre, à laquelle on ne songe pas assez, est que Rimbaud était un poète pauvre, absolument désargenté. Une fois consommée la rupture avec Verlaine et constatée (à l'automne 73) l'hostilité du milieu littéraire parisien, le jeune auteur pouvait légitimement se demander s'il y avait un avenir pour lui dans la République des Lettres. N'ayons garde d'oublier que nulle maison d'édition, nulle revue ou presque ne s'est intéressée aux écrits de Rimbaud avant 1886. Il n'est, par exemple, venu à l'idée de personne (j'entends : parmi ceux qui en avaient les moyens) de publier Le Bateau ivre qui, pourtant, avait fait quelque bruit dans le public des poètes, à l'automne 1871 ! Mais il est vrai que l'on vivait, en ces années qui suivirent l'écrasement de la Commune, aurore de la nouvelle République, troisième du nom, une bien sombre "nuit d'hiver" (Génie)... Bref, la poésie ne nourrissant pas son homme, il fallait bien, d'une manière ou d'une autre, (dit plaisamment Julien Gracq dans La littérature à l'estomac) "changer de job". 

     Enfin, la poésie n'était pas pour Rimbaud une occupation qui puisse s'ajouter à une autre, un de ces suppléments d'âme à l'aide desquels les hommes cherchent à compenser une vie "monotone et imméritée" (Jules Laforgue). Il ne voyait pas la littérature, à la manière de Stendhal, comme "un miroir que l'on promène le long du chemin" ; il ne la concevait pas comme un reflet de la vie mais comme une arme pour la changer, une mesure de salut public et privé ! Et, probablement, à défaut d'une révolution sociale dont l'espoir s'était éloigné avec l'échec de la Commune, était-elle devenue peu à peu pour lui une vie de substitution, un refuge. Il s'y était engagé tout entier : la poésie était l'échappatoire à "nos horreurs économiques" (A.R., Soir historique), l'"occasion unique de dégager nos sens" (A.R., Solde)... Aussi, lorsque Rimbaud eut fait l'amère expérience de l'inefficacité de cet instrument, sous le triple rapport de la révolte sociale, de la vie affective et de la subsistance matérielle, il était à craindre qu'il apportât à la liquidation de l'entreprise la même farouche détermination qu'il avait mise à s'y lancer. Il en fut bien ainsi : "Je ne m'occupe plus de ça !" (déclaration de Rimbaud à Delahaye en 1879, au témoignage de ce dernier).

 

"La vie est la farce à mener par tous. Assez ! Voici la punition."

      Au cours de cette mauvaise farce que fut sa vie (qu'est toute vie, si l'on en croit le célèbre aphorisme de "Mauvais sang"), c'est assurément dans le personnage du Poète que Rimbaud a trouvé son meilleur rôle. En se faisant négociant en Abyssinie, a dit André Breton, "il échappe à un si grand nombre d'autres pièges que le représenter à la fin de sa vie comme un commis voyageur apparaît comme une image grossière"[5]. Il est vrai, mais n'empêche. Malgré l'intérêt, doublé de compassion, qu'il est légitime de porter à la vie entière d'Arthur Rimbaud dans l'unité de son destin, on parvient mal à ressentir pour le fantassin de la pénétration coloniale dans la Corne de l'Afrique, en quête d'ivoire, de cuirs et de respectabilité, la même sympathie que celle qu'on éprouve à l'égard de l'adolescent réfractaire et du poète. 

     Il est pourtant diverses sortes de dévots qui font du "silence de Rimbaud" le couronnement paradoxal de son œuvre :    

     Il y a ceux qu'Aragon appelle les "héraldistes du silence"[6], pour qui, s'agissant d'un poète, le silence prolonge la parole poétique et la dépasse. La poésie n'est-elle pas par essence, pour le langage, expérience de la limite, confrontation avec l'ineffable ? Je partage assez, là dessus, "l'humeur" dont Julien Gracq fait état dans un article de 1954 : 

"Il y a des jours — quand on vient de relire les Illuminations ou la Saison — où on prend de l'humeur contre ces singuliers adorateurs de Rimbaud qui ne cherchent rien tant qu'à nous persuader que de son passage à travers la poésie, il ne reste sérieusement à considérer que le trou." [7]

     Il y a aussi ceux qui veulent voir dans cette rupture du jeune homme avec la littérature une forme supérieure de courage ou de lucidité désenchantée, une abnégation de soi exigeant une vertu surhumaine. Albert Camus leur a répondu en rappelant, dans L'Homme révolté[8], que "le génie seul suppose une vertu, non le renoncement au génie". 

     Certains ont cru y déceler une façon, pour Rimbaud, de vivre sa poésie après l'avoir écrite, une continuation de "l'œuvre-vie" commencée en 1870 sur les routes des Ardennes. Alain Borer (auteur de l'édition dite du centenaire, en 1991, chez Arléa) est allé jusqu'à se scandaliser que les commentateurs de Rimbaud croient pouvoir se dispenser du voyage au Harar sur les brisées de leur poète [9] car :

"[...] pour lire ses poèmes jusqu'à se passer des gloses, il faut les incorporer, suivre le conseil qu'il [Rimbaud] donne à Delahaye de lire et marcher."[10]

On souhaite bonne chance à ceux qui espèreraient surmonter les difficultés de l'œuvre à l'aide de cette méthode ambulatoire ! Qu'Alain Borer, malgré tout, se rassure ! Aujourd'hui, les fans de Rimbaud semblent s'intéresser davantage à ses tribulations qu'à ses Illuminations. Cinéastes et photographes, dessinateurs de BD et "touristes littéraires" arpentent les rives de la Mer Rouge sur les pas de l'Homme aux semelles de vent. Les adeptes de ce que Louis Aragon appelait les "parties de Zanzibar" [11] se multiplient. À l'étal des libraires, on célèbre désormais "Rimbaud l'Africain" plus souvent que "Rimbaud le Poète"...

     René Char lui-même n'a-t-il pas salué dans un poème la défaite d'Arthur devant "la Vampire qui nous rend gentils" ? (Illuminations, Angoisse).

"On ne peut pas, au sortir de l'enfance, indéfiniment étrangler son prochain [...] Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi." [12]

     Mon interprétation du fameux poème de Char est fort réductrice, j'en conviens (et même un peu malhonnête). Mais le texte autorise cette lecture moralisatrice et cela suffit pour qu'on ne l'aime pas ! On ne se félicitera pas ici que l'auteur d'Une saison en enfer, ce "fils de famille" ("Mauvais sang") en guerre contre le destin, celui qui disait "Jamais je ne travaillerai" ("Délires I"), ait été finalement conduit à abandonner l'écriture pour embrasser une de ces carrières prosaïques auxquelles, cinq ans durant, entre 1870 et 1874, il avait tant rêvé d'échapper ! Peut-être pensa-t-il d'abord trouver aux pays du soleil et des aventures un terrain propice pour « trafiquer dans l’inconnu » (lettre aux siens datée de Harar, 4 mai 1881), avoir de l'or, tromper la mort. Mais il suffit de lire la fade et mélancolique correspondance africaine de Rimbaud pour mesurer tout ce qu'il trouva en réalité d'ennui dans cette existence, malgré l'attrait du voyage et « l'héroïsme de la découverte » (A.R., Mouvement).

     Sur cette question tant débattue du "silence de Rimbaud", peut-on enfin conclure sans citer Martin Heidegger ?

"Ne peut toutefois vraiment se taire que celui qui a charge de dire ce qui montre la voie et l'a dit en effet, par le pouvoir de la parole qui lui a été conféré. Ce silence est autre chose que le simple mutisme. Son ne-plus-parler est un avoir-dit. Entendons-nous avec une suffisante clarté, dans le Dit de la poésie d'Arthur Rimbaud, ce qu'il a tu ? Et voyons-nous là déjà l'horizon où il est arrivé ?" [13]

Heidegger veut-il signifier par là que Rimbaud déposa la plume parce qu'il avait épuisé ce qu'il avait à dire, ayant atteint ce savoir ineffable et quintessencié que nous devons désormais, désespérément, faire effort pour approcher ? Camper ainsi Rimbaud en sibylle ou en Sphinx des temps modernes serait encore une façon bien mythique d'écrire l'histoire. Sachons gré, toutefois, au philosophe d'avoir souligné en termes choisis que le plus urgent, concernant Rimbaud, reste d'essayer de comprendre ce qu'il a dit avant de se taire. Oui, décidément, mieux vaut "considérer Rimbaud dans la seule perspective de la poésie", comme nous y invite René Char dans Recherche de la base et du sommet [14].

 

"Rimbaud le Poète, cela suffit ..." 

    On l'a dit   

                  « Rimbaud le Voyant » (A. Rolland de Renéville)
                  « Rimbaud le Voyou » (B. Fondane)
                  « l’ange de Charleville » (P.Claudel) 
                  « l'homme aux semelles de vent » (P.Verlaine)
                  « le génie impatient » (H.Mondor)

   Il a eu       

        une « puberté perverse et superbe » (S. Mallarmé)
                  « la volonté de vivre une poésie en acte » (G. Macé)

   Il a su         

                 « trouver la vie secrète de la poésie » (A. Artaud)

   Il a              

        poursuivi une « recherche mystique » (P.J. Jouve)
        « révolutionné la poésie » (A. Breton)
        « découvert je ne sais quelle radiation » (P. Valéry)

   Puis il s'est        

                  « opéré vivant de la poésie » (S. Mallarmé)

   Il est devenu

                  « un âpre marchand raciste et colonialiste » (Étiemble)
                  « le type le plus audacieux de l'explorateur » (J.-M . Carré) 
                  « quelqu'un qui avait été lui, mais ne l'était plus d'aucune façon »
                 (S. Mallarmé)
                  « un assez lamentable polichinelle » (A. Breton)
                  un « prototype de résistance à la chaleur » (V. Segalen)

   Il aura été         

    un « poète maudit » (P. Verlaine)
    un « passant considérable » (S. Mallarmé)
    un « ange en exil » (P. Verlaine)
    « un mystique à l'état sauvage » (P. Claudel)
    « un monstre de pureté » (J. Rivière)
    « un visionnaire de sa propre vie » (V. Segalen)
    un « aventurier de l'idéal » (J.-M. Carré)
    un « aventurier du réel » (A. Borer)
    « surréaliste dans la pratique de la vie, et ailleurs » (A. Breton)
    un « météore allumé sans motif autre que sa présence » (S. Mallarmé)
 

                 « le Poète, cela suffit, cela est infini » (R. Char) [15]
 

   C'est à Rimbaud, le poète, qu'est dédié ce site. 

 

"Pour comprendre Rimbaud, lisons Rimbaud !"

     Ce travail ne sera pas inutile s'il peut aider quelques lecteurs curieux de la poésie rimbaldienne — comme il m'aura aidé moi-même — à mieux comprendre l'univers qui fut celui du jeune auteur au moment où, malgré souffrances et remords (voir Une saison en enfer), et en dépit d'un incoercible sentiment de culpabilité (voir Honte), il croyait encore trouver sa liberté et son bonheur dans et par la littérature.

     Je n'ai pas la prétention d'apporter des interprétations nouvelles. Mon but est seulement, à travers l'Anthologie commentée notamment, de faire profiter les internautes — amateurs de poésie, enseignants, étudiants ou lycéens — des acquis de l'exégèse rimbaldienne dans l'analyse de quelques textes, en vulgarisant les connaissances que j’ai pu acquérir par mes lectures et en témoignant sur la façon dont je me raconte les textes quand je les lis. Il ne faut pas chercher d'autre ambition aux commentaires qu'on lira sur ce site.     
     Comme on l'aura compris, la référence à la tradition critique (la révérence à l'égard de la parole savante) est au centre de ma démarche. Au point que certaines de mes pages ressemblent davantage à une mosaïque de citations qu'à une production véritablement personnelle. 
    Je ne m'interdis pas pour autant toute approche subjective dans l'interprétation des textes. Un principe d'"objectivité", en ce domaine, eût été impraticable. Je formule donc, à l'occasion, mes propres hypothèses de sens, au risque d'ajouter quelques perles de mon cru au florilège (déjà riche) du délire rimbaldien.     
   J'essaie, lorsque j'étudie un texte, de citer les principales hypothèses d'interprétation avancées à son propos. Mais il n'entre pas dans mes intentions de dresser la liste exhaustive des gloses existantes. Je ne cite que ce que j'estime éclairant, afin de renseigner le lecteur sur l'état du débat critique... et pour avouer mes sources. 
    Je m'accorde ainsi, à l'égard de la dite tradition critique, une sorte de droit d'inventaire qui pourra paraître lui aussi très "subjectif". Le risque de partialité est d'autant plus grand que je ne prétends pas avoir tout lu, loin de là. On me pardonnera, j'espère, cette imp(r)udence.     
     Je tente, enfin, de me tenir à égale distance de ces deux travers symétriques du rimbaldisme : la bigoterie (la propagation naïve et superficielle du mythe), la rage démystificatrice (qui, sous prétexte de lucidité ou de scientificité, dessèche l'approche et détruit l'enthousiasme). Je ne jette pas la pierre à Étiemble dont l'entreprise de déconstruction du mythe a fait souffler un vent salubre et doit être continuée. Le culte dont Rimbaud est l'objet, la sous-culture qui en procède, ont véritablement, parfois, de quoi affliger. Cependant, parmi les variétés de cette sous-culture rimbaldiste, celle qui se fait une spécialité de persifler les autres d'un air supérieur et prétend pourfendre le mythe tout en s'en nourrissant, n'est ni la moins répandue, ni la moins affligeante.

     Oui, il y a sans doute quelque témérité à se lancer dans un projet comme le mien ! Mais l'entreprise est séduisante et, je l'espère, rendra service. La poésie passe parfois aujourd'hui pour une forme de littérature déroutante ou désuète. Celle de Rimbaud, auteur réputé difficile, ne devrait pas échapper à la règle. Pourtant, les jeunes gens se retrouvent naturellement dans ce flamboyant poète qui a composé son œuvre entre quinze et dix-neuf ans, et dont les textes reflètent cette alternance d'angoisse et d'espoirs, ce vertige au seuil des choix décisifs, qui sont le propre de l'adolescence. Quelques éclaircissements ou hypothèses de lecture suffisent parfois à leur ouvrir un chemin dans un poème apparemment incompréhensible, à les encourager à lire, à lire vraiment Rimbaud. 

     Le bon conseil reste celui du poète Yves Bonnefoy dans son Rimbaud de la collection Écrivains de toujours :

      "Pour comprendre Rimbaud, lisons Rimbaud !" [16].  

 

                                                                                    A.B. Septembre 2003.

 

_________________

[1] Cité par Tzvetan Todorov, Théories du symbole, Points, 1985, p.210.

[2] Rimbaud. Texte de 1956, d'abord paru dans les Cahiers G.L.M., qui servira ensuite de préface aux Œuvres de Rimbaud, Club français du livre, 1957, puis sera intégré à Recherche de la base et du sommet, Pléiade Char p.727-734.

[3] Hans Freibach, "Non ! je ne lirai pas Arthur Rimbaud!", La Sape, 1991.

[4] Jean-Paul Sartre, Qu'est-ce que la littérature, coll. Idées, p.47

[5] André Breton, "L'Affaire Barrès", Littérature, 1921, in Œuvres complètes, Pléiade p.414.

[6] Louis Aragon, "Chronique du Bel Canto", Europe n°11, 1946.

[7] Julien Gracq, "Un centenaire intimidant", Arts, 20 octobre 1954.

[8] Albert Camus, L'Homme révolté, Gallimard, 1951, p.115.

[9] Alain Borer, Rimbaud en Abyssinie, Seuil, 1984, p.35-36.

[10] ibid. p.99.

[11] Louis Aragon, Traité du style (1928), coll. L'imaginaire / Gallimard, 2000, p.82.

[12] René Char, Fureur et Mystère, La Fontaine narrative, 1947. Pléiade p.275.

[13] Extrait de Aujourd'hui Rimbaud.. Enquête de Roger Munier, Paris, Lettres modernes Minard, 1976.

[14] Pléiade Char, p.730.

[15] Pléiade Char, p.727. J'emprunte la précédente liste (en l'abrégeant et en l'adaptant quelque peu) à Pascaline Mourier-Casile (Arthur Rimbaud, Pocket, 1998, p.5-9). 

[16] Yves Bonnefoy, Rimbaud par lui-même, Seuil, 1961. Repris en 2009 dans Notre besoin de Rimbaud, Le Seuil.

 

 

20 janvier 2021

Rimbaud ou le rêve de l'ingénieur

Respectueux des cultures locales, Rimbaud restait un occidental, passionné, comme un personnage de Jules Verne, par la culture scientifique.

 Olivier Fournout, dans la revue TELECOM n° 171, écrit :

«  De Chypre, d’Arabie et de la Corne de l’Afrique, Rimbaud passe commande de longues listes de matériels et de livres techniques, pour son usage professionnel. Il se procure plus de soixante ouvrages, sur la télégraphie électrique, les appareils plongeurs, la topographie, l’industrie textile, les travaux de ponts et chaussées, l’hydraulique, la métallurgie, l’histoire naturelle, la menuiserie, l’agriculture, l’armurerie, le bâtiment, les mines, la mécanique. Rimbaud, ingénieur et explorateur des pays qu’il traverse, demande qu’on lui livre quantité d’instruments (sextant, baromètre, cordeau d’arpenteur, longue vue, compas, graphomètre,...) »

https://www.telecom-paris-alumni.fr/article/revue-171-rimbaud-ingenieur/15/01/2014/1387

 Parmi ces livres figurent en bonne place les livres d’apprentissage des langues ; à ses parents il demande de lui procurer « le Dictionnaire de la langue amhara [sic] (avec la prononciation en caractères latins), par M. d’Abbadie, de l’Institut », en écrivant « à M. le Directeur de la Librairie des Langues orientales, à Paris » - afin que l’ouvrage lui soit expédié « contre remboursement, à l’adresse ci­-dessous », (suit son adresse à Aden). Le livre arriva bien, avec un retard qui énervait Rimbaud (depuis les Ardennes, il n’était pas si évident pour sa famille de lui procurer ce qu’il voulait).

 Et quand il pense au fils qu’il pourrait avoir, il rêve qu’il soit « Un ingénieur renommé, un homme riche et puissant par la science » (lettre à sa famille).

Si ses conversations avec ses confrères commerçants devaient être réduites aux matières professionnelles, on sait qu’il apprécia la compagnie de voyageurs cultivés avec qui il pouvait parler de sujets divers : les Italiens Franzoj, Ugo Ferrandi et Ottorino Rosa, le Français (et Marseillais) Jules Borelli, le Suisse de Zurich (et ancien élève du Polytechnicum) Alfred Ilg, mais aussi certains pères missionnaires capucins.            .

 

19 janvier 2021

Peut-on connaître le véritable visage de Rimbaud en Arabie et Afrique ?

Rimbaud qui s'intéressait à la photographie, a laissé quelques photos de paysages ou de personnages - y compris trois photos de lui-même.

Sur ces photos, malgré le caractère brouillé de celles-ci, il apparait conforme au portrait qu'en fait l'explorateur italien Ugo Ferrandi, que Rimbaud a rencontré à plusieurs reprises à Aden, ou sur la route du Harar et du Choa: 

« Grand, décharné, les cheveux grisonnants sur les tempes, vêtu à l’européenne, mais fort sommairement, avec des pantalons plutôt larges, un tricot, une veste ample, couleur gris-kaki, il ne portait sur la tête qu’une petite calotte, également grise, et bravait le soleil torride comme un indigène. Bien que possédant un petit mulet, il ne montait pas pendant les marches, et, avec son fusil de chasse, il précédait la caravane, toujours à pied. »

 Bien entendu, on n'est pas obligé de croire que Rimbaud faisait à pied tous les parcours de ses voyages !

C'est aussi l'image qu'en donnent les témoins interrogés par Victor Segalen en 1906, ces commerçants dont chacun, à l'en croire, se présente comme « l’intime ami de Rimbaud qui n’en avait pas d’autre » :

« Un grand homme maigre, sec, grand marcheur, oh ! marcheur étonnant !… le paletot ouvert, un petit fez sur la tête, il allait, allait toujours. — C’était un homme d’une conversation stupéfiante : tout à coup il vous faisait rire, mais rire ! »

 Segalen demande pourquoi il n'a pas réussi en affaires : « — Manque de capitaux, d’abord. Le pays, à ce moment, était absolument sauvage et nécessitait d’importantes mises de fonds pour organiser les caravanes… Mais notre homme était extraordinaire… Il parlait anglais, allemand, espagnol, arabe et galla. Puis il était très sobre, ne buvait jamais d’alcool ; du café seulement, à la turque, comme on en prend dans le pays. » Même bon comptable, il semblait rechercher autre chose que les affaires.

« — L’argent le tentait, pourtant ?

 — Il était très parcimonieux, très acharné, mais de gros gains ne l’auraient même pas satisfait.»

(Un train en Afrique, blog de Hugues Fontaine, Le Double Rimbaud, http://www.africantrain.org/le-double-rimbaud)

 

Dans les années 1910, le poète (et diplomate) Paul Claudel, grand admirateur de Rimbaud, rencontra un autre diplomate qui prétendait avoir connu Rimbaud en Arabie, probablement vers 1882-83, Gabriel Ferrand, qui avait débuté comme employé chez Bardey. Le portrait que donnait Ferrand est un peu étonnnant : Rimbaud est décrit comme un pauvre type, un marginal avec les mains et les pieds teints au henné, qui reste longuement accroupi sur ses talons et rit silencieusement, avec une conversation idiote. Ferrand ajoute qu'il vivait avec une femme indigène qui a fait une fausse couche.

Le portrait de Ferrand correspond-il à un moment de l'existence de Rimbaud, où ce dernier aurait pu tomber dans une forme de dépression - il manque à cette description affligeante la consomation du kat, la drogue locale qu'on mâche en feuilles (mais les effets sont plutôt stimulants qu'abrutissants) ?*

                                                                            * Pour le témoignage de Ferrand, voir l'étude déjà citée d'Alban Caussé et Jacques Desse http://www.mag4.net/Rimbaud/archives/public/fichiers/Rimbaud-Aden-1880-comp.pdf. et Jacques Desse, Claudel et les visages de Rimbaud,  https://issuu.com/libraires-associes/docs/claudel-icones-visages-rimbaud

 

 Avec ce témoignage, à prendre avec précaution, on parait loin du personnage fiable et efficace, en même temps que taciturne et conservant ses distances, mais aussi sarcastique, décrit par les autres sources.

Dans tous les cas, il semble que Rimbaud ne touchait plus à l'alccol, ce qui correspond d'ailleurs à ce qu'on sait du regard très critique qu'il avait sur ses années de jeunesse.

 

Enfin, à l'exception de la femme indigène (prénommée Mariam ? - une photo identifiée à Mariam a été publiée par l'explorateur-commerçant Ottorino Rosa, ami de Rimbaud, dans un livre paru en 1913, Il impero del leone di Giuda: note sull'Abissinia)*, on ne sait rien sur sa vie sentimentale et sexuelle qui pourrait bien s'être limitée à cette Mariam  - et personne n'a évoqué (sauf une source qui semble très peu crédible) des aventures homosexuelles.

                                                                                         * Comme on l'a dit, Ottorino Rosa précise qu'il a eu un moment la soeur de Mariam comme compagne.

 

Si quelqu'un connaissait bien Rimbaud à cette époque (du moins tel qu'il apparaissait aux yeux d'autrui) , on peut penser que c'était son employeur Bardey (qui lui fit un certificat très élogieux lorsque Rimbaud quitta son entreprise pour organiser sa pénible opération de livraison d'armes au roi du Choa fin 1885). Bardey décrit Rimbaud ordinairement calme et réservé, mais aussi bourru dans les moments de tension, s'emportant volontiers contre ce sale pays ou cet idiot de X*, mais en quelque sorte sans y croire, pour décompresser. Pour Bardey, « Le fond de son caractère était la précision, la hardiesse et l’audace ». Il note également : « Sa charité, discrète et large, fut probablement une des bien rares choses qu’il fit sans ricaner ou crier à l’écoeurement. »

                                             * Par exemple, Rimbaud écrit en 1887 : « J'étais associé avec cet idiot de Labatut qui, pour comble de malheur, est mort.»

 

 Pour les citations d'Ugo Ferrandi et de Bardey, voir l'article de Philippe Sollers, Le fusil de Rimbaud

 http://www.philippesollers.net/Rimbaud.html

et le blog http://www.mag4.net/Rimbaud/souvenirs-bardey.html pour les souvenirs de Bardey.

                                                                         

11 août 2021

Livres sur Rimbaud en ligne (postérieurs à 1918)

Bulletin des Amis de Rimbaud, numéros 1-7, Mézières, janvier 1931 - avril 1939. Gallica.

Michel Arouimi, Les apocalypses secrètes: Shakespeare, Eichendorff, Rimbaud, Conrad, Claudel..., L'Harmattan, 2007.

Anne-Emmanuelle Berger, Le Banquet de Rimbaud. Recherches sur l'oralité, Champ Vallon, 1992. Google books search.

Paterne Berrichon, Arthur Rimbaud, Poésies, Messein, Les Manuscrits des maîtres, 1919. Wikisource.

Nikola Bertolino, Rimbaud ou la poésie objective, L'Harmattan, 2004. Google books search.

Bernard Beugnot, "Figurations du plaisir : Tête de faune d'Arthur Rimbaud", article figurant dans L'esprit et la Lettre, Gunter Narr Verlag, 1991.

Olivier Bivort et Steve Murphy, Rimbaud. Publications autour d'un centenaire, Studi francesi, suppl. du n°113, mai-août 1994, numérisation Internet Culturale, Firenze : http://iccu01e.caspur.it/ms/internetCulturale.php?id=oai%3Abncf.firenze.sbn.it%3A21%3AFI0098%3AArsbni2%3ACFI0297229

Antoine Blondin, Devoirs de vacances, Éditions Complexe, 1990 (Table ronde, 1977). Le chapitre V est consacré à Rimbaud. Google books search. 

Martine Boyer-Weynman, La Relation biographique. Enjeux contemporains, Champ Vallon, 2005 : le chapitre III de ce livre Paradigme Rimbaud : biographies d'un silence est entièrement lisible sur Google books search.

Pierre Brunel, Arthur Rimbaud ou l'éclatant désastre, Champ Vallon, 1983. Google books search.

Pierre Brunel, et autres auteurs : Rimbaud chez adpf http://www.adpf.asso.fr/adpf-publi/folio/rimbaud/index.htm
On trouvera à cette adresse, sur le site du Ministère des affaires étrangères, prêtes à être téléchargées, les notices d'un petit livre de 150 pages destiné à présenter Rimbaud à un vaste public, essentiellement étranger. Ces notices sont respectivement rédigées par Pierre Brunel ("Vies"), par Matthieu Letourneux ("L'œuvre dévorante"), et par Paule-Élise Boudou ("Les merveilleuses images").

Pierre Brunel, L'Imaginaire du secret, ELLUG, 1998. Contient l'article : Rimbaud et la poétique de l'énigme

Paul Claes, La Clef des Illuminations, Rodopi, 2008, 359 p. Google books search.

Marcel Coulon, Anatomie littéraire (article "La précocité de Rimbaud"), 1922, "Internet Archive", texte complet : http://www.archive.org/details/anatomielittra00coul

Marcel Coulon, Le Problème de Rimbaud, poète maudit, 1923, "Internet Archive", texte complet :
http://www.archive.org/details/2leproblmederi00couluoft ou
http://fr.scribd.com/doc/74318667/Le-Probleme-de-Rimbaud

Ernest Delahaye, Rimbaud, l'artiste et l'être moral, 1923, "Internet Archive", texte complet :
http://www.archive.org/details/rimbaudlartistee00delauoft

Marc Eigeldinger, La voyance avant Rimbaud, Droz, 1975. Google books search.

Emmanuelle Favier, Rimbaud mis en scène. Vers une dramaturgie du poétique (thèse), téléchargeable sur le site personnel de l'auteure : http://www.emmanuellefavier.com/essais.php

Benjamin Fondane, Rimbaud le voyou, Éditions Complexe, 1990 (Denoël, 1933). Google books search.

Antoine Fongaro, Rimbaud : texte, sens et interprétations, Presses de l'Université du Mirail, Toulouse, 1986. Google books search.

Anne-Marie Fortier, René Char et la métaphore Rimbaud, Presses de l'Université de Montréal, 1999. Google books search.

Lucien Francoeur, Trafiquer dans l'inconnu, Le Temps des cerises 1948 (2001). Google books search.

Jean-Pierre Giusto, Écritures, aventures, Presses Univ. Septentrion, 1998. Contient trois articles sur Rimbaud. Google books search.

Colonel Godchot, Rimbaud ne varietur, chez l'auteur, Nice, 1936 :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k229726.r

Daniel A. de Graaf, Arthur Rimbaud, sa vie, son œuvre, L'Harmattan, 2005 (Van Gorcum, 1960). Google books search.

Thorsten Greiner & Hermann Wetzell, Die Erfindung des Unbekannten. Wissen und Imagination bei Rimbaud, 2007. Colloque de 2004 qui contient plusieurs articles en allemand et en français. Google books search.

André Guyaux (dir.), Lectures de Rimbaud, Revue de l'Université de Bruxelles 1982, Digithèque de l'Université libre de Bruxelles.

Bernard Meyer, Sur les derniers vers : douze lectures de Rimbaud‎, L'Harmattan, 1996. Google books search.

Jacques Perrin, Rimbaud au Japon (actes de colloque), Presses universitaires de Lille, 1992. Google books search.

Albert Py, Illuminations, édition critique, Droz-Minard, 1969. Google books search.

Yves Reboul et alii, Rimbaud dans le texte‎, Littératures, Presses universitaires du Mirail, Toulouse, 2006. Google books search.

Isabelle Rimbaud, Reliques, 1921, "Internet Archive", texte complet : http://www.archive.org/details/reliques00rimbuoft

Sergio Sacchi, Études sur Les illuminations de Rimbaud, Presses de la Sorbonne, 2002.

Philippe Sollers, lecture par l'auteur de son livre "La parole de Rimbaud" (Gallimard, collection À voix haute, 1999), à télécharger : http://www.ubu.com/sound/sollers.html

Frédéric Thomas, Rimbaud et Marx, une rencontre surréaliste, L'Harmattan, 2007. Google books search.

Pierre Vadeboncoeur, Le Pas de l'aventurier : à propos de Rimbaud, Presses de l'université de Montréal, 2003.

Nathalie Watteyne, "Les fictions du sujet poétique dans Une saison en enfer", article inclus dans L'irressemblance : Poésie et autobiographie - Page 129 de Michel Braud, Valéry Hugotte - Modernités, Bordeaux, 2007. Google books search.

Seth Adam Whidden, Leaving Parnassus : The Lyric Subject in Verlaine and Rimbaud, 2007. Google books search.

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13 août 2021

Qui a agencé la pré-originale des Illuminations ?

Qui a classé le texte des Illuminations dans l'ordre que nous connaissons (celui des numéros 5 et 6 de La Vogue pour les deux premiers tiers de l'œuvre) ? Au moment d'aborder cet éternel problème, Michel Murat commence par dire que « nous n'en savons rien » :

A-t-il lui-même [Rimbaud] intercalé le feuillet de « Veillées I-II » avant « Veillée] III », glissé le feuillet 12 à la suite de « Phrases », qui lui ressemble, mis à leur place « Marine » et « Fête d’hiver » ? A-t-il lui-même placé « Après le Déluge » en tête de l’ensemble – geste hautement significatif, parce que le poème encrypte vraisemblablement des allusions à la Commune ? Nous n’en savons rien [...]

Mais, quelques lignes plus loin, il écrit :

[...] dans la revue les éditeurs ont vraisemblablement respecté une certaine forme qui procédait de la suite matérielle des feuillets. Nous entrons ici dans les conjectures : peut-être ont-ils simplement paginé (ou fait paginer, l’imprimeur repassant à l’encre) les feuillets dans l’ordre où ils les ont trouvés. C’est l’hypothèse la plus vraisemblable. Peut-être ont-t-ils intercalé des feuillets isolés, mis à la suite de « Phrases » les cinq textes apparentés. Peut-être ont-t-ils décidé de placer en tête « Après le Déluge » : Fénéon le fera dans la plaquette, parce que c’était le meilleur choix à ses yeux, celui des « révolutions cosmiques » inaugurales. Cependant le recueil aurait pu commencer avec « Enfance » (début de la copie continue) sans que sa cohérence en soit affectée.

Donc, nous n'en savons rien ... mais il y a quand même une hypothèse plus vraisemblable que les autres, c'est que la pagination des Illuminations, reflet fidèle de leur  agencement originel, est due à leur premier éditeur. J'opposerai à cette intuition, que je ne partage pas, deux arguments.

 1) Si, comme le dit Michel Murat, les éditeurs du périodique La Vogue avaient d'abord « respecté une certaine forme », c'est-à-dire s'ils s'étaient donné pour règle de publier en priorité les manuscrits calligraphiés issus de la copie continue du printemps 74 ou de janvier 75, ils auraient placé en tête Enfance I-II-III-IV-V (« début de la copie continue ») et n'auraient inclus dans leurs deux premières livraisons aucun des manuscrits isolés ou atypiques mentionnés ci-dessus : Après le Déluge, Phrases (f°12), Veillées I-II, Marine & Fête d'Hiver. Pourquoi, par exemple, auraient-ils placé le seul feuillet recto-verso de toutes les Illuminations celui qui contient Nocturne vulgaire, Marine et Fête d'Hiver, là où il se trouve ? Un vieux parchemin abîmé, aux dimensions atypiques [5], au texte mal calligraphié et plusieurs fois raturé (voir le flou de la mise en page de Nocturne vulgaire, par exemple) ! Vous imaginez, vous, les préparateurs pressés de La Vogue [6], d'Orfer ou Kahn [7], se demandant s'il ne serait pas bon, sur la base d'un critère sans doute thématique (ou générique) d'opérer un rapprochement entre des textes à l'allure de tableaux animés et/ou de récits de rêve, en insérant à la suite de Veillées, Mystique, Aube et Fleurs, au beau milieu des manuscrits calligraphiés sur le papier à lettres extra de Madame Rimbaud, ce médiocre feuillet 21-22 ?

     Cela fait quand même beaucoup d'exceptions à la règle. « L’hypothèse la plus vraisemblable », par conséquent, c'est qu'ils ont « respecté », en priorité, non pas « une certaine forme » mais le manuscrit en tant que tel, dont ils ont publié « les feuillets dans l’ordre où ils les ont trouvés ». Or, cet ordre, qui en avait décidé ? Le hasard ? Ce n'est pas l'impression qu'on a quand on s'est un peu penché sur l'enchaînement des textes dans Les Illuminations. Michel Murat le sait fort bien, s'y étant consacré plus et mieux que quiconque, dans son Art de Rimbaud [8], comme dans sa notice du Dictionnaire [9].

      2) Et c'est là que prend tout son sens la question du folio 18 : le bien embarrassant folio 18 pour les adeptes de la thèse défendue par Michel Murat. J'en rappelle brièvement les données. La différence de présentation graphique entre la numérotation de l'ensemble [10], et celle des ff. 12 et 18 montre sans discussion possible que l'insertion de ces deux feuillets, opérée dans le but de constituer les séries Veillées I-II-III et Phrases, a été postérieure à l'apposition des chiffres au crayon. Or, est-il vraisemblable que les gens de La Vogue aient eux-mêmes constitué les séries Phrases et Veillées ? Si l'on répond affirmativement, on sera amené à supposer qu'en 1886, chez l'éditeur ou même chez l'imprimeur, la numérotation au crayon ayant été apposée sur le manuscrit, son auteur, ou un troisième larron, s'est avisé tardivement d'y créer deux nouvelles « séries » organisées. Si l'on pense, au contraire, que seul Rimbaud peut avoir pris l'initiative de rayer le titre au singulier du f° 19 pour le remplacer par un III, afin de pouvoir insérer, sous un titre pluriel, deux « veillées » supplémentaires numérotées I et II, alors on ne peut plus douter que la numérotation au crayon dans son ensemble soit de la main de l'auteur.

 [10] On ne parle pas ici , naturellement, que de l'ensemble de manuscrits hébergé par la BnF sous la cote Nafr 14123.

     Dans le cas de Phrases, cela pourrait se discuter, tant le regroupement des ff. 11 et 12, compréhensible sur le plan de la forme, a quelque chose d'artificiel au plan thématique. Mais dans le cas de Veillées ? Quel motif auraient pu avoir les gens de La Vogue pour procéder à une si conséquente révision du manuscrit ? Ils auraient pu, par exemple, rencontrer Veillées I et II dépourvus de titres. Mais Rimbaud a donné des titres à tous ses textes ou les a inclus dans des séries numérotées. Ils auraient pu, comme pour Villes, trouver des poèmes bizarrement munis d'un même titre et décider de les rassembler. Mais nous savons pourquoi cette anomalie s'est produite dans le cas de Villes, et pourquoi il était quasiment impossible à Rimbaud de placer les deux poèmes l'un à la suite de l'autre, comme il l'avait initialement prévu [11]. Rien de tel, dans le cas des trois sections de Veillées.

 [11] Cf. Guyaux, Poétique du fragment, p. 95-100. « L’acropole officielle ... » était destiné à figurer juste devant « Ce sont des villes... » comme le suggèrent le chiffre II visible en arrière-plan du « V » de Villes, dans le folio 15 et le « I » raturé sous le titre Villes dans le f°16. Mais, en se fondant sur ces chiffres, bien lisibles sur les manuscrits, on peut supposer que Germain Nouveau, chargé par Rimbaud de calligraphier « L’acropole officielle ... » (on y reconnaît son écriture), a commis l'erreur de le recopier à la suite de Vagabonds qui, lui-même, succède aux dernières lignes de « Ce sont des villes » sur le feuillet 16. Sauf à devoir reprendre plusieurs pages déjà confectionnées, il fallait se résigner à cette inversion, ce à quoi Rimbaud s'est résigné en surchargeant le chiffre II d’un second titre Villes.

     Inversement, de la part de Rimbaud, le motif de cette adjonction se devine sans peine. Le poète semble avoir souhaité, dans cette partie de son manuscrit, rassembler des textes à tendance onirique et/ou féerique (cf. pour le côté nocturne, en sus des Veillées, Aube et Nocturne vulgaire). Vagabonds, qui, dans l'esprit de Rimbaud, aurait dû conclure le cycle des Villes (cf., à nouveau, note [10]) et introduire au cycle suivant, est déjà une « veillée » :  « Pitoyable frère ! Que d'atroces veillées je lui dus ! » L'idée a pu venir tardivement à Rimbaud, pour mettre en relief cette insistance thématique, d'ajouter deux nouveaux poèmes à insérer sous le titre « Veillées ».
    

  L'hypothèse, de loin, la plus vraisemblable, c'est que Rimbaud est lui-même l'auteur de cette modification, avec la conclusion qu'un tel fait nous impose, en ce qui concerne le processus de pagination.
    

25 mai 2021

Compte rendu du colloque "Les saisons de Rimbaud", par Jacques Bienvenu

Le colloque « Les saisons de Rimbaud » qui s’est déroulé les 16 et 17 mars à la Maison de la recherche à Paris a été pour les rimbaldiens, à plus d’un titre, un événement considérable.
Michel Murat, dans une belle introduction de cette manifestation, posait la question de savoir s’il serait possible, après tant d’études, publications, de commentaires, de trouver encore du nouveau sur Rimbaud. Les  deux jours que nous avons vécus à Paris marquent précisément, à mon sens, un nouveau départ de la critique rimbaldienne. 
La première originalité de ce colloque est d’avoir donné la parole à des non-universitaires. Pour commencer, on citera Alain Tourneux. Après trente-cinq années passées au musée Rimbaud, il est le nouveau président des Amis de Rimbaud et aussi le directeur de la revue Rimbaud vivant qui renait de ses cendres et qui sera, nous l’espérons, l’organe de ce renouveau critique. J’appelle les chercheurs à y participer. Jean-Baptiste Baronian, maître d’œuvre du Dictionnaire Rimbaud, mais aussi écrivain, a donné l’une des communications les plus riches du colloque. Pour ma part, je me suis exprimé dans une intervention sur un témoin du poète. 
La seconde originalité de cette manifestation est d’avoir invité des universitaires qui ne sont pas des spécialistes de Rimbaud. Dans cet ordre d’idées, on retiendra la prestigieuse intervention d’Antoine Compagnon professeur au Collège de France. Eric Marty, spécialiste de Proust, a pu développer des idées originales sur le poète des illuminations.Toujours pour les non-spécialistes, Didier Alexandre a analysé les p
ossibilités de recherches numériques de la Bibliothèque nationale qui montrent notamment la croissance constante des publications rimbaldiennes au fil du temps.
À présent, il faut parler des nouveaux spécialistes de Rimbaud. Peut-on parler d’une relève ? Les jeunes chercheurs pourront-ils apporter autant que les « vieux de la vielle » ? Eh bien, on en est convaincu quand on a écouté les communications de Romain Jalabert, Andréa Schellino, Aurélia Cervoni qui ont su, images à l’appui, analyser des documents et en tirer de fascinantes conclusions. Parmi les jeunes, il faudra compter avec Adrien Cavallaro qui est un vrai spécialiste de Rimbaud et dont la communication nous a séduits. David Ducoffre, qui a publié de nombreux articles sur ce blog, a fait une intervention sur l’Album zutique dont il est incontestablement le meilleur connaisseur actuel. Parmi « les vieux de la vieille », il faut citer  Yves Reboul qui a su replacer Rimbaud dans son temps et les organisateurs du colloque qui ont  présidé leurs séances et qui ont animé les débats nombreux et riches. On a beaucoup apprécié la présence et la communication de Jean-Luc Steinmetz, personnage considérable de la recherche rimbaldienne.
Enfin, il faut signaler la parfaite organisation, l’absence d’incident même minime, la grande courtoisie des intervenants. Toutes les communications ont été de qualité et il faudrait citer ici l’ensemble des participants. On comprendra  que la manifestation « Les saisons de Rimbaud » est une réussite remarquable. Il faut en remercier les quatre organisateurs, Olivier Bivort, André Guyaux, Michel Murat et Yoshikazu Nakaji qui ont su mener  à bien ce projet. Des actes seront publiés et on mesurera à ce moment l’importance des « saisons de Rimbaud ».
Note concernant Alain Tourneux :  la presse rend compte en ce moment du rôle qu’il a joué pour l’achat de la maison de Roche par Patti Smith. Précisons que cette maison n’est pas celle de Madame Rimbaud dont il ne reste qu’un mur. Voir par exemple sur le site observer : « The president of the International Association of Friends of Arthur Rimbaud, Alain Tourneux, personally contacted Smith, knowing she might be interested in maintaining the historic house, Artnet said. »
26 mai 2021

Les saisons de Rimbaud

Les actes du colloque « Les saisons de Rimbaud » qui s’est déroulé les 16 et 17 mars 2017 à la Maison de la recherche à Paris sont enfin publiés et peuvent être commandés à partir du 9 juin (et non le 26 mai comme annoncé) en écrivant à : administration1@éditions- hermann.fr. Prix : 29,50 euros. Pages 338.

À ce jour les éditions Hermann qui publient les actes ne mentionnent pas les communications. Voici la table des matières pour information. Annonce du livre sur le site des éditions Hermann.

Table des matières 

Abréviations .............................................................................................................. 5 

Avant-propos. Du nouveau sur Rimbaud ? ............................................ 7 

par Michel Murat 

I. Périodisation et terminologie. Mes saisons de Rimbaud.13 

par Hermann H. Wetzel 

II. Rimbaud et le GradUs ad parnassUm....................................................27 

par Romain Jalabert 

III. Rimbaud lexicomane..................................................................................47 

par Andrea Schellino 

IV. Philippe Burty, témoin de Rimbaud................................................61 

par Jacques Bienvenu 

V. Simplicité de Rimbaud (à propos des vers de 1872)...............71 

par Henri Scepi 

VI. Fantaisie et satire : autour du Coeur Supplicié  .........................91 

par Yves Reboul 

VII. Sur les contributions de Rimbaud à l’Album zutique....117 

par David Ducoffre 

VIII. Le corps du gamin.................................................................................157 

par Jean-Baptiste Baronian 

IX. Quelques hypothèses sur la « magie » de Rimbaud............167 

par Annick Ettlin-Lauper 

X. Rimbaud « mage ou ange » .................................................................... 187 

par Jean-Luc Steinmetz 

XI. L’écriture du mythe chez Rimbaud.............................................197 

par Giovanni Berjola 


XII.
 Une variante de « Nuit de l’enfer » 
.......................................... 209 

par Aurélia Cervoni 

XIII. Une « prose de diamant » : formes et valeurs
de la prose dans U
ne saison en enfer .............................................. 221 

par Jean-Nicolas Illouz 

XIV. La « boue rouge et noire », ou Rimbaud chiffonnier ... 237 

par Antoine Compagnon 

XV. « Mon sort dépend de ce livre » :
vie et art dans U
ne Saison en enfer…………………………………………..251

 par Yoshikazu Nakaji 

XVI. Rimbaud « moderniste »....................................................................267 

par Dominique Combe 

XVII. Mythe ou allégorie dans Une Saison en enfer...................279 

par Eric Marty 

XVIII. La réception de Rimbaud
dans le moment textualiste
...............................................................287 

par Laurent Zimmermann 

XIX. Les Illuminations en hauteurs……………………………………………….301

 par Adrien Cavallaro 

XX. Rimbaud dans la base de données Data.bnf.........................323 

par Didier Alexandre 

21 mai 2021

"Juillet : 1872 ou 1873 ? ", par David Ducoffre

Le poème Juillet, que beaucoup connaissent sous le titre Bruxelles ou à partir de son incipit : « Plates-bandes d’amaranthes… », est l’un des plus énigmatiques de l’œuvre de Rimbaud. Nous reviendrons sur certains éléments du poème dans de prochains articles. Précisons seulement (pour ceux qui ne jouissent pas d’éditions récentes des œuvres de Rimbaud) que la mise en vente du manuscrit en 2006 a permis de corriger la présentation du titre au-dessus des vers. Le poème s’intitule Juillet et en haut à droite apparaissent deux localisations géographiques démarquées par des virgules, comme s’il fallait les lire avant le titre : « Bruxelles, / Boulevart du Régent, Juillet. » Un tel mode de lecture expliquerait que La Vogue et Verlaine aient intitulé ce poème Bruxelles et non Juillet en 1886, malgré le soulignement exclusif de la mention de mois. La vente du manuscrit a également révélé une lacune à la fin du vers 3. Le début d’un « P » majuscule apparaît de manière indiscutable sur le rebord déchiré du manuscrit et cela nous apprend que ce vers qui ne comptait jusqu’alors que neuf syllabes métriques, « lieux » comptant classiquement pour une seule syllabe, est amputé d’un monosyllabe à la rime. La certitude scientifique est ici impossible, mais il faut raison garder : à un très haut degré de probabilité, l’apostrophe « Père[,] » en fin de vers 3 doit ici « rimer » à la mode banvillienne avec la mention « Jupiter » du vers 2.
Rimbaud a été présent à Bruxelles, aussi bien en juillet 1872 qu’en juillet 1873. Mais il est strictement impossible que le poème fasse allusion au drame de Bruxelles et à l’incarcération de Verlaine. Le récit du séjour bruxellois de 73 est connu, il a intéressé la Justice. Rimbaud est arrivé de nuit, il a passé deux jours pratiquement en permanence dans la chambre de Verlaine. Les scènes d’extérieur ne concernent alors que la proximité de la Grand-Place. Après le coup de feu et l’arrestation de Verlaine, à une nuit près, le reste du séjour de Rimbaud se passera à l’hôpital, avec la simple exception d’un jour de permission le 19 juillet : il profita de ce dernier pour remettre une lettre de désistement en mains propres au juge t’Serstevens. Le 20 juillet, libéré, Rimbaud eut la possibilité de repartir en France. Voilà tout le résumé de son séjour bruxellois du 8 au 20 juillet. Le « boulevart du Régent » n’est pas concerné par ce séjour, et il n’est nullement question de vie au soleil. Qui plus est, Rimbaud ne pouvait pas écrire intensément à ce moment-là : sa blessure au poignet est présentée dans le libellé pince-sans-rire du procès fait à Verlaine comme une incapacité de travail causée à un homme de lettres. Du peu de temps libre que Rimbaud a eu pour « flâner » à Bruxelles, il faut encore retrancher la probable visite à l’éditeur Poot, puisqu’une mise sous presse du livre Une saison en enfer a suivi.
L’arrestation de Verlaine eut lieu à l’Hôtel de Ville, son incarcération se fit aux Petits-Carmes (ce qui ne nous rapproche qu’approximativement du « boulevard du Régent »), son jugement eut lieu le 8 août au tribunal de première instance et sa condamnation fut confirmée en appel le 27 août. Les affirmations selon lesquelles Verlaine a été condamné en juillet 1873 dans un palais de Justice du boulevard du Régent sont complètement erronées et même le rapprochement de la « cage de la petite veuve » avec la prison des Petits-Carmes est aléatoire. Que Rimbaud puisse se moquer de son compagnon Verlaine sous les traits d’une Vierge folle dans Une saison en enfer (ceci étant dit sans préjudice de l’autonomie littéraire du texte), cela demeure vraisemblable dans la mesure où cette prose semble avoir été écrite en juin, un peu avant le drame de Bruxelles. En revanche, Juillet serait un texte bien léger pour se moquer du drame de Verlaine. Nous savons qu’au contraire Rimbaud fut abattu et qu’il recopia des poèmes de Verlaine à la fin de l’année 1873. Quelques manuscrits nous sont parvenus. Ni en 1872, ni en 1873, il n’est concevable que Rimbaud passât son temps à railler la poésie de Verlaine. L’idée de poèmes de Rimbaud ridiculisant le talent de Verlaine est un lieu commun de la critique rimbaldienne, mais un lieu commun qui manque depuis toujours d’une élémentaire cohérence. Nous n’y adhérerons sûrement pas.
En réalité, Juillet est un poème de l’été 1872. La canicule des mois de juin et juillet fut alors un sujet littéraire d’actualité, notamment dans La Renaissance littéraire et artistique. Un autre poème à l’esthétique similaire est daté de « juillet 1872 » : « Est-elle almée ?... » Or, les deux poèmes contiennent la même mention : « C’est trop beau ! » ; l’un à cinq vers de sa fin, l’autre à quatre. L’esthétique fantaisiste des Paysages belges dans Romances sans paroles rappelle l’esthétique du récit de voyage en Belgique de Théophile Gautier, tandis que cette déclaration de recueil « sans paroles » de Verlaine fait songer nettement à la scène de « silence » du poème Juillet de Rimbaud. Le recueil Romances sans paroles contient lui-même trois poèmes intitulés Bruxelles, mais datés du mois d’août, dont un localisé géographiquement. Il aurait été écrit à l’estaminet « Au Jeune Renard ». Ce repérage géographique en marge des vers est proposé à la manière des mentions « Bruxelles, Boulevart du Régent, » du poème de Rimbaud. Rappelons que Verlaine en 1886 pensa lui-même que le titre de Juillet était Bruxelles. Dans l’un des poèmes intitulés ou surtitrés Bruxelles de Verlaine, il est aussi question de la foire populaire de Saint-Gilles. Les deux autres poèmes bruxellois sont qualifiés de Simples fresques. Dans sa lettre du « 22 7bre 72 » à Emile Blémont, Verlaine a envoyé les trois poèmes bruxellois suivis de la seconde ariette alors intitulée Escarpolette.  La présentation des poèmes est différente du recueil final. Tiure au singulier Simple fresque. Le poème « La fuite est verdâtre et rose… » est précédé de la localisation suivante : « Près de la ville de Bruxelle [sic] en Brabant », d’une parenthèse parlante (Complte d’Isaac Laqueden [sic]) et d’un chiffre romain I isolé, puisque les autres poèmes ne sont pas numérotés. Le poème « L’allée est sans fin,… » est intitulé Paysage belge et le troisième poème est précédé d’une mention exactement conforme à celui de Rimbaud : « Bruxelles, Auberge du Jeune Renard, Août 72. » Voilà qui ressemble à la présentation de Rimbaud : « Bruxelles, Boulevart du Régent, Juillet », sauf que le mois fait titre chez Rimbaud, cependant que le poème de Verlaine a son propre titre Chevaux de bois. Or, Verlaine ne s’arrête pas là, il ajoute une épigraphe de Victor Hugo en tête de son poème : « Par St-Gille / Viens-nous-en / Mon agile / Alezan ! » et, à la suite des vers, il revient sur ces répères géographiques et temporels : « Champ de foire de St-Gilles-lez-Bruxelles, Août 72. » Cette lettre fait état d’un projet littéraire De Charleroi à Londres à partir de « notes excessivement curieuses sur la Belgique », ce qui fait encore une fois songer à une similitude d’intention avec le Voyage en Belgique et en Hollande de Théophile Gautier. Enfin, le ton des trois poèmes de Verlaine est bien sûr à l’unisson avec celui du poème de Rimbaud.
Rimbaud et Verlaine ont logé à Bruxelles environ du 10 juillet au 22 juillet, et l’ex madame Verlaine nous a appris le succès immédiat que Verlaine prêtait à Rimbaud auprès des réfugiés communards. Or, nos deux poètes résidèrent au Grand Hôtel liégeois et un document révèle que, lorsque la mère de Rimbaud fit rechercher son fils, les renseignements des enquêteurs confondirent le Grand Hôtel liégeois avec « l’hôtel de la Province de Liège rue de Brabant à St Josse-ten-Noode ». Les deux hôtels étaient assez proches l’un de l’autre. La localisation de Rimbaud et Verlaine se fait précisément à proximité du « Boulevart du Régent » du 10 au 22 juillet 1872, à savoir dans le centre-ville vers St Josse-ten-Noode. Il suffit de regarder une carte de Bruxelles pour s’en rendre compte.
Le poème est une description le long du « boulevart du Régent ». Tous les éléments s’y trouvent, à une exception près qui n’est pas le « palais de Jupiter », mais la « charmante station du chemin de fer ». C’est ce que le texte dit en toutes lettres. Nous y reviendrons prochainement.
Quant à la « Charmante station du chemin de fer », j’ignore encore à quoi elle peut renvoyer. Il est question d’une comparaison entre Juliette et Henriette, apparemment sur le mode de La Voie lactée de Banville, poème où, comme Jacques Gengoux l’a fait remarquer, il est question d’une comparaison entre Shakespeare, le drame, et Molière, la comédie. Cette comparaison se fait à partir des figures féminines de Juliette et d’Henriette. Henriette est l’héroïne des Femmes savantes, pièce dans laquelle Trissotin, portrait charge du « petit abbé » Cottin, lit l’épigramme Sur un carrosse de couleur amarante. Il se trouve que Verlaine venait de composer un poème qui reprenait approximativement un vers de cette épigramme : le vers « Car tant d’or s’y relève en bosse », est la réécriture du vers « Où tant d’or se relève en bosse » de Trissotin. Ce poème de Verlaine, c’est la sixième des Ariettes oubliées et elle se caractérise par un procédé banvillien. Verlaine fait rimer des mots masculins avec des mots féminins tout au long de son poème, jusqu’à la mention « rime non attrapée » qui nous fait tout à coup basculer dans des rimes fausses dignes de figurer dans les poèmes de Rimbaud de la même époque : « arrive » :: « naïf », « fatigué » :: « s’en égaie », sans compter l’obligation classique de la consonne d’appui pour les rimes en « é » : « petit abbé » :: « attrapée ».
Il n’est pas encore temps pour nous de préciser les liens entre ces textes. Mais, ce qu’il faut déjà comprendre, c’est qu’il est question d’un balcon sur le boulevard du Régent qui, de manière obscène, fait songer le poète à la célèbre scène de Roméo et Juliette du drame shakespearien et entraîne une comparaison avec une station de chemin de fer, localisée on ne sait où et baptisée du nom d’Henriette. Cette fois, il faut retrouver un élément de la description qui n’est pas situé sur le boulevard du Régent. Quelles stations de chemin de fer peuvent être bien connues de Rimbaud ? Songe-t-il à Walcourt, à une station bruxelloise, française ? Le train est un motif central des poèmes de Rimbaud et Verlaine à cette époque, comme le montre entre autres la relation intertextuelle révélée par Steve Murphy entre Malines et Michel et Christine. Le poème Walcourt des Romances sans paroles, très proche de notre Juillet, parle aussi des « gares prochaines », tout comme son successeur Charleroi (« Des gares tonnent. »). Mais, Rimbaud et Verlaine ne se sont rendus à Walcourt et Charleroi qu’après le 22 juillet apparemment. L’idée d’une station française ou d’une station belge inconnue semble devoir s’imposer. Citons le fameux billet que Verlaine envoya à cette époque à Lepelletier :
Mon cher Edmond,
Je voillage vertigineusement. Ecris-moi par ma mère, qui sait à peine « mes » adresses, tant je voillage ! Précise l’ordre et la marche. Rime-moi et écris-moi rue Lécluse, 26. – Çà  [sic] parviendra – ma mère ayant un aperçu vague de mes stations… psitt ! psitt ! – Messieurs, en wagon !
[…]
Comme l’a montré Bruno Claisse, les mots techniques pour désigner l’univers du chemin de fer sont très présents dans les Illuminations : Mouvement, Marine, Les Ponts, Soir historique, etc. Même Génie semble y faire allusion : « le charme des lieux fuyants et le délice surhumain des stations », image étonnamment proche de vers opposant un calme ancien à une évasion dans Juillet : « Calmes maisons, anciennes passions » et « Charmante station du chemin de fer ». Nous voilà loin de la littérature romantique hostile au progrès, voilà que le train libère le poète et défait la mélancolie : « mille diables bleus dansent dans l’air ».
Dans notre compte rendu de l’article de Benoît de Cornulier sur le poème Juillet, nous avons précisé que le mot « station » était le seul enjambement de mot réel à la césure dans le poème et que cet enjambement avait lieu précisément au vers 14, milieu d’une composition de 28 vers. Nous avons fait une remarque similaire pour le poème Mémoire. Les deux seuls enjambements de mots au sens strict portent sur les vers 21 et 24 du quatrain post-médian, puisque le poème Mémoire compte 40 vers. La mention « station » est donc capitale pour la compréhension du poème Juillet, lequel comporte encore au dernier quatrain une suite ramassée de mentions étonnantes : « Boulevard », « mouvement », « scènes », etc. Le mot « scènes » est le titre d’un poème en prose des Illuminations, lequel a été publié au demeurant en même temps que Juillet dans le numéro 8 de la revue La Vogue en 1886. Le « Boulevard sans mouvement » fait écho au « mouvement d’un boulevard de Bagdad » dans le poème en prose Villes (« Ce sont des villes »). L’autre poème en prose intitulé Villes (« L’acropole officielle…) offre un parallèle intéressant avec le début de Juillet, sans le bleu du ciel toutefois : « Impossible d’exprimer le jour mat produit par ce ciel immuablement gris, l’éclat impérial des bâtisses, et la neige éternelle du sol. On a reproduit dans un goût d’énormité singulier toutes les merveilles classiques de l’architecture. » Voici encore quelques passages sur « drame » et « commerce » : « Le quartier commerçant est un circus d’un seul style, avec galeries à arcades. On ne voit pas de boutiques. Mais la neige de la chaussée est écrasée […] A l’idée de chercher des théâtres sur ce circus, je me réponds que les boutiques doivent contenir des drames assez-sombres. » Nous retrouvons une similaire approche de littérature de voyage sous le regard acide du poète ! Et ce n’est pas tout, « mouvement » est le titre d’un poème des Illuminations où il est question des transports modernes et du train notamment (« mouvement de lacet », « célérité de la rampe ») comme l’a montré Bruno Claisse. Ce poème Mouvement, caractérisé par l’apparition du vers libre moderne, joue à son tour sur une distribution étonnante. Le contraire du « mouvement » en physique, c’est le « Repos », précisément le premier mot du vers 14, au milieu donc d’un poème en 26 vers.
Arrivé à Londres, Verlaine a envoyé plusieurs lettres conséquentes datées de septembre et octobre à son ami Edmond Lepelletier, où il décrit en informateur consciencieux son exploration de la capitale anglaise. La ressemblance d’allure de ces lettres avec les poèmes Villes de Rimbaud et d’autres est saisissante. Pourtant, la critique préfère penser que Rimbaud a attendu le court mois de compagnonnage londonien avec Germain Nouveau pour composer en toute hâte un nombre conséquent de poèmes en prose chargés de références pointues, histoire de rappeler qu’il était resté écrivain. Pris par le temps, Rimbaud dut même demander à Nouveau d’achever de recopier Métropolitain et l’un des deux Villes. Franchement, vous y croyez ?
En tout cas, Juillet est une relation touristique amusée dans l’esprit de la section Paysages belges des Romances sans paroles de Verlaine. Il y est question du passage à Bruxelles entre les 10 et 22 juillet, et une description est envisagée en ce qui concerne le boulevard du Régent. La révolution belge eut lieu non pas en juillet, mais en septembre 1830. Le 21 juillet 1831 sera celui du serment de fidélité du roi Léopold Ier. Le Régent fut à la tête de l’Etat entre ces deux dates. Mais le français Rimbaud fréquentant à Bruxelles le milieu des réfugiés communards, le poème peut s’intituler Juillet en référence ici provocante à la Révolution française. Le « paradis d’orage » est présent dans Juillet, ce qui n’est pas sans échos avec les trois textes suivants : Villes (« Ce sont des villes !... »), Le Bateau ivre (« les juillets) et Paris se repeuple (« L’orage a sacré ta suprême poésie »). La légèreté de ton du poème est nettement marquée par le sentiment d’évasion que célèbre plus que nettement le vers central du poème avec son enjambement de mot à la césure : « Charmante station du chemin de fer ». La station signifie l’arrêt et il est ici impossible de s’arrêter à la césure, voilà quel est l’effet de sens de ce défaut de césure au vers 14. Enfin, en juillet 1872, l’esprit des poèmes en prose des Illuminations était proche, extrêmement proche.
Source : Rimbaud Ivre. 
27 avril 2021

Arthur Rimbaud - rencontre en Afrique avec Alfred Ilg

Alfred Ilg est né en Suisse à Frauenfeld le 30 mars 1854, un peu plus de six mois avant Arthur Rimbaud. 
Il a étudié à l ‘école polytechnique de Zurich dont il sort avec un diplôme d'ingénieur.

Le roi Ménélik II, roi du Choa, et qui souhaite moderniser son pays va s’adresser à une compagnie suisse établie à Aden pour recruter un ingénieur. Pourquoi la Suisse ? Parce que c’est un des rares pays d’Europe qui ne soit pas colonisateur. Engager un ingénieur helvétique offre une garantie d’indépendance à Ménélik vis-à-vis de pays comme la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et l’Italie qui ont déjà des implantations en Afrique et qui convoitent la région.  Alfred Ilg va postuler.  Il sera choisi.  Il quitte la Suisse en 1878 et au terme d’un voyage de neuf mois, avec de longs séjours où il est bloqué pour des raisons administratives, il arrive enfin à Ankober en 1879.


Il  faut souligner qu’au cours de la même année 1878, Arthur Rimbaud traverse la Suisse, si l’on se réfère à sa lettre du 17 novembre qui narre son voyage à pied dans « l’embêtement blanc » du col du Gothard.

En 1879, l’Abyssinie est un pays essentiellement agricole et manque d’ouvriers qualifiés. La capitale Entoto se trouve à 3200 mètres d’altitude.  Ilg, en accord avec Ménélik, la fait descendre d’un cran et commence la construction d’Addis-Abeba (nouvelle fleur), située à 2400m. d’altitude pour en faire sa nouvelle capitale.
Les premières années d’Alfred Ilg en Abyssinie sont essentiellement consacrées à dresser un état des lieux et des nécessités en infrastructures du pays, afin d’établir des plans de modernisation par ordre de priorité. Cette période permet également à l’ingénieur d’apprendre la langue, l’Amharique, qu’il parle couramment et écrit presque aussi bien au bout de trois ans. Par la suite, Ilg construira des ponts, des routes et développera les communications, services de postes, téléphones et télégraphes.

Rimbaud arrive à Aden au début du mois d’août 1880 et après une période d’essai, il est affecté à la surveillance du tri du café sous la direction d’Alfred Bardey.
Assez rapidement, Rimbaud commence à se plaindre de ses conditions de travail et de vie. Son patron, soucieux du bien-être de ses employés, propose à Rimbaud d’ aller seconder le gérant dans le comptoir qu’il vient d’établir à Harar.

Il confie aux siens son désarroi et son intention d’aller plus loin, vers Zanzibar, destination récurrente et idéale mais où finalement il n’ira jamais.  Il a perpétuellement le sentiment d’être exploité, volé, escroqué et traduit l’acrimonie contre son employeur dans ses correspondances.  


Quand on se penche sur les lettres que Rimbaud écrit, au delà de ce que cela nous apprend factuellement, on reconnaît bien son ironie quasi perpétuelle.  Le Rimbaud des années 1871-1872 maniait déjà le sarcasme, et on peut remarquer que les saillies de l'employé de Bardey et ses considérations tant sur son patron que sur les indigènes et même les affaires politiques éthiopiennes font écho au ricanement impertinent du poète lorsqu'il perturbait le dîner des Vilains Bonshommes.

Un autre écho de cette jeunesse est la facilité qu'a Rimbaud pour les langues.  Comme Alfred Ilg, Rimbaud a entrepris d’apprendre la langue locale de même que l’arabe et l’oromo.

En mars 1881, Bardey charge Rimbaud de mener des expéditions commerciales dans le pays dont il revient à chaque fois exténué, parfois malade et souvent déçu. 
En 1882, de retour à Aden, Rimbaud supporte mal le style de vie coloniale ainsi que le climat. Il est vrai qu’Aden est situé dans le cirque d’un cratère volcanique éteint mais ce n’en est pas moins une fournaise.

Dans une lettre écrite en 1883, Rimbaud confie ses souhaits de fonder une famille, d’avoir un fils qu’il éduquerait pour en faire un ingénieur. Signe que les sciences et techniques l’attirent toujours, dix ans après une « Saison en Enfer » où il mettait déjà la Science au-dessus de tout, le seul salut de l’Homme.
Il commande par ailleurs à sa mère de lui faire parvenir du matériel ainsi que des livres techniques très pointus pour ingénieur en génie civil.
Sa frustration intellectuelle l’obsède, même si on peut le soupçonner de souffrir d’un complexe de supériorité. La réalité est qu’en dehors de conversations philosophiques avec le père Joachim et l’explorateur Jules Borelli, les occasions pour Rimbaud de satisfaire sa soif de savoir sont rares.  Il songe toujours à partir pour Zanzibar, ou bien au Tonkin, ou même à Panama où le canal est en construction.

En janvier 1884, Rimbaud annonce à sa famille la fermeture de l’agence à Harar, la compagnie Mazeran, Viannay, Bardey et Cie ayant fait faillite en France.  Rimbaud se retrouve donc sans emploi à Aden.

En juillet, Alfred Bardey réussit à remonter une entreprise et reprend Rimbaud jusqu’à décembre 1884.
En janvier 1885, faute de mieux, et malgré des affaires peu florissantes, Rimbaud accepte de prolonger son contrat pour Bardey avec qui les relations se dégradent.

C’est en septembre 1885 qu’il se voit proposer un marché de ventes d’armes par Pierre Labatut dont le destinataire est le roi du Choa Ménélik. Le roi abyssin commande légalement des armes à plusieurs marchands mais les règles commerciales fixées par les Britanniques sont soumises à de fréquents changements, rendant ce commerce souvent illégal.

Pierre Labatut meurt de maladie en décembre 1886, laissant Rimbaud mener seul la livraison à Ménélik.  Et quand Rimbaud arrive enfin devant le roi en février 1887 ce dernier lui répond ne plus en avoir besoin, arguant que les armes livrées sont dépassées, mais accepte de les prendre toutefois au titre du règlement d’une dette de l’associé de Rimbaud, Labatut qui hélas n’est plus là pour confirmer ou contester. C’est une très mauvaise opération pour Arthur Rimbaud.

Ménélik a entretemps été séduit par les avances diplomatiques des Italiens et de leur ambassadeur Pietro Antonelli qui souhaitent le voir monter sur le trône d’empereur d’Ethiopie après avoir vaincu son suzerain le roi Johannès.  Les Italiens, disposés à fournir des armes modernes à prix cassés, sont des concurrents imbattables pour Rimbaud et même Alfred Ilg qui commerçait lui aussi avec le roi en lui revendant des fusils réformés de l’armée Suisse.

L’interposition des Italiens dans les affaires éthiopiennes a eu d’ailleurs pour effet d’évincer l’ingénieur suisse des affaires politiques. C’est dans ce contexte qu’Arthur Rimbaud et Alfred Ilg ont été amenés à se rencontrer à Entoto en avril 1887.

En été 1887, Rimbaud passe quelques semaines au Caire pour se reposer.  Dans une lettre à sa famille, il mentionne pour la première fois de fortes douleurs, souvent paralysantes, signes avant-coureurs de la maladie qui l’emportera.

A partir de janvier 1888, Ilg et Rimbaud entretiennent une correspondance assidue et c’est au travers de ces échanges dont le sujet tourne essentiellement autour des affaires commerciales qu’on peut mesurer leur estime réciproque.

Ilg apprécie la tournure d’esprit de Rimbaud, et a détecté chez lui un tempérament qui est pourtant assez éloigné de ce que Rimbaud montrait si on se réfère aux témoignages de ceux qui l’ont côtoyé dans ces régions.  Ilg écrit à Rimbaud depuis Zurich où il passe neuf mois en 1888.  Si nous connaissons aujourd’hui le contenu bilatéral de cette correspondance, c’est grâce à la rigueur méticuleuse d’Alfred Ilg qui recopiait en double les lettres qu’il écrivait, gardant une trace de ce qu’il avait envoyé.
Rimbaud et Ilg nourrissent des projets en communs, notamment celui de construire des usines au Choa, afin de faire travailler les Ethiopiens, et d’œuvrer à favoriser une fabrication locale.

1889 va être une année cruciale. Les Italiens ont livré leurs armes, avec 400 000 munitions à bas prix tandis que Rimbaud cherche toujours à écouler ses armes obsolètes : 1750 fusils à capsules et 20 Remington.

Le coup de théâtre va venir de la mort inattendue de l'empereur Johannès dans une opération militaire contre les rebelles Madhistes.  S’il n’y a plus de guerre, Ménélik II n’a plus besoin des Italiens.  Mais ces derniers ne se laissent pas évincer si simplement.  Le 2 mai 1889, ils font signer à Ménélik le traité d’Uccialli  qui place son pays sous la tutelle italienne grâce à une subtilité de traduction entre l’Amharique et l’Italien. Informé de l’arnaque par Ilg, Ménélik II veut faire annuler le traité.  Les Italiens refusent.  Ilg revient en grâce auprès du Négus.  Il recevra le titre de Commandeur et sera décoré de l’ordre de Salomon.  Le 3 novembre 1889, Ménélik est couronné empereur sous le titre de Négusa Nägäst (roi des rois).

Les affaires vont pouvoir reprendre mais ce n’est pas aussi simple. Dans une lettre à Rimbaud, Ilg lui explique qu’il ne peut pas vendre son « bazar » aussi facilement que Rimbaud le souhaiterait.
Ilg sait qu’il peut parler franchement avec Rimbaud et même démêler des malentendus, comme celui d’une lettre où Rimbaud demandait à Ilg de lui trouver une mule et deux esclaves pour son service. Cette lettre a fait couler beaucoup d’encre et causé la fausse réputation d’un Rimbaud esclavagiste. Ilg a de toutes façons refusé tout en rendant hommage aux « bonnes intentions » de Rimbaud.  On le sait bien, c’est plus le témoignage d’un écart de langage de Rimbaud que celui d’une activité de traite négrière, il y a un fossé entre le souhait de requérir à une paire de manutentionnaires probablement sous-payés et la traite des esclaves qui était exclusivement réservée aux Yéménites et strictement interdite aux Européens. Un blanc n’aurait pas survécu une journée si par malheur il s’était livré à ce commerce.

En 1890, Rimbaud  confie aux siens : « je me porte bien dans ce sale pays » signe que ça ne va pas si bien que ça. Il avoue se sentir vieillir et compare ses cheveux blanchis aux perruques poudrées de l’Ancien Régime. Il doit certainement ressentir des douleurs osseuses mais n’en fait pas état à Alfred Ilg.  Le mal-être de Rimbaud nous démontre qu’il poursuit indéfiniment sa route sur le « long et raisonné dérèglement de tous les sens ».  
 
En janvier 1891, Ilg annonce à Rimbaud son départ pour la Suisse, prévu à la fin mars.  Il espère rencontrer Rimbaud à Harar : « J’aurai probablement à vous proposer une bonne affaire et sûre ».  On sait que les deux hommes ne se reverront plus.  Tandis que les problèmes de santé de Rimbaud s’aggravent, il est évacué vers la côte le 7 avril 1891.

Le 20 mai, il est débarqué à Marseille où on l’ampute de sa jambe droite.
Il rentre à Roche le 20 juillet. Mais sa convalescence se passe mal, son état empire. Il retourne le 20 août à Marseille où il espère se soigner et surtout être à proximité du port pour repartir à Aden dès qu’il se sentira mieux. Mais la maladie s’est propagée et il meurt le 10 novembre, le lendemain même d’une lettre où il donnait des instructions pour son embarquement.

Alfred Ilg n’apprend le décès de Rimbaud qu’en 1892. Il en fait état dans une lettre peu empathique quant au sort de Rimbaud.

L’empereur Ménélik II donne son accord en 1894 pour la construction de la ligne de chemin de fer qui doit relier la capitale Djibouti à Addis Abeba.  La Compagnie impériale des chemins de fer Ethiopiens est fondée cette même année.  Mais les travaux vont être retardés par les Italiens qui déclarent la guerre au Négus en 1895.
Les Italiens seront défaits à la bataille d’Adoua en 1896. On pense qu’Alfred Ilg a pu jouer un rôle en faisant retarder des renforts italiens bloqués à Port-Saïd. La guerre se termine par un traité de paix entre l’Italie et l’Ethiopie dont le texte a été rédigé par Ilg.


En mars 1897, Alfred Ilg reçoit l’Etoile d’Éthiopie, plus haute distinction de l’époque.  Seuls deux autres étrangers, un Français et un Russe, en ont été honorés.  La même année, les travaux commencent enfin, mais les difficultés s’accumulent.  Les ouvriers abyssins qui viennent des hauts plateaux d’Éthiopie peinent dans le désert plat et rocailleux où le premier tronçon est construit.  La construction est coûteuse, et la France qui finance n’est pas très motivée puisqu’elle n’est pas directement concernée en tant que pays colonisateur dans cette région.  Les puissances européennes voient aussi d’un mauvais œil l’œuvre d’ Alfred Ilg, un ingénieur indépendant de son pays, et qui permet à Ménélik de s’affranchir de l’influence des pays colonisateurs, d’autant que Alfred Ilg s’est fait offrir par l’empereur des terrains à chaque extrémité de la ligne, coupant l’herbe sous le pied aux convoitises extérieures.  Soucieux de cette délicate situation diplomatique, le Négus ne se rendra pas à l’inauguration du premier tronçon (Djibouti-Diré Daoua) en 1903.

Alors que les travaux du deuxième tronçon doivent débuter, la France marque le pas dans le financement. Sentant là une opportunité de s’implanter dans la région, les Britanniques se manifestent, ce qui va réveiller l’intérêt des Français, fondant dans la foulée la Compagnie Impériale du chemin de fer Franco-Ethiopien.  La reprise effective des travaux a lieu en 1911 avec le tronçon allant de Dire Daoua à Haouache.  Le pont ferroviaire sur l’Haouache est l’œuvre d’Ilg.
Le dernier tronçon sera achevé et la ligne Djibouti-Addis Abeba, inaugurée le 9 mai 1917 ce qu’Alfred Ilg ne connaîtra pas car il meurt en Suisse le 7 janvier 1916 à 61 ans.  La construction de la ligne de chemin de fer reste la grande ambition et la grande œuvre d’Alfred Ilg.  Il en est le concepteur. 

 Ce sont les lettres échangées entre Alfred Ilg et Arthur Rimbaud qui ont permis de reconstituer la nature de leurs relations, qu’elles soient amicales ou professionnelles. Elles éclairent également le contexte géopolitique et social dans lequel les deux hommes ont évolué. Toutes ces lettres ont été conservées par la famille d’Alfred Ilg.  Celles de Rimbaud à Ilg ont été remises en 1959 par son petit-fils, Dieter Zwicky à Jean Voellmy qui a entrepris de les étudier.

Les recherches ont consisté notamment à approfondir certaines informations et identifier les noms de toutes les personnes citées par Rimbaud et par Ilg.  Plus tard, Mme Zwicky-Ilg, fille d’Alfred Ilg, a remis à Jean Voellmy les lettres de son père (qu’il recopiait toujours) à Rimbaud.  Parmi celles-ci, se trouvait une lettre de la main de Rimbaud datée d’avril 1890, encore cachetée et qui portait sur l’enveloppe la mention en allemand « N’a pas été délivrée par ordre de R. »
Jean Voellmy l’a ouverte le plus soigneusement possible et a pu la lire.

Rimbaud y réclamait encore 4000 thalaris en dédommagement de sa mévente de fusils.  Il recevra à la place 11480 kg de café qu’il ne savait pas comment écouler correctement et 675 fraslehs.
En 1965, Jean Voellmy a publié la correspondance d’Alfred Ilg et Arthur Rimbaud.  Cette correspondance, revue en 1995, figure aujourd’hui intégralement dans la dernière édition de la Pleïade.

24 avril 2021

Entretien avec André Guyaux, éditeur de Rimbaud dans la Pléiade

Jacques Bienvenu

André Guyaux, vous êtes né à Charleroi, la ville du Cabaret-Vert de Rimbaud, l’Auberge verte dans un autre poème. Pouvez-vous nous parler de votre itinéraire en Belgique avant de venir à Paris ?
André Guyaux
J'ai fait mes études primaires dans la petite ville où j’habite, Auvelais, entre Namur et Charleroi, sur les bords de la Sambre, et mes études secondaires dans la ville voisine, Tamines. Mon père était journaliste. Il a dirigé le Journal de Charleroi, auquel Rimbaud avait proposé une collaboration en octobre 1870 au moment où il est passé par la ville du Hainaut belge. Quand je rejoignais mon père à ses bureaux, rue du Collège, où se trouvait déjà le siège du journal à l’époque de Rimbaud, je passais devant l’immeuble qui avait hébergé le bistrot dont parle Rimbaud et dont l’enseigne était, exactement, « À la maison verte ». Bien plus tard, lorsque j’ai organisé avec Hélène Dufour l’exposition du musée d’Orsay et du musée de Charleville, en 1991, j’ai tenu à ce que la « Maison verte » y figure. On avait retrouvé une photographie de la fin du XIXe siècle. C’était d’ailleurs un très bel immeuble, construit en 1851, au cœur de ce qu’on appelle « la ville-basse », à Charleroi, à proximité de la gare. Je dis « c’était », parce que malheureusement, il n’existe plus : il a été démoli en septembre 2013, victime de la promotion immobilière, et de l’obscurantisme.
JB
Quant au Journal de Charleroi, s’agissait-il  toujours du même journal ?
AG
Oui, quand mon père y travaillait, il appartenait toujours à la famille Bufquin des Essarts, une famille d'exilés français. Rimbaud a sans doute croisé Jules Bufquin des Essarts à Charleville et en tout cas, il a rencontré son père, le fondateur du journal, Louis-Xavier Bufquin des Essarts, un saint-simonien, fondateur à Paris d’une maison d’édition qui avait publié Nerval et Gautier dans les années 1830-1840. Mais c’est au lycée, alors que je venais d’y entrer, que j’ai entendu pour la première fois le nom de Rimbaud. Notre professeur de sixième nous imposait chaque semaine un exercice de mémoire et nous avions appris par cœur Ma Bohême.
JB
Quel âge aviez-vous ?
AG
Onze ans. Par la suite mon père m’a parlé du séjour de Rimbaud à Charleroi. Il avait entendu le récit qu’en faisait son patron, Marius Bufquin des Essarts, le neveu de Jules. Mon père a du reste publié un petit article, dans une revue locale, où il rapporte ce récit.
JB
Et ensuite ?
AG
Après le lycée, j’ai entrepris des études de philologie romane (l’équivalent de ce qu’on appelle en France « lettres modernes ») à l’Université de Bruxelles. J’y ai suivi les enseignements de quelques grands professeurs, comme Albert Henry ou Roland Mortier. J’ai ensuite passé l’agrégation de l’enseignement secondaire belge. J’ai enseigné pendant un an le français et le latin à Andenne, une petite ville des bords de Meuse, entre Namur et Liège. J’ai ensuite obtenu une bourse du gouvernement français, qui m’a permis de commencer ma thèse et d’être accueilli comme élève étranger à l'ENS. Puis je suis entré au FNRS (équivalent du CNRS en Belgique) et c’est dans ce cadre que j’ai achevé mon doctorat.
JB
Votre directeur de thèse était Étiemble. Pouvez-vous nous parler de cet homme très connu des rimbaldiens, qui n’a pas toujours été très gentil dans ses écrits ?
AG
J'ai pris contact avec Étiemble par l'intermédiaire de Pierre de Boisdeffre, qui était conseiller culturel à l’ambassade de France à Bruxelles. Nous nous sommes écrit et il a accepté de diriger ma thèse. J’allais le voir dans les bureaux du département de littérature comparée de Paris III, sur le même pallier que l’Institut de littérature française de Paris IV, où j’enseigne aujourd’hui. Au moment du partage des universités, en 1969, Étiemble avait choisi la Sorbonne-Nouvelle (Paris III), mais il avait voulu garder son bureau dans les vieux bâtiments. Comprenant que je voulais livrer mon commentaire des Illuminations, il a mis comme condition que je prenne connaissance de tous les autres commentaires. J’ai ainsi constitué un fichier bibliographique, texte par texte, dont j’ai fait un volume annexe de ma thèse et qui est devenu en 1991 la Bibliographie des « Illuminations » que j’ai publiée avec Olivier Bivort. D’Étiemble, j’ai gardé le souvenir d’un homme très ouvert et bienveillant, qui avait une impressionnante connaissance des littératures du monde. C’était un vrai comparatiste. Vous dites qu’il n'a pas toujours été très gentil dans ses écrits, mais il faut comprendre son point de vue, qui était de dénoncer les falsifications dont Rimbaud avait fait l’objet. Il a sans doute forcé le trait, mais avait-il tort ? Je me dis souvent qu’il y aurait quelques beaux chapitres à ajouter à son Mythe de Rimbaud. Imaginez le commentaire qu’il aurait réservé à ceux qui rééditent La Chasse spirituelle sous le nom de Rimbaud, à ceux qui croient reconnaître Louis Veuillot dans la peau du frère Milotus (dans Accroupissements), à ceux qui font graver l’inscription « l’homme aux semelles devant » sur le socle d’une statue du poète, ou à ceux qui pensent que « fumer des roses » (dans À la musique), c’est répandre du fumier sur des plates-bandes de rosiers ? Et j’en passe ! Ne trouvez-vous pas qu’Étiemble nous manque ?
JB
C’est Étiemble qui vous a conseillé d'aller au séminaire de Louis Forestier, je crois.
AG
En effet. C’était à la rentrée de 1974. Le séminaire Rimbaud existait depuis un ou deux ans. C'est là que j'ai fait la connaissance de Louis Forestier et de ceux qui fréquentaient ce séminaire, comme Marie-Claire Bancquart, Pierre Brunel, Alain Borer, Jean Burgos, Michel Décaudin, Jean-Pierre Giusto, Marc Quaghebeur, Yves Reboul.
JB
Puis vous êtes parti pour Mulhouse.
AG
Au moment de ma soutenance, j’assurais un intérim à l’université de Tours, où je remplaçais Jean-Pierre Morel parti en délégation au CNRS. Je me suis ensuite porté candidat à un poste de professeur à l’université de Mulhouse. J’y ai pris mon service en novembre 1981. J’y suis resté treize ans.
JB
En 1994, vous avez été élu à la Sorbonne, où vous enseignez toujours. Quand vous a-t-on proposé l'édition de Rimbaud dans la Pléiade ?
AG
Je ne sais plus exactement, mais j’ai pris du temps avant de m’y lancer. Hugues Pradier, le directeur de la Pléiade, a dû me rappeler à mes engagements. J’attendais que des manuscrits restés cachés veuillent bien se montrer. Ce fut le cas au moment des ventes Guérin et Berès. J’ai beaucoup travaillé à l’établissement du texte et à son annotation pendant deux ans, en 2007 et 2008. L’édition a paru en février 2009.
JB
Il y a déjà eu trois rééditions.
AG
Ce sont, plus exactement, des retirages avec quelques corrections, un en 2011, un autre en 2013, et je viens de donner il y a quelques jours des corrections pour un troisième retirage.
JB
Vous avez été l’objet d'une attaque violente et inédite lors de la parution de cette fameuse Pléiade. Pouvez- vous nous en dire un mot ?
AG
Oui, mais elle n'était pas inédite. Le signataire de l'article de La Quinzaine littéraire auquel vous faites allusion m'avait déjà attaqué de plusieurs manières et notamment en publiant dans la même revue un article très agressif contre Le Cahier de l’Herne que j’avais dirigé. C’était en 1993. Donc je n’ai pas été trop surpris. J'ai d’ailleurs hésité à répondre, parce que le ton qu’adoptait mon contradicteur et le niveau de ses arguments ne se prêtaient pas à un vrai débat. Mais la Pléiade souhaitait que je réponde. J’ai donc adressé une réponse à La Quinzaine littéraire, qui ne l’a pas publiée et ne m’a même pas répondu. Peut-être l’éditeur et moi-même aurions-nous dû insister, en rappelant que le droit de réponse est dans la loi. Mais j’ai préféré m’adresser ailleurs. J’ai sollicité une revue en ligne, Fabula, qui m’a ouvert ses pages.
JB
Peut-on avoir votre opinion concernant la présence éventuelle de Rimbaud sur une photo prise à Aden ?
AG
Je ne suis pas convaincu par cette identification. L'objection est que deux personnes clairement identifiées sur la photo, l’explorateur Henri Lucereau et le docteur Joseph Dutrieux, ne peuvent s’être trouvées ensemble à Aden qu’en novembre 1879, c’est-à-dire à un moment où Rimbaud n’y est pas encore arrivé. D’autre part, j’ai été impressionné par l’exceptionnelle médiatisation de cette prétendue découverte et par le fait que la presse et les médias, prompts à annoncer cette nouvelle extraordinaire, étaient très discrets lorsque les doutes, pour ne pas dire plus, sont apparus. Il y a là une disproportion qui en rappelle une autre : si Rimbaud ne se trouve pas sur cette belle photographie, elle vaut une vingtaine d’euros ; s’il s’y trouve, elle en vaut 150000, le prix auquel elle a été vendue.
JB
Revenons à l'œuvre de Rimbaud. Est-ce que vous avez un poème préféré ?
AG
J'ai une période préférée. Celle des derniers vers, composés au printemps et à l’été de 1872.
JB
Ceux qui ont été repris en partie dans Une saison en enfer.
AG
Oui, mais précisément, ceux que je place au-dessus de tout dans ce corpus ne s’y trouvent pas : Est-elle almée ?…, deux quatrains sur la fin de la nuit, et Mémoire, que Rimbaud avait prévu de faire figurer dans « Alchimie du verbe » puisque le brouillon en fait mention, mais qui ne s’y trouve pas, peut-être pour une question de longueur.
JB
On peut dire que vous avez eu la chance de publier votre édition de la Pléiade au moment où presque tous les manuscrits avaient été révélés, notamment ceux de la collection Berès, restés inaccessibles pendant soixante-dix ans !
AG
Oui, il a fallu attendre que Pierre Berès les expose, à la fin de sa vie, au musée de Chantilly. Dans les années 70, on parlait beaucoup de ces manuscrits et je me souviens avoir écrit à Pierre Berès pour lui demander l’autorisation de les consulter. Il m’a répondu qu’ils n’étaient plus en France. Étiemble les avait vus. Louis Forestier avait pu consulter l’autographe de Génie (sur du papier bleu !). L’édition de la Pléiade a pu également bénéficier de la révélation d’une version antérieure de Mémoire, apparue en mai 2004.
JB
Vous avez révélé l'existence des manuscrits de la fondation Bodmer, si je ne me trompe pas.
AG
Le milieu rimbaldien ne les connaissait pas, mais la fondation Bodmer était très connue.
JB
À votre avis, est-il important de connaître la vie de Rimbaud pour comprendre son œuvre ?
AG
Le cas de Rimbaud est particulier. D’abord, parce qu’il a, à sa manière, raconté sa vie, dans Une saison en enfer, et parce que toute son œuvre, vers et prose, comporte une dimension autobiographique, plus ou moins affirmée. Cela dit, il faut aussi dénoncer la dictature du biographisme dans le commentaire. Et il n’est interdit à personne de lire un poème sans rien savoir de son auteur.
JB
Accordez-vous de l'importance à ce qu'on appelle parfois la seconde vie de Rimbaud, à partir du moment où il se désintéresse de son aventure poétique ?
AG
Quand je préparais ma thèse et que je fréquentais le séminaire de Louis Forestier, nous débattions fréquemment de cette question, et à l’époque, tout ce que Rimbaud avait pu écrire après 1875 ne m’intéressait pas vraiment. J’ai dû m’y intéresser par la force des choses, lorsque j’ai préparé l’édition des Œuvres complètes de la Pléiade. Et j’ai découvert les lettres de Harar et d’Aden, qui sont elles aussi marquées par un destin. Certaines d’entre elles, celles par exemple qui traitent de politique ou qui sont relatives à des expéditions, sont captivantes. Mais je maintiens l’argument selon lequel le poète s'est définitivement éloigné.
JB
Quelles sont les raisons, selon vous, de cet éloignement et du mystère de ce que l'on a souvent nommé le silence de Rimbaud ?
AG
Elles ne sont pas mystérieuses, ces raisons. On en fait souvent une grande énigme, qui ne m'apparaît pas comme telle. Rimbaud n'a pas été encouragé dans sa vie littéraire. Il a à peine publié quelques poèmes et un petit livre à compte d'auteur. On a besoin, pour maintenir une activité, qu'un encouragement vienne de l'extérieur. Il ne l’a pas eu et je vois comme tout naturel le passage à une autre activité, après une expérience déçue. Il avait aussi compris qu'il était nécessaire de gagner sa vie. Ce qui reste mystérieux peut-être, c'est son implantation dans un lieu du monde où il ne semble pas avoir été heureux. Mais pouvait-il être heureux quelque part ?
JB
S'il fallait trouver un défaut à Rimbaud, quel serait-il ?
AG
Il n’était pas sociable. Il a multiplié les problèmes relationnels. Tout le monde a été frappé par son mutisme, comme s’il avait tiré vers le silence les conséquences de la théorie baudelairienne de l’incommunicabilité.
JB
L’influence de Verlaine a-t-elle été positive ?
AG
Très positive. Verlaine a été parmi ceux qui l’ont encouragé, et celui qui l’a fait le mieux. On ne peut contester non plus l’influence qu’il a eue sur Rimbaud, leur partenariat dans l’idée de faire bouger le vers.
JB
Il lui a quand même donné un coup de revolver !
AG
Pour une histoire qui n'était quand même pas directement liée à leur production littéraire.
JB
Avez-vous de l'intérêt pour d'autres écrivains ?
AG
Principalement pour Baudelaire, mais aussi pour Sainte-Beuve, pour Huysmans.
JB
Que pensez-vous de l’université actuelle ?
AG
Je ne suis pas sûr qu'elle suive une bonne évolution, en France et en général dans les pays d'Europe. L’institution a subi le choc de quelques lois malencontreuses, parfois même inspirées par l'ignorance de l'université et de sa mission.
JB
La relève des rimbaldiens est-elle assurée ?
AG
La relève est assurée en général pour les études littéraires. En ce qui concerne Rimbaud, je ne sais pas trop. Même s’il existe quelques jeunes chercheurs que l’on peut distinguer, ils sont moins nombreux que ceux de ma génération. Et le milieu rimbaldien actuel est très éclaté.
JB
Il part en mille morceaux.
AG
Il existait, comme je vous l'ai dit, quand je préparais ma thèse, une fédération de chercheurs. Ils se réunissaient et échangeaient des idées. On n’en est plus là.
JB
Pourtant je retrouve dans un texte de Louis Forestier écrit en 1972 : « les rimbaldiens feraient mieux d'échanger des idées au lieu d'échanger des insultes ».
AG
Certes, en 1972, il y avait déjà des débats assez vifs et dans les années 1970, j’ai connu la querelle sur la thèse dite de l’illisibilité promue par Atle Kittang et relayée par Tzvetan Todorov. Mais les clivages auxquels Louis Forestier faisait allusion en 1972 étaient la conséquence des positions prises par Étiemble et des réactions à ses positions, venant principalement de la Société des amis de Rimbaud, présidée par Pierre Petitfils. Cela dit, l’élève d’Étiemble que j’étais a été très bien accueilli par Suzanne Briet et Pierre Petitfils. Ils animaient une revue, Rimbaud vivant, qui existe toujours et fait de louables efforts pour continuer d’exister.

Fin de l'entretien.
13 avril 2021

Scènes

L'ancienne Comédie poursuit ses accords et divise ses Idylles :

Des boulevards de tréteaux.

Un long pier* en bois d'un bout à l'autre d'un champ rocailleux où la foule barbare évolue sous les arbres dépouillés.

Dans des corridors de gaze noire, suivant le pas des promeneurs aux lanternes et aux feuilles.

Des oiseaux des mystères s'abattent sur un ponton de maçonnerie mu par l'archipel couvert des embarcations des spectateurs.

Des scènes lyriques, accompagnées de flûte et de tambour, s'inclinent dans des réduits ménagés sous les plafonds, autour des salons de clubs modernes ou des salles de l'Orient ancien.

La féerie manoeuvre au sommet d'un amphithéâtre couronné de taillis, - Ou s'agite et module pour les Béotiens, dans l'ombre des futaies mouvantes sur l'arête des cultures.

L'opéra-comique se divise sur notre scène à l'arête d'intersection de dix cloisons dressées de la galerie aux feux.

- *Pier est un mot anglais signifiant la jetée, corrigé à tort en pilier dans certaines éditions.

13 avril 2021

Ville

Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d'une métropole crue moderne parce que tout goût connu a été éludé dans les ameublements et l'extérieur des maisons aussi bien que dans le plan de la ville. Ici vous ne signaleriez les traces d'aucun monument de superstition. La morale et la langue sont réduites à leur plus simple expression, enfin ! Ces millions de gens qui n'ont pas besoin de se connaître amènent si pareillement l'éducation, le métier et la vieillesse, que ce cours de vie doit être plusieurs fois moins long que ce qu'une statistique folle trouve pour les peuples du continent. Aussi comme, de ma fenêtre, je vois des spectres nouveaux roulant à travers l'épaisse et éternelle fumée de charbon, - notre ombre des bois, notre nuit d'été ! - des Erinnyes nouvelles, devant mon cottage qui est ma patrie et tout mon cœur puisque tout ici ressemble à ceci, - la Mort sans pleurs, notre active fille et servante, et un Amour désespéré, et un joli Crime piaulant dans la boue de la rue.

Rimbaud, Illuminations, 1875

Note Gallimard :
Etiemble a montré qu'il s'agit sans doute ici d'une ville de rêve. Rimbaud y trouve l'occasion d'éprouver une prose poétique neuve, comme le suggérait Baudelaire en tête des Petits poèmes en prose. Il fait ici, un songe de modernité.

Plan
Introduction
1-La vie à Londres
2-Une vie d'errance et de réclusion
3-Double langage
Conclusion

Introduction
"Ville" au singulier, du recueil des Illuminations, fait partie du cycle des villes avec deux autres poèmes "villes" au pluriel". Ces trois poèmes qui sont séparés de "Ornières» et de "Vagabonds" constituent l'élément central du recueil 'Illuminations". Le premier de ces textes constitue une introduction et avec les deux autres constitue un cycle. Ils ont en commun d'être des poèmes de l'ambivalence ou Rimbaud qui nous annonçait à la fin de l'adieu d'une saison en Enfer que "nous entrerons aux splendides villes" se montre ici moins enthousiaste et optimiste sur un monde urbain étranger mais monotone et triste.

1-La vie à Londres
L'éphémère et point trop mécontent citoyen de la métropole crue moderne n'est autre que notre jeune poète Rimbaud qui séjourna à Londres en compagnie de son ami Verlaine, une sorte d'exil littéraire et sentimental partagé avec de nombreux exilés de la Commune de Paris. Ce séjour qui s'est fait en deux étapes de septembre à décembre 1872 dans le quartier de Soho puis en juillet 1873 autour de Big Ben ne lui a pas laissé que de bons souvenirs . Autobiographique, le texte semble l'être assurément, il est écrit à la première personne avec un "Je" en attaque de poème et une multiplication des adjectifs possessifs, "ma" ou "notre" car cela ressemble à une multipossession avec Verlaine. La métropole où il réside est crue et moderne, pas de fioritures de l'ancien, de copies tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'héritage classique, nul monument à la gloire, aux superstitions d'un passé révolu . Rien que du moderne, une modernité à la Baudelaire, un regard vers l'avenir, une innovation technique comme un miracle, la recherche d'une prose poétique assez souple et heurtée pour s'adapter aux mouvements lyriques de l'âme, aux ondulations de la rêverie et aux soubresauts de l'âme. Cette ville de Londres n'a-t-elle pas cette modernité de s'adapter aux soubresauts de l'histoire, aux ondulations de l'âme, c'est le modèle dont il faut s'inspirer. C'est encore un peu brut, un peu crû, un peu violent mais quelques retouches et l'idéal est atteint, c'est l'illumination, la superposition des idées à cette ville à la géométrie trop rectiligne.


2-Une vie d'errance et de réclusion

L'Angleterre est devenu le refuge des communards, des opposants au régime politique qui ont choisi l'exil ainsi que des opposants de toute nature. Londres nous apparaît ici comme un eldorado de tolérance, une morale réduite à sa simple expression, une fraternité d'opposants. La morale y apparaît donc moins stricte qu'en France, réduite à sa plus simple expression et les liaisons homosexuelles y paraissent tolérées, "enfin". La langue est réduite à sa plus simple expression, lorsqu'on ne connaît pas la langue d'un pays et que l'on ne fait aucun effort pour l'apprendre. C'est la ville avec son anonymat, chacun se perd dans la foule, l'ouvrier comme le bourgeois, une foule cosmopolite, "des millions", des gens qui travaillent comme partout, des professeurs qui enseignent, des personnes âgées, rien d'exceptionnel dans cette description qui s'appliquerait à n'importe quelle ville. Notre Rimbaud semble cependant y vivre reclus, il reste à sa fenêtre et ne voient que des spectres, des ombres menaçantes car ces nouveaux habitants bannis de leur pays et qui retrouvent ici une nouvelle patrie, "un cottage" sont toujours poursuivis par de nouveaux ennemis, par des Erinnyes nouvelles.

3-Double langage
Mais cette nouvelle patrie, moderne parce que tolérante n'est pas l'Eldorado qu'il espérait. Si cette ville est tolérante, elle est aussi bien monotone, sans relief, aucun sentiment ne s'en dégage, aucune personnalité dans les agencements intérieurs et extérieurs. Citoyen pas trop mécontent doit plutôt se lire citoyen très mécontent, mécontent parce que les communards le rejettent et parce que la morale y est plus insidieuse. Rimbaud, Verlaine et les opposants de toute sorte sont en fait très surveillés, infiltrés discrètement par une police omniprésente malgré son invisibilité. La liaison scandaleuse qu'il entretient avec Verlaine figure dans de nombreux rapports de police, notre poète qui croyait se fondre dans cette foule anonyme ne parlant pas sa langue est en réalité surveillé, écouté. Des tensions sont aussi vite apparues dans le couple Verlaine-Rimbaud, les coups pleuvent, les disputes sont permanentes, le "cottage" charmante maison de campagne, coquette est devenue un enfer, dans lequel la mort sans pleurs, le suicide est une menace bien réelle. Verlaine, le saturnien, le maudit a déteint sur Rimbaud, les déesses de la vengeance s'acharnent maintenant sur lui. Cette ville est non seulement une ville triste mais on y meurt dans la plus totale indifférence. Nous sommes très loin d'entrer dans les splendides villes qui devaient fournir l'inspiration au poète en lui servant de modèle mais on arrive à la mort, à l'antre de l'Enfer.

Conclusion
Ville est la description d'une ville bien ordinaire, croisement d'innombrablesêtres humains, une des nombreuses métropoles du monde entier, aux rues quelconques dans la grisaille avec sa foule cosmopolite et anonyme. On est loin des villes splendides annoncées à la fin d'une saison en Enfer et nous restons encore dans la désillusion. Cette entrée dans la ville se métamorphose peu à peu en arrivée dans l'antre de l'Enfer.

Vocabulaire

Villes visitées par Rimbaud en 1875
Londres, Stuttgart, Bruxelles, Paris.

Les 2 séjours de Rimbaud à Londres
Septembre 1872, il quitte Ostende pour Londres avec Verlaine. Arrivés, il prennent contact avec les communards exilés qui les aident à s'installer près de Soho 34 Howland Street. Rimbaud rentre à Charleville en décembre 1872. Juillet 1873, il retourne à Londres où est resté Verlaine, et loge 8 Greet College Street (à proximité de Big Ben). Mais leur liaison étrange commence à être connue du milieu communard londonien qui l'exclut avec Verlaine. Cette liaison étrange est mentionnée dans les rapports de police qui infiltre les exilés. Le couple se met alors à boire, et ils se battent. Verlaine quitte Rimbaud qui menace de se suicider.

Big Ben
C'est la tour de l'horloge de Wesminster Palace, la maison du parlement. A coté du parlement se dresse la tour St.-Étienne dite Big-Ben du nom de sa cloche de 13,5 tonnes. C'est l'entrepreneur Benjamin Hall corpulent qui a donné le nom à cette cloche de 13,5 tonnes qui sonne tous les 1/4 d'heure avec un "Bong" différent.

.
Soho
Quartier du centre de Londres, célèbre pour son pittoresque et son cosmopolitisme.

Cottage
Maison de campagne, coquette et rustique.

La commune de Paris
Gouvernement révolutionnaire du 18 mars 1871, après la chute de Napoléon III, les parisiens occupés et partisans de la guerre accusent Thiers de pactiser avec l'ennemi. Le 18 mars 1871, les communards s'opposent aux Versaillais venus les désarmer. Les communards résistent mais sont finalement écrasés lors de la semaine sanglante. Beaucoup de communards furent déportés, d'autres se réfugièrent en Angleterre.

Éphémère

Qui dure peu

Cru
Se dit de quelque chose que rien n'atténue, violent.

Métropole
Du grec meter, mère et polis, ville, capitale d'un pays.

Allégorie
Description, récit qui pour exprimer une idée générale recourt à une suite de métaphore.

Erinnyes

Dans la mythologie grecque, déesses de la Vengeance, les romains les assimilèrent aux Furies.

L'amplification par l'utilisation des pluriels (ponts, ciels, masures, dômes, mats) donne au texte une fonction messianique et au poète le rôle du porte parole libérateur de l'humanité.

 

13 avril 2021

Marine

Les chars d'argent et de cuivre -

Les proues d'acier et d'argent -
Battent l'écume, -
Soulèvent les souches des ronces.
Les courants de la lande,
Et les ornières immenses du reflux
Filent circulairement vers l'est,
Vers les piliers de la forêt, -
Vers les fûts de la jetée,
Dont l'angle est heurté par des
tourbillons de lumière.
13 avril 2021

Mouvement

Le mouvement de lacet sur la berge des chutes du fleuve,

Le gouffre à l'étambot,
La célérité de la rampe,
L'énorme passade du courant,
Mènent par les lumières inouïes
Et la nouveauté chimique
Les voyageurs entourés des trombes du val
Et du strom.

Ce sont les conquérants du monde
Cherchant la fortune chimique personnelle ;
Le sport et le comfort voyagent avec eux ;
Ils emmènent l'éducation
Des races, des classes et des bêtes, sur ce Vaisseau.
Repos et vertige
À la lumière diluvienne,
Aux terribles soirs d'étude.

Car de la causerie parmi les appareils, - le sang ; les fleurs, le feu, les bijoux -
Des comptes agités à ce bord fuyard,
- On voit, roulant comme une digue au delà de la route hydraulique motrice,
Monstrueux, s'éclairant sans fin, - leur stock d'études ;
Eux chassés dans l'extase harmonique,
Et l'héroïsme de la découverte.

Aux accidents atmosphériques les plus surprenants,
Un couple de jeunesse s'isole sur l'arche,
- Est-ce ancienne sauvagerie qu'on pardonne ?
Et chante et se poste.

 

13 avril 2021

Démocratie

"Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour.

"Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques.

"Aux pays poivrés et détrempés ! - au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires.

"Au revoir ici, n'importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce ; ignorants pour la science, roués pour le confort ; la crevaison pour le monde qui va. C'est la vraie marche. En avant, route !"

 

22 février 2021

Biographie

L'enfant prodige (1854-1870)
Né à Charleville le 20/10/1854, Arthur Rimbaud, de bonne heure, se révolte contre la tyrannie d'une mère inflexible et s'abandonne à la séduction de rêves lointains; il marque sa rancune d'enfant incompris par de terribles colères et par des escapades. Sa vocation poétique s'éveille, au collège, pendant l'année de rhétorique; et son professeur Georges Izambard l'encourage par une enthousiaste sympathie. D'emblée, Rimbaud a découvert tous les secrets de l'art; il imite en virtuose Hugo ou les Parnassiens. Déjà, cependant, il obéit à une inspiration très personnelle il traduit dans Sensation, dans Ma Bohème, le bonheur sensuel dont il a joui au cours de ses promenades errantes ; il révèle avec humour, dans Roman, ses premiers émois sentimentaux; il atteste, dans Bal des Pendus, la puissance de son imagination visionnaire; et il exhale son horreur native pour la vie mesquine' en cinglant de son ironie cruelle la petite bourgeoisie de Charleville

Le révolté (1870-1871)
Les impatiences de l'adolescent prennent bientôt la forme d'une haine vivace pour le conformisme social. Après la déclaration de guerre à la Prusse, Rimbaud renonce à passer le baccalauréat, vend ses livres de prix, gagne Paris, se fait arrêter pour avoir voyagé sans billet, est interné quelque temps à la prison de Mazas, puis va chercher fortune en Belgique. Revenu à Charleville en janvier 1871, il ronge son frein. Bientôt, il repart pour Paris où, faute d'argent, il ne peut demeurer plus de quinze jours. Abîmé d'ennui dans sa province, il a pour les insurgés de la Commune une pensée fraternelle : « Les colères folles me poussent vers la bataille de Paris, où tant de travailleurs meurent... » La plupart des poèmes qu'il compose du mois de septembre 1870 au mois de mai 1871 portent la trace de sa révolte. Il proclame son mépris pour l'Empereur (Rages de César); il plaint les victimes de la guerre (Le Dormeur du val); il peint la détresse de cinq petits pauvres qui se réchauffent, devant un soupirail, au four du boulanger (Les Effarés). En regardant les fonctionnaires de la bibliothèque municipale, à Charleville, l'idée lui vient de flétrir ces éternels « assis ». Tandis que se précipitent les événements, il incline vers une sorte de nihilisme sentimental et intellectuel; il maudit la religion chrétienne (Les Pauvres à l'église, Les Premières Communions, Le Mal); puis, quand « Paris se repeuple » après la défaite, il décrit l'impureté de la grande ville avec des accents d'une violence extrême. Dans la société moderne, il ne voit que des motifs de fureur.

Le bateau ivre (1871)
, Rimbaud a 17 ans
Mais le poète trouve dans son génie les ressources nécessaires pour échapper au désespoir. Comme Baudelaire, il aspire aux révélations d'un monde inconnu; il part en rêve à la découverte de ce monde. Déjà, dans Le Bateau ivre, il décrit symboliquement cette audacieuse équipée. Ce chaland qui vogue parmi des paysages vierges, c'est Rimbaud lui-même, qui enfante en tumulte, dans un délire fécond, les reliefs, les couleurs et les formes d'un nouvel univers. Il discerne, pourtant, la fragilité de ce songe féerique : l'éblouissement des «nuits sans fond» est bientôt dissipé à l'apparition des « aubes navrantes », et. le bateau dégrisé, mais incapable, désormais, de suivre le sillage routinier des autres chalands, aspire à s'engloutir.

Le voyant (1871-1872)
Le bateau ivre marque un tournant dans la vie de Rimbaud. Un autre poète, Verlaine, enthousiasmé par ces strophes ardentes, le presse de venir le rejoindre « On vous espère, on vous attend. » Rimbaud répond à cette invitation et habite avec Verlaine, d'abord à Paris, puis en Belgique et en Angleterre. Pendant cette période tourmentée de son existence, il renouvelle sa vision poétique par des expériences hardies : fidèle à un programme qu'il s'est tracé quelques mois plus
tôt, il «travaille à se rendre voyant», cultive le délire sous toutes ses formes, compose des poèmes étranges (Voyelles, Larme, Patience, Mémoire, La Rivière de cassis), rythme des chansons «faussement naïves » (Chanson de la plus haute tour, Bonheur, Fêtes de la faim); mais il compromet sa santé par l'alcoolisme et par la débauche
.

Une saison en enfer (1873)
En décembre 1872, Rimbaud abandonne Verlaine et rentre de Londres. Il retourne quelque temps, en janvier 1873, au chevet de son ami malade, puis va retrouver sa famille dans la propriété de Roche, près de Vouziers, et entame une sorte d'autobiographie en prose poétique. En mai, il rejoint de nouveau Verlaine qui, le 20 juillet, à Bruxelles, sous l'empire de l'alcool, tire sur lui deux coups de revolver. Définitivement las et écoeuré, Rimbaud achève, à Roche, l'oeuvre entreprise et l'intitule Une Saison en enfer. C'est un témoignage à la fois sur l'existence maudite qu'il a menée et sur les possibilités d'avenir qu'il voit s'ouvrir devant lui au terme de cette crise. Quelques amis seulement ont reçu un exemplaire de cette précieuse confession lyrique, dont le tirage, impayé, est resté presque tout entier chez l'imprimeur.
Souvenirs d'enfer. L'enfer, ce sont les impuretés et les illusions de la « saison » passée avec Verlaine. Le poète est déçu par son art; l'homme est honteux de ses fautes. Rimbaud s'accuse de s'être abandonné à des chimères poétiques : « J'écri¬vais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges... Je m'habituai à l'hallucination simple : je voyais très franchement une mosquée à la place d'une usine, une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d'un lac; les monstres, les mystères; un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi. Puis j'expliquai mes sophismes magiques avec l'hallucination des mots. Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit. » (Délires II). Il dénonce aussi, avec une ironie violente, son mépris de la morale, son horreur de tout métier, son goût de la révolte, du vice, du crime (Mauvais Sang); et il imagine les affres des tortures infernales : «Je meurs de soif, j'étouffe, je ne puis crier. « C'est l'enfer, l'éternelle peine! Voyez comme le feu se relève ! Je brûle comme il faut. Va, démon! » (Nuit de l'enfer.)
Résolutions d'avenir. Désormais, Rimbaud a des élans vers l'Idéal. Il exalte la charité (Pièce liminaire), la pureté (L'Impossible); il déclare qu'il sait maintenant « saluer la Beauté » (Délires II); il célèbre « les Rois de la vie, les trois Mages, le coeur, l'âme, l'esprit » (Matin). Rationnelle ou mystique, il a conquis une certitude; il n'éprouve plus le besoin de prendre, comme autrefois, une « expression bouffonne et égarée au possible » pour chanter le Bonheur et l'Éternité : « Moi, je ne puis pas plus m'expliquer que le mendiant avec ses continuels Pater et Ave Maria. Je ne sais plus parler » (Matin). Du moins est-il résolu désormais à agir, à reconquérir un équilibre grâce à la sainteté du travail. Le rêve ambitieux doit s'effacer pour laisser la place au silencieux héroïsme des tâches quotidiennes « J'ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J'ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs ! Une belle gloire d'artiste et de conteur emportée! Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre! Paysan! » (Adieu)


Illuminations (1872-1874 ?)
La vie littéraire de Rimbaud ne s'achève pas, comme on l'a cru longtemps, sur cet « adieu » qu'il lançait à la fin d'Une Saison en enfer : à Londres, en 1874, il met au net une autre œuvre en prose poétique, formée de morceaux distincts, qui ont été réunis sous le titre « illuminations ». Nous sommes mal renseignés sur les circonstances dans lesquelles ces pièces ont été composées. Les Illuminations, en tout cas, nous apparaissent comme une nouvelle tentative du poète pour « fixer des vertiges » et pour réaliser ses ambitions de voyant.
La création d'un univers. Rimbaud prend le mot « illuminations » dans son sens anglais d' « enluminures ». Mais cet enlumineur est un illuminé. Ce qu'il voit, il le transfigure; et ce qu'il ne voit pas, il le crée. Quelques-uns de ces poèmes sem¬blent, dans leur précision concrète, des transpositions verbales d'images emprun¬tées au monde réel. « Gracieux fils de Pan ! Autour de ton front couronné de fleurettes et de baies, tes yeux, des boules précieuses, remuent. Tachées de lie brune, tes joues se creusent. Tes crocs luisent. Ta poitrine ressemble à une cithare, des tintements circulent dans tes bras blonds » (Antique). D'autres, dans leur éclat féerique, sont de véritables hallucinations : « D'un gradin d'or, - parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil, - je vois la digitale s'ouvrir sur un tapis de filigranes d'argent, d'yeux et de chevelures » (Fleurs). Le poète prend possession d'un univers où il se meut avec une liberté enivrante : « J'ai tendu des cordes de clocher à clocher; des guirlandes de fenêtre à fenêtre; des chaînes d'or d'étoile à étoile; et je danse » (Phrases).
La création d'un langage. Rimbaud, dans les Illuminations, invente un lan¬gage poétique sans commune mesure avec le langage ordinaire. Cet effet constant de nouveauté est créé, tantôt par des images insolites : « Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques » (Barbare); tantôt par des rythmes insaisissables. Même quand l'esprit est déconcerté par la fulgurance des visions transcrites, ces poèmes exercent sur la sensibilité et sur l'imagination, par la splendeur du vocabulaire, par la tension de la forme, un prestige envoûtant.


L'aventurier (1875-1891)
Après les Illuminations, Rimbaud semble avoir renoncé définitivement à la poésie. Il voyage à travers l'Europe avec une sorte de fièvre; puis, en 1880, il part pour l'Afrique. Il séjourne notamment à Aden et au Harrar, s'occupe d'affaires com¬merciales et explore des contrées inconnues. Il ne regagne la France qu'en 1891, pour y être amputé d'une jambe à Marseille et pour y mourir.

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