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A.R.
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15 janvier 2021

Coran ayant appartenu à Arthur Rimbaud

Présentattion à l'Institut du Monde Arabe d'un coran ayant appartenu à Arthur Rimbaud : À l’occasion des Journées du Patrimoine (20 septembre 2020), l’Institut du Monde Arabe à Paris a présenté un Coran ayant appartenu à Arthur Rimbaud. Il ne s’agit pas de l’exemplaire que l’enfant Rimbaud aurait eu entre les mains à Charleville ou à Roche, provenant de son père Frédéric (une traduction en français avec en regard le texte arabe), mais d’un exemplaire imprimé par lithographie à Bombay en 1865, que Rimbaud a peut-être acquis à Aden ou que lui aurait offert Alfred Bardey qui y avait fait un voyage au début de l’été 1880.

L’ouvrage a été donné à l’IMA par les descendants d’Alfred et Pierre Bardey, négociants établis à Aden, qui employèrent Rimbaud d’août 1880 à novembre 1885 (voir ce précédent billet).

Voici ce que dit Mme Andriyanova de l’ouvrage :

Al-Qur’ân, Bombay, imprimerie Heydari ( المطبعة الحيدرية), safar 1282 / juillet 1865. Ouvrage lithographié 25 x 17 cm, 544 p. Reliure à rabat et à recouvrement, en cuir de chèvre teinte en rouge. Décor à chaud, à l’argent (deux cadres festonnés reliés par les angles, fleuron central). Par son aspect physique (type de décor, couleur de la reliure), proche des reliures produites à Zanzibar dans les années 1880. L’origine indienne de la reliure n’est pas à exclure. Pagination en chiffres indiens de type persan. Les trois premières pages ainsi que la dernière page portant le colophon sont richement décorées avec des motifs floraux. La zone du texte est délimitée par un cadre en double filet. Les titres des sourates sont indiqués dans les cartouches. Papier fin, jauni, sans filigranes. Le volume est composé de 68 cahiers de 4 feuilles (numérotés). Sur les marges, indications de lecture, réclames, marques d’orientation (numéro du juz’, nom de la sourate). Le texte s’ouvre par une prière et se termine par une prière spécifique réservée à la fin du Coran. Le colophon contient toutes les informations sur l’édition et l’impression, notamment le nom du copiste qui a préparé la pierre lithographique (Al-Hajj Muhammad) et ceux des correcteurs (Abd al-Rahîm Dihlawî, Sirâj al-Haqq Ramafûrî, etc.)

Aucune annotation postérieure à l’impression n’a été repérée à l’intérieur du livre.

Glissée dans le livre sacré, se trouvait une lettre écrite dans un arabe approximatif, signée (et marquée d’un tampon) de l’abban Fârih Kali ( ابان فارح كله ), lequel réclame à Rimbaud de l’argent.

La lettre a été envoyée à Aden ( بندر عدن) depuis Gueldessa (جلدسا), village proche de Harar, étape importante sur la route reliant le port de Zeila situé au sud du golfe de Tadjoura sur la côte africaine à la vieille cité marchande de Harar, porte d’entrée du pays Galla (oromo) et point de rupture de charge entre les caravaniers somalis et ceux du pays abyssin. Cette halte caravanière fut particulièrement importante pendant l’époque de l’occupation égyptienne (1875-1885) et florissante du temps où Arthur Rimbaud la fréquentait.

Elle est adressée à Rimbaud par Fârih Kali, un abban bien connu des Européens qui opéraient dans la région : Armand Savouré, Éloi Pino… Il sera plus tard le guide de J. Gaston Vanderheym (Une expédition avec le Négous Ménélik) et parlait probablement le français. Il est intéressant qu’il écrive à Rimbaud en arabe.

L’abban est non seulement guide de la caravane, mais il garantit pour tout voyageur qui ne peut se passer de ses services, quelle que soit sa nationalité, la sécurité de ce dernier et de ses biens ainsi que le règlement de tous les problèmes qui peuvent surgir en cours de route.

« L’arabe négligé de cette lettre, écrit la conservatrice Mme Olga Andriyanova, n’en facilite pas la compréhension. On saisit tout de même que Rimbaud avait des dettes envers plusieurs personnes et que Fârih Kali, servant ici d’intermédiaire, lui réclamait l’argent nécessaire pour régler cette situation. » « La date incomplète (7 (?) chawwal), mentionnée après la signature, ne nous permet pas malheureusement de la dater précisément. »

On trouve dans le document PDF téléchargeable ci-dessous les informations publiées à cette occasion par Mmes Olga Andriyanova et Nacéra Sahali.

La bibliothèque présentait également plusieurs ouvrages autour de Rimbaud devenu négociant en Afrique et en Arabie.

Toutes les photographies © Hugues FONTAINE 2020, avec l’aimable autorisation de l’Institut du Monde Arabe.  

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6 janvier 2021

La maison des Ailleurs, maison et appartement (1er étage) d'A.R.

La famille Rimbaud s’est installée dans cette maison, alors composée de 3 appartements, en 1869. Pendant six ans, jusqu’en 1875, elle y a logé au premier étage. Le jeune Arthur a habité entre ses murs de ses 15 à ses 21 ans, dans une période d’intense création poétique. C’est sans doute dans ces lieux que certains des poèmes mondialement connus ont été rédigés. Il a également écrits ces derniers poèmes à Roche, dans la ferme familiale, notamment après l'affaire de Bruxelles avec Verlaine. 

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18 février 2021

Mise au point sur la photographie mythique de Rimbaud

Dans le documentaire de France 5 que l’on peut revoir, on a présenté une photographie de Rimbaud par Carjat, la plus connue. Il convient de faire une mise au point sur cette question où je pense pouvoir donner des informations utiles.

 On ne possède pas l'original de la photographie mythique mais seulement des reproductions.

 Voici celle qui a été présentée au cours du documentaire et qui appartient au musée Rimbaud :

  

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Elle aurait appartenu à Jean Cocteau


Une autre reproduction remarquable se trouve aussi au musée Rimbaud :

  

gide

 

 

elle porte au dos une attestation d’Isabelle Rimbaud :

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Cette attestation prouve qu’elle a été faite avant la divulgation de ce portrait en 1922 par Berrichon. La soeur de Rimbaud l’avait offerte à Madame Théo Van Rysselberghe dont la fille avait eu un enfant avec André Gide. Ceci explique qu’elle faisait partie des archives de l’auteur de Paludes. La fondation Catherine Gide l’a offerte au musée Rimbaud en 2013 suite à mes recherches. Nous verrons qu’à défaut de l’original c’est la meilleure reproduction connue de la photographie mythique.

 

Un document capital trouvé dans les archives de Paul Claudel permet de progresser dans la connaissance du visage de Rimbaud. Il s’agit d’une photographie de l’original qui se trouve à la BNF depuis 2015 :


claudel

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On aperçoit en bas l’estampille Carjat. À défaut de l’original on a donc une image qui est une référence. On constate que Berrichon n’a pas trop retouché l’image de Rimbaud dans l’édition de 1922, contrairement aux autres photographies qui y figuraient.

 

 

Voici l’image que l’on peut obtenir à partir de la reproduction précédente :

 

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On peut donc à présent faire des comparaisons :

 

comparaison

 

 

 

 

 

 

 

 

 

            

 

Dans la photo Gid, une partie de la manche droite du veston est coupée et des taches notamment sur le sourcil gauche apparaissent. La reproduction la plus fidèle à l’original est celle de la fondation Gide.

 

Mise à jour du 7 février : On peut voir de larges extraits inédits de la conférence « Le mystère des visages de Rimbaud » que j’ai donnée le 20 octobre 2015 à Charleville. Il faut rectifier 1868 en 1866 pour la date que je donne de la photo de première communion.

 

20 février 2021

À propos d’un « Rimbaud souriant » et d’une gouache, par Jacques Bienvenu

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Jacques Desse vient de publier concernant un portrait de Rimbaud à vingt-trois ans crayonné par sa sœur. Le sujet est intéressant. Il s’agit de montrer comment l’image d’un portrait peut se modifier au cours de réimpressions successives. La démonstration de Jacques Desse semble à première vue convaincante. Il y a bien un « Rimbaud  souriant » qui semble avoir été véhiculé par diverses publications, notamment dans l’Album de la Pléiade. Il convient cependant d’analyser la méthode de l’auteur, appuyée par des montages visuels.
Ce portrait de Rimbaud dessiné par sa sœur a été reproduit pour la première fois dans un livre rare : la Bibliographie de Paul Verlaine de François Montel (Giraud- Badin, 1924), où il est inséré entre les pages 18 et 19. C’est l’image que nous présentons en tête de cet article. Il semble qu’aucune autre reproduction de ce dessin n’ait figuré par la suite avant celle qui fut donnée en 1946 dans le livre iconographique de François Ruchon. Puis, une autre reproduction plus récente, conforme à l’original, apparaît dans le catalogue Paul Verlaine, portraits, dessins, photographies (Giraud-Badin et Vrain, 1994). Les auteurs de ce catalogue signalent que ce dessin « comporte des différences, peut-être dues à des retouches photographiques, avec la reproduction dans Ruchon, pl. XVIII et dans l’Album Rimbaud, p. 229. »

Dans son article, il semble bien que Jacques Desse ait une idée précise en montrant les retouches que se contentait simplement de signaler le catalogue Verlaine de 1994. Ruchon en 1946, ignorant l’original du dessin, a publié sa reproduction à partir de celle du catalogue Montel de 1924. Il aurait donc été logique dans cet esprit d’opposer la reproduction de Ruchon et celle du catalogue Montel. Mais Jacques Desse préfère opposer le Rimbaud publié par Jean-Jacques Lefrère dans son livre Face à Rimbaud (qui n’est autre que celui du catalogue Verlaine de 1994) et la reproduction de Ruchon. Au « Rimbaud souriant » de Ruchon s’oppose le Rimbaud sérieux de Lefrère. Il s’agit donc d’opposer la vraie image de Rimbaud donnée par le biographe compétent à l’image retouchée, selon Jacques Desse, par un Ruchon peu scrupuleux. Signalant que le livre de Ruchon « abonde en images truquées et assertions mensongères », Jacques Desse explique : « Ruchon semble avoir eu une cause à défendre, il avait une image de Rimbaud, - la sienne, donc la vraie -, et entendait bien la faire valoir », et ajoute Jacques Desse, il l’a fait « au prix de petites manipulations. » (p. 8) Enfin le libraire justifie sa dénonciation en précisant qu’elle n’est pas superflue car « un chercheur (M. Jacques Bienvenu), a dernièrement remis en circulation les approximations et trucages de Ruchon » (note 7).

Remettre en circulation des images truquées me paraît une accusation suffisamment grave pour que j’y réponde. J’ai remis en circulation une image de Rimbaud complètement oubliée, celle que Delahaye avait publiée dans ses ouvrages, et que j’ai dévoilée dans mon article du Magazine littéraire intitulé : « Connaîtrons-nous jamais la vraie image de Rimbaud » (Le Magazine littéraire, n°498, juin 2010 p.14 -17). La reproduction que j’ai donnée ne venait pas du catalogue de Ruchon. Dans cet article je suggérais que les photos de Rimbaud par Berrichon avaient été retouchées. Par principe éthique, j’ai signalé que cette idée avait déjà été développée avant moi  par Ruchon : « Le premier à avoir bien souligné cette différence est François Ruchon, qui nous explique que Berrichon avait retouché cette photographie » (p. 14 de l’article cité). Par la suite, dans mon  article du blog sur les retouches de Berrichon, je précisais : « Malheureusement,  M. Ruchon a fait un grand nombre d’erreurs, publiant lui-même une photographie de Carjat, très mauvaise et retouchée. »

Revenons au Rimbaud dessiné par Isabelle. Selon le  libraire, il se serait créé une légende - une énième légende rimbaldienne - autour de ce « Rimbaud souriant ». Il précise que ce « Rimbaud souriant » est  « une pure et simple invention », mieux, une « escroquerie » (voir l’avant-dernière page de l’article). Escroquerie fort heureusement corrigée par Jean-Jacques Lefrère, nous dit Jacques Desse : « En 2006, M. Jean-Jacques Lefrère publia à partir du document présenté en 1994, une image sensiblement différente. Dans le premier, Rimbaud arborait un petit sourire ironique ; dans la seconde [celle de Lefrère] il apparaît plutôt sérieux.»

Mais, dans la notice rédigée dans Face à Rimbaud qui concerne ce croquis dessiné par Isabelle, Jean-Jacques Lefrère parle de  la « seule image que nous connaissions le montrant souriant » Notons bien le mot « souriant ». De plus, pour montrer que la légende du « Rimbaud souriant » s’est développée, Jacques Desse cite un texte publié par le Ministère des Affaires étrangères qui n’est plus visible à l’adresse internet qu’il nous a donnée, car ce site n’existe plus depuis plusieurs années (voir sa note 10). Mais on pourra le lire ici dans son intégralité .Le libraire cite un passage de l’article de Paule-Élise Boudou (« Les merveilleuses images » p.120) : « [Isabelle] a elle aussi participé à la constitution de ce que l’on pourrait nommer la galerie Rimbaud. Elle le portraiture en 1877, déjà assez mûr, un sourire un peu mystérieux et ironique,[…]». Jean-Jacques Lefrère a repris presque textuellement cette phrase dans son introduction à Face à Rimbaud, page 8,  où il évoque les différents dessins représentant Rimbaud, notamment ceux d’Isabelle « qui participa à la constitution de la galerie Rimbaud, en portraiturant son frère en 1877, déjà assez mûr, un sourire un peu mystérieux et ironique aux lèvres,[...] ». Comme l’article est de 2004 et le livre de Jean-Jacques Lefrère de 2006, on est en droit de penser qu’il s’agit d’un petit larcin du biographe qu’on ne saurait lui reprocher, car cette phrase de Paule-Élise Boudou, assez bien tournée, méritait d’être replacée. On observe que Jean-Jacques Lefrère véhicule dans son texte la légende du « Rimbaud souriant » en publiant une image non retouchée.

Dans une lettre du  27 octobre 1896, Isabelle précise qu’elle a envoyé trois dessins faits de mémoire. Elle ajoute qu’ils ne valent rien, mais qu’ils ressemblent tout de même à son frère, pour la figure. Berrichon lui-même estime qu’ils ne sont pas à la hauteur d’un autre dessin  qu’il a vu chez  Vanier. Il semble en effet très probable que ce dessin daté de 1877 était l’un des trois croquis envoyés par Isabelle, sans qu’on puisse l’affirmer avec certitude. C’est aussi ce qu’indique le commentaire du dessin dont la mention réapparait dans un catalogue (Collection d’autographes littéraires) important pour les documents rimbaldiens, vente Drouot du 26 février 1969, Iconographie de Rimbaud, portraits par sa sœur Isabelle, n°109 (vente de 1969 et non de 1968 comme le dit le libraire dans son texte correspondant à la note 3). Jacques Desse affirme que Berrichon l’avait « fourgué à Barthou ». Rien n’est moins sûr. Pierre Petitfils signale que le dessin d’Isabelle qui représente Rimbaud a figuré à l’exposition du symbolisme de 1936. (L’œuvre et le visage d’Arthur Rimbaud, 1949, p.281). En effet, le n°65 du catalogue mentionne un croquis d’Isabelle et comme par ailleurs deux autres croquis de Rimbaud mourant sont mentionnés aux numéros 67 et 68, on peut penser que Pierre Petitfils était à son époque bien informé sur cette exposition. Comme elle date de 1936 et que Barthou est mort en 1934, il n’avait probablement pas ce dessin qui  n’est d’ailleurs pas mentionné dans la vente après décès de Barthou. L’exposition du centenaire du symbolisme est un jalon capital dans la trace des documents rimbaldiens. Mme Paterne Berrichon possédait encore à cette date des documents remarquables, notamment iconographiques, avant de devenir la proie des collectionneurs comme le libraire Matarasso qui a fait cependant par la suite des dons importants au Musée Rimbaud. On trouve mentionné à cette exposition (n°36) le portrait de Rimbaud par Carjat dédicacé par Isabelle Rimbaud à Mme Théo van Rysselberghe qui se trouve à présent au Musée Rimbaud.

Un autre jalon capital dans l’histoire des documents rimbaldiens que possédait Berrichon est une lettre peu connue que ce dernier avait envoyée le 5 janvier 1899 et publiée dans L’Art moderne du dimanche 8  janvier 1899. Voici le texte de cet important document :

Paris le 5 janvier 1899,


Monsieur et cher confrère,


Permettez-moi de venir compléter vos renseignements sur l’iconographie d’Arthur Rimbaud. Il existe de l’auteur des Illuminations d’autres portraits que ceux signalés par votre si intéressante et tant artistique revue. Pour ma part, j’en possède dix dont :

Une photographie faite en 1866 (Rimbaud a onze ans ; et il est en costume de première communion) ;

Deux photographies de Carjat faites en 1872 ;

 Une gouache de Fantin-Latour, d’après son tableau Coin de table (c’est sur cette gouache qu’a été fait le cliché illustrant le volume des Œuvres édité par le Mercure de France) ;

Deux croquis faits par Verlaine vers 1878 (Rimbaud au piano, Rimbaud partant pour Vienne) ;

Trois photographies par Rimbaud lui-même, faites au Harrar en 1883 (dans chacune il est en pied parmi des paysages sauvages) ;

Un très émouvant dessin d’Isabelle Rimbaud représentant son frère mourant, fait en 1891

[…]

Jean-Jacques Lefrère a donné ce document seulement en annexe de son volume Correspondance posthume, 1901-1911. Il ne fait aucun commentaire sur la liste de Berrichon. Afin de rester dans les limites de mon sujet qui est l’article de Jacques Desse, j’observe que Berrichon ne mentionne pas le dessin de Rimbaud à 23 ans. Cela ne prouve pas qu’il ne l’ait pas. Peut-être  ne le juge-t-il pas digne d’intérêt, ce que nous savions déjà.

Dans son article, Jacques Desse parle du « soi-disant portrait à la gouache  de Fantin-Latour », portrait qui figure en frontispice de mon blog. Le libraire s’étonne de l’absence du dessin d’Isabelle et de la gouache, lors de la vente Barthou (note 3). Il  est donc utile que je revienne sur cette question de la gouache de Fantin-Latour, dont j’ai parlé il y a presque trois ans dans Le Magazine littéraire. Les arguments que je développais alors étaient les suivants (p.16) :

Dans son Face à Rimbaud  Jean-Jacques Lefrère attribue à Berrichon  la gouache de Fantin-Latour. : « En fait, ce n’était pas là une esquisse de Fantin-Latour pour son Coin de table, mais bien une œuvre de Berrichon, qui avait un petit talent de peintre. » Comment Jean-Jacques Lefrère en est-il arrivé à cette conclusion ? Il poursuit : «Lorsqu’il avait mentionné cette gouache dans son Jean-Arthur Rimbaud Le Poète, Berrichon l’avait fait en ces termes : “Une répétition à la gouache du Rimbaud de Fantin-Latour a été reproduite en tête de l’édition des Œuvres du poète établie par le Mercure de France.”Si cette peinture avait été de Fantin-Latour, Berrichon n’aurait pas manqué de le dire. » Face à Rimbaud, p. 168 .Toutefois, le mot « répétition » signifie pour les beaux-arts : « copie d’une statue, d’un tableau, faite par l’auteur lui-même ». Berrichon n’avait nullement manqué de nommer l’auteur, et d’ailleurs, dans son édition de 1898, il précise : « Portrait de Rimbaud par Fantin-Latour ». Pourquoi aurait-il imité la signature de Fantin-Latour du vivant du peintre ? Jean-Jacques Lefrère ajoute comme ultime argument, pour ceux qui douteraient encore de cette paternité, que le tableau ne figurait pas dans le Catalogue de l’œuvre complet de Fantin-Latour, publié par son épouse en 1911. Ce qui prouve simplement que Mme Fantin-Latour ignorait l’existence de ce portrait ou bien qu’elle l’avait oublié.

La lettre de Berrichon publiée ici confirme que Berrichon ne manque pas de mentionner cette gouache comme étant de Fantin-Latour, et dans cette revue d’Art il serait invraisemblable qu’il dissimule une contrefaçon de sa main, du vivant du peintre. Le biographe de Rimbaud s’étonne de la provenance « berrichonienne » de cette gouache. Pourtant tout est clair si on examine les documents. Dans un premier temps, Berrichon sollicite Fantin pour obtenir l’autorisation de reproduire le portrait du Coin de table. À la fin de la lettre (reproduite ci-dessous),  il exprime le désir d’avoir de préférence un dessin. 

Berrichon Fantin

Musée Rimbaud / Médiathèque Voyelles de Charleville-Mézières
Nous ne connaissons pas la réponse de Fantin dans sa totalité, mais les faits  invitent à penser que le peintre aura pu accéder à la demande d’un dessin, plus précisément d’une gouache. Isabelle Rimbaud est allée récupérer le cliché chez Fantin-Latour, comme elle le note dans son carnet : 

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On voit qu’Isabelle le 6 mars 1898 précise qu’elle a reçu une autre lettre de Fantin-Latour, puis que le lendemain le portraitiste de Rimbaud lui a donné  une photographie de son tableau qu’elle a été porter le jour même au Mercure de France pour les  Œuvres complètes de Rimbaud par Berrichon et Delahaye. Est-il besoin de préciser que la photographie en question n’est pas celle du Coin de table, qui était alors chez Émile Blémont, mais, celle de la gouache. Berrichon a probablement insisté par la suite auprès du peintre pour avoir cette gouache et a visiblement réussi à l’obtenir. La provenance « berrichonienne » n’a donc rien de surprenant.
Un peu plus tard, en 1911, Berrichon proposera à Claudel divers portraits, dont cette gouache qui était toujours en sa possession à cette date. Claudel aura droit à deux photographies Carjat et à  des lettres de Rimbaud. Berrichon a dû vendre la gouache à Louis Barthou. Son frère Léon Barthou après la mort du ministre collectionneur en fit don à Georges Duhamel en décembre 1936, ce qui explique qu’elle ne figurait pas dans la vente Barthou (1935-1936), comme le dessin d’Isabelle Rimbaud. Rien là  de bien mystérieux. Le catalogue de la Pierpont Morgan Library, où l’œuvre de Fantin est conservée, donne la provenance suivante : « Louis Barthou; Léon Barthou; by whom presented to Georges Duhamel in 1936 (according to old autograph inscriptions in pen and back ink on label on back of frame, "A Georges Duhamel, qui a dit/ de Rimbaud: ’exception héroïque/ et inquiétante’ le portrait que/ lui offre un admirateur et/ ami/ Léon Barthou/ 19 dec. 1936."); M. Viardot; Alain Clairet, Paris; Eugene V. and Clare E. Thaw, New York.»

 

11 mars 2021

Histoire de la découverte d'une lettre de Rimbaud

Rimbaud 12 octobre


La lettre du mercredi 12 octobre 1887 de Rimbaud au Vicomte de Petiteville,
  Consul de France à Beyrouth, (Pléiade p.609) se trouvait au ministère des Affaires étrangères de cette ville. On raconte ici la découverte de cette lettre.

En 1930 Henri Hoppenot découvrait dans un article du Mercure de France : intitulé « nouveaux documents sur Rimbaud » que Marguerite-Yerta Méléra parlait incidemment d’une lettre « du consulat de France en Syrie, qui donnait des renseignements et des conseils pour l’élevage des mulets que Rimbaud -en octobre 1887- songeait à entreprendre ».

Comme il était à cette époque conseiller politique du Haut-Commissariat de la république à Beyrouth, il s’occupa de faire rechercher cette lettre que mentionnait Mme Méléra aux archives du consulat de France au Liban. On la retrouva et on lui confia cette lettre. Cependant il ne la publia que 17 ans plus tard grâce à son ami Georges Blin qui confiait des articles pour une revue de poésie et de littérature, la revue Fontaine. 

 

 

 

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C’est dans cette revue que la lettre fut publiée avec un fac-similé en 1947.

 Cependant l’autographe disparut pendant longtemps avant de réapparaître curieusement dans une vente à Drouot en 2004 . Elle fut récupérée la même année par les archives du ministère des Affaires étrangères. Elle se trouve actuellement au centre des Archives diplomatiques de Nantes qui nous a donné aimablement l’autorisation de la publier sur ce blog. Dans sa présentation de la lettre Henri Hoppenot écrivait : « Telles quelles, ces lignes n’ajoutent rien à notre connaissance de leur auteur. Est-ce par suggestion que j’y crois percevoir à travers la coulée de la phrase et la résonance de certains mots, l’écho mourant du langage renoncé ? »

 Mme Méléra n’a pu connaître l’existence de cette lettre que dans les papiers de  Berrichon qui cependant ne l’avait pas publiée dans sa correspondance. Ce n’était possible qu’avec la réponse du consul de Beyrouth du 3 décembre 1887 qui mentionnait la date de l’envoi de Rimbaud. Le manuscrit de cette lettre du 3 décembre se trouve au musée Rimbaud. 

 Pour conclure, sans Mme Méléra, si critiquée pour sa biographie de Rimbaud de 1930, on n’aurait vraisemblablement jamais retrouvé cette lettre.

 

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4 janvier 2021

La vie d'Arthur Rimbaud

1) COMME UN BATEAU IVRE

Élevé par une mère autoritaire en l'absence de son père, officier en campagne et qui abandonnera bientôt la famille, Arthur Rimbaud manifeste son génie précoce tout au long de son parcours scolaire, collectionnant les prix d'excellence, notamment pour ses vers latins. En janvier 1870, il se lie d'amitié avec Georges Izambard (1848-1931), son professeur de rhétorique, acquis aux idées révolutionnaires, qui est aussi le lecteur de ses premiers pastiches, les Étrennes des orphelins, parus à la même époque dans la Revue pour tous. En mai, il envoie trois poèmes à Théodore de Banville dans l'espoir qu'ils seront publiés dans le Parnasse contemporain.

FUGUES ET RÉVOLTES

Arthur Rimbaud, le Dormeur du val

 

Arthur Rimbaud, le Dormeur du val

Réfractaire à toutes les formes d'autorité, Rimbaud fugue pour la première fois à Paris, en août 1870. Arrêté en gare du Nord sans billet, il est incarcéré à la prison de Mazas, puis renvoyé à Charleville. Les mois suivants, il fait deux autres fugues. C'est à cette époque qu'il écrit les poèmes du vagabondage (« Ma Bohème », « Au Cabaret vert », « le Buffet », « Rêvé pour l'hiver ») et les poèmes ayant trait à la guerre, tel « Le Dormeur du Val ».

 

jeu de mots. JE est un autre. » Le poète se fixe donc pour tâche de se connaître en se débarrassant de toutes les conventions, les cultures et les discours qui l'entravent. Deux jours plus tard, dans une lettre connue sous le nom de « Lettre du voyant » (adressée au poète Paul Demeny [1844-1918] rencontré à Douai l'année précédente), il prône « un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens », ce qui suppose en même temps le choix des sens contre le sens, et une avancée méthodique vers l'inconnu, par-delà les limites de l'esprit, de la morale et du corps humain.

 

LA RELATION AVEC VERLAINE 

À la fin du mois d'août 1871, à l'instigation de Paul-Auguste Bretagne (1837-1881) – un ami qui connut Verlaine à Fampoux, près d'Arras –, Rimbaud adresse à l'auteur de la Bonne Chanson cinq de ses poèmes (« les Effarés », « Accroupissements », « les Douaniers », « le Cœur volé », « les Assis »). Verlaine s'enthousiasme pour ces textes et invite le jeune poète à venir dans la capitale. Emportant avec lui sa dernière composition,  le Bateau ivre, Rimbaud arrive à Paris en septembre. Il a dix-sept ans à peine. Il s'installe chez les beaux-parents de Verlaine, où il ne tarde pas à faire scandale.

UNE LIAISON TUMULTUEUSE

Jef Rosman, Arthur Rimbaud blessé

 

Jef Rosman, Arthur Rimbaud blessé

Entre les deux hommes, c'est le début d'une relation passionnée et orageuse, entrecoupée de nombreuses ruptures, et d'un périple qui les conduit en Belgique, à Londres, à Charleville, à Londres encore, à Roche (près d'Attigny), de nouveau à Londres puis en Belgique. Leur liaison se termine à Bruxelles, le 10 juillet 1873, lorsque Verlaine, ivre et affolé à l'idée que Rimbaud ne le quitte, tire au pistolet sur son ami et le blesse au poignet – geste qui lui vaut de passer deux ans à la prison de Mons.

Sous le choc, Rimbaud achève la même année un récit autobiographique où il exprime ses « délires » : Une saison en enfer, qu'il édite lui-même pour s'en désintéresser aussitôt. Il découvre par ailleurs de nouvelles facultés d'expression, dont témoignent les Illuminations, ensemble de proses et de vers libres écrit entre 1871 et 1875.

1.3. COMME « LA VRAIE VIE EST AILLEURS »

« J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges. » (Une saison en enfer, Délires II, Alchimie du verbe). À 20 ans, Rimbaud cesse son activité poétique et reprend une existence errante, mais seul cette fois, suivant malgré lui les traces de son père militaire et écrivain à ses heures (son œuvre, entièrement manuscrite, a disparu). Après avoir transgressé dans sa poésie toutes les différences sexuelles, biologiques (enfant/adulte), géographiques (Barbares/Occidentaux), historiques (médiéval/moderne), il s'emploie à traduire en actes sa poésie.

DE LONDRES À CHYPRE : ERRANCES

À partir de 1874 commence une errance qui ne se terminera qu'avec la mort. Celui que Verlaine surnommera « l'homme aux semelles de vent » va d'abord à Londres (1874), en compagnie de Germain Nouveau, puis en Allemagne (1875), pour apprendre l'allemand. Il se rend ensuite en Italie et à Batavia (aujourd'hui Jakarta) [1876] – il y déserte de l'armée coloniale hollandaise, dans laquelle il s'était engagé –, puis à Vienne (1877), en Suède et au Danemark. Il tente de gagner Alexandrie et séjourne à Chypre (1878 et 1879). Après chacun de ces voyages, il revient à Charleville.

ADEN, HARAR : TRAFICS

Le 7 août 1880, Rimbaud se fixe à Aden, au sud de la péninsule arabique, où il signe un contrat avec une maison qui s'occupe du commerce des peaux. De 1881 à 1890, il est délégué au Harar, où il se fait également explorateur et commerçant d'armes (il conduit notamment une caravane d'armes vendues au roi d'Éthiopie Ménélik II). Durant son séjour, il ne cesse de tenir sa famille au courant de ses activités.

MARSEILLE-CHARLEVILLE-MARSEILLE : DERNIER VOYAGE

Le 8 mai 1891, Rimbaud rentre en France pour se faire admettre à l'hôpital de Marseille : il est atteint d'une tumeur cancéreuse à la jambe droite qui nécessite une amputation. Il séjourne dans les Ardennes pour sa convalescence, mais, son état s'aggravant, retourne à Marseille, où il meurt le 10 novembre à l'hôpital de la Conception, au moment où sa poésie commence à être reconnue : en 1886, la Vogue avait publié les Illuminations.

2. L'ŒUVRE DE RIMBAUD

La destinée d’Arthur Rimbaud forme un volet complet de son œuvre : l’héritage littéraire du poète est indissociable des péripéties de sa vie, cristallisés après sa mort dans un mythe qui hante le xxe siècle. Car les « pouvoirs surnaturels » qu’il revendique (« Adieu », Une saison en enfer, 1873) font de Rimbaud un témoin et un acteur à travers l’écriture. La révolution poétique qu’il introduit passe par une expérience de l’imaginaire, qui est aussi une aventure humaine sans précédent.

2.1. LE « VOYANT »

L’ENFANT HALLUCINÉ

Arthur Rimbaud, par Paul Verlaine

Arthur Rimbaud, par Paul Verlaine

Enfant précoce et d’une extrême sensibilité, Rimbaud rencontre vite les limites du milieu familial et provincial où il grandit. L’apprentissage scolaire lui laisse entrevoir les ressources de la littérature. Mais sa soif de nouveauté le détourne de la plupart des auteurs étudiés en classe. C’est en lui-même, à l’écart des modèles et des conventions, qu’il mène l’expérience du voyant en quête d’un univers parallèle : « Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences » (Lettre d'Arthur Rimbaud à Paul Demeny, 15 mai 1871).

UN « OPÉRA FABULEUX »

Le « dérèglement de tous les sens » renvoie aux correspondances baudelairiennes. Le premier, Charles Baudelaire a établi la parenté qui unit les parfums, les couleurs et les sons ; le premier il a su déduire de la magie des sensations une réalité qui est au-delà des choses.

Or Rimbaud entend dépasser ce maître, l’un des seuls parmi les poètes modernes à mériter selon lui le qualificatif de voyant et qu’il regarde comme « un vrai Dieu » (Lettre d'Arthur Rimbaud à Paul Demeny, 15 mai 1871), mais auquel il reproche un certain conservatisme sur le plan de l’expression et de la forme. Le dérèglement des sens aboutit à une fusion entre monde extérieur et monde intérieur, entre imagination et pensée, entre rêve et réalité. Et cette fusion, qui transmue le poète en un « Opéra fabuleux » (« Délires II. Alchimie du verbe », Une saison en enfer), nécessite une langue nouvelle pour être restituée.

LA FORME LIBÉRÉE

Après avoir sollicité à ses débuts la protection de Théodore de Banville (1870), Rimbaud s’éloigne de l’orbite du Parnasse. La généralisation du principe des correspondances est acquise dès le sonnet des « Voyelles » (1871), ouvrant la voie au « vers libre » – c’est-à-dire non rimé :
« A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles, /
Je dirai quelque jour vos naissances latentes ».

Les poèmes en prose des Illuminations (1872-1875 ; publié en 1886) constituent l’aboutissement du processus. Déstructurer la phrase, rompre les rythmes accoutumés, inventer des sensations nouvelles en bouleversant les anciennes, faire communiquer les mondes du visible et de l'invisible – en un mot, il s'agit de « trouver une langue ». L’au-delà des choses dessine un absolu où le voyant rejoint le mystique – ce que l’effacement du poète de la scène littéraire semble venir confirmer.

 

2.2. L’« HOMME AUX SEMELLES DE VENT »

LA VIE ERRANTE

Verlaine et Rimbaud marchant dans Londres

 

Verlaine et Rimbaud marchant dans Londres

Le jeune garçon fugueur de Charleville s’est enfui à Paris. Il laisse place à un voyageur sans destination, mais non sans bagages : car la condition du nomade est aussi celle du poète. Le séjour en Belgique et en Angleterre avec Verlaine nourrit l’œuvre des deux hommes et, en ce qui concerne Rimbaud, conforte le détachement visionnaire des Illuminations.

Par contraste, Une saison en enfer exprime le dégoût d’une existence désordonnée : « Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! […] Enfin, je demanderai pardon pour m'être nourri de mensonge. Et allons. Mais pas une main amie ! et où puiser le secours ? » (« Adieu »).

Mais ce dégoût n’est qu’apparent, car la conception définitive des Illuminations est postérieure. L’histoire littéraire a permis d’établir que Rimbaud dans Une saison en enfer imagine et met en scène son retour parmi les hommes, sans pour autant le vivre.

ADIEU À LA POÉSIE

Le véritable renoncement survient lorsque le poète exprime le refus suprême, celui de la création littéraire. La fuite de Rimbaud hors de France puis loin d’Europe dessine la conclusion d’un projet artistique, avant une mort prématurée et solitaire. « L'homme aux semelles de vent est décidément lavé. Rien de rien », écrit Ernest Delahaye, son ancien camarade de l’école de Charleville (Lettre à Paul Verlaine, juillet 1878).

« JE EST UN AUTRE »

À Georges Izambard, son professeur de rhétorique et qui l’encourageait à écrire tout en lui rappelant la nécessité de la vie sociale, Rimbaud naguère affirmait « Je est un autre » (Lettre à Georges Izambard, 13 mai 1871) : lorsque commencent ses équipées asiatique et africaine, c’est le poète lui-même qui se dérobe, pour devenir un être que même ses proches ne peuvent reconnaître, « quelqu'un qui avait été lui, mais ne l'était plus d'aucune façon » (Stéphane Mallarmé, Lettre à Harrisson Rhodes, avril 1896).

2.3. LA LÉGENDE RIMBAUD

SOUS LE SIGNE DU REFUS

Arthur Rimbaud

Arthur Rimbaud

Derrière sa présence au monde, difficile et éphémère, c’est le caractère d’Arthur Rimbaud qui fascine. Il est intransigeant et marqué par une tendance à l’opposition.

Opposition à la famille et à l’autorité adulte, dès le début de l’adolescence.

Opposition au pouvoir politique dominant, ainsi lors de la guerre franco-prussienne de 1870 et la Commune (« Paris se repeuple », 1871).

Opposition à la morale bourgeoise, affirmée au cours de l’épisode amoureux avec Verlaine – « Il dit : "Je n'aime pas les femmes. L'amour est à réinventer, on le sait" » (« Délires I. Vierge folle », Une saison en enfer).

Opposition même aux rites du milieu littéraire : ainsi Rimbaud est-il expulsé du cercle des « Vilains Bonshommes » qu’il a rejoint à Paris (1871-1872).

Opposition enfin aux traditions artistiques : car l’attention aux « silences » et à l’« inexprimable », qui lui permet de fixer « des vertiges » inconnus jusqu’à lui, amène Rimbaud à rejeter la leçon de ses prédécesseurs, cette « vieillerie poétique » (Lettre à Paul Demeny, 15 mai 1871).

UNE POSTÉRITÉ MULTIPLE ET CONTROVERSÉE

L’ambiguïté du personnage achève de le rendre captivant. L’universitaire René Etiemble, auteur d’une thèse soutenue en 1952 sur le Mythe de Rimbaud, relève que « tous les hommes intelligents » ont « exhumé de Rimbaud leurs idées, leur croyance ou leurs goûts » (René Etiemble et Yassu Gaucière, Rimbaud, 1970). De fait, le poète suscite des interprétations passionnées et souvent contradictoires, tant son parcours de météore apparaît à la fois mystérieux et exemplaire.

Touché par la grâce

L’écrivain chrétien Paul Claudel reconnaît un « ange » dans l’écrivain, et dans son œuvre un chemin de piété. À une première période de pure révolte succèderait une seconde – celle du « voyant » – puis une troisième, la dernière, de « mystérieuse douceur » : Rimbaud dans Une saison en enfer aurait accédé à « l’esprit » et au principe de la « rime intérieure » (Paul Claudel, « Préface aux œuvres d’Arthur Rimbaud » [1912], Positions et propositions, 1928).

Précurseur du surréalisme

Loin de Claudel, le poète et critique André Breton déclare Rimbaud « surréaliste dans la pratique de la vie et ailleurs » (Manifeste du surréalisme, 1924). Selon Breton, l’« autre » (Lettre à Georges Izambard, 13 mai 1871) s’apparente à un double de Rimbaud, qui s’imprègne du réel suivant un processus involontaire ou même inconscient, préfigurant l’écriture automatique.

→ surréalisme.

En menant jusqu'à leurs plus extrêmes conséquences les recherches de la poésie romantique et baudelairienne, Rimbaud n'aura pas seulement bouleversé la nature de la poésie moderne, il aura aussi interverti l'ordre de la création poétique : désormais, la théorie précède l'œuvre, qui trouve son aboutissement, et non sa légitimité, dans la vie.

 

mais2010

17 février 2021

Poésies

Poésies

1- Les étrennes des orphelins
2-Sensation
3-Soleil et chair
4-Ophélie
5-Bal des pendus
6-Le Châtiment de Tartuffe
7-Le forgeron
8-A la musique
9-Morts de Quatre-vingt-douze et 93
10-Vénus anadyomène
11Première soirée
12-Les réparties de Nina
13-Les effarés
14-Roman
15-Le mal
16-Rages de Césars
17-Rêvé pour l'hiver
18-Le dormeur du Val
19-Au cabaret-vert
20-La Maline
21-L'éclatante victoire de Sarrebrück
22-Le buffet
23-Ma Bohème (Fantaisie)
24-Les corbeaux
25-Les assis
26-Tête de faune
27-Les douaniers
28-Oraison du soir
29-Chant de guerre parisien
30-Mes petites amoureuses
31-Accroupissements
32-Les poètes de sept ans
33-L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple
34-Le coeur du pitre
35-Les pauvres à l'église
36-Les mains de Jeanne-Marie
37Les soeurs de charité...
38-Voyelles
39-L'étoile a pleuré rose au..
40-Le juste restait droit..
41-Ce qu'on dit au poète à..
42-Les premières communions
43-Les Chercheuses de poux
44-Le bateau ivre

 

Le Bateau ivre

 


Le bateau ivre, l'emportement vers des paysages inexplorés

"Le bateau ivre" est le 44ème et dernier poème du recueil "Poésies"

Comme je descendais des Fleuves impassibles,

Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
 
J'étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.
 
Dans les clapotements furieux des marées
Moi l'autre hiver plus sourd que les cerveaux d'enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants
 
La tempête a béni mes éveils maritimes
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l'œil niais des falots !
 
Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
 
Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;
 
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l'amour !
 
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !
 
J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très-antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !
 
J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !
 
J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !
 
J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux !
 
J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces
Et les lointains vers les gouffres cataractant !
 
Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !
 
J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.
— Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.
 
Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux....
 
Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds
Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !
 
Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;
 
Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur,
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d'azur,
 
Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;
 
Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Behemots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l'Europe aux anciens parapets !
 
J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
— Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ? —
 
Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes
Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !
 
Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai
 
Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

 

Manuscrit (unique) du Bateau ivre
Copie de la main de Verlaine
BnF

Un feuillet plié en deux pour constituer quatre pages. La quatrième page manque dans les clichés mis en ligne par la BnF.

Sources :

https://www.photo.rmn.fr/archive/13-568008-2C6NU06VFO70.html

et

https://www.photo.rmn.fr/archive/13-570752-2C6NU06WFS7D.html

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Dans sa lettre du 15 mai 1871 à Paul Demeny, Rimbaud expose son programme poétique : "Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant. Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens". Ainsi, "il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues". Le Bateau ivre, écrit la même année, apparaît comme la transposition allégorique de ce programme. Les cinq premières strophes racontent comment un bateau rompt ses amarres : c'est le poète rompant avec les normes de la poésie, les conventions de la morale, l'idéologie dominante de la société. Les strophes 6 à 17 évoquent les aventures maritimes étourdissantes de l'épave à la dérive : c'est le poète arrivant "à l'inconnu". Enfin, les strophes 18 à 25 disent l'épuisement du narrateur et sa nostalgie du vieux monde : c'est le moment où, "affolé", le "voyant" doit se résigner à "crever" ("dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables", comme dit la lettre), abandonner ses visions avec la consolation de les avoir vues. "Le Bateau ivre, comme tant de poèmes de Rimbaud, est la victoire de la lucidité sur un premier élan d'espoir" (Yves Bonnefoy, Rimbaud par lui-même).
 
      L'écriture du poème est elle-même conçue comme une illustration du "dérèglement de tous les sens". Rimbaud s'appuie sur un canevas réaliste relativement simple, une série de tableaux de mer inspirés par ses lectures (il n'avait − à 17 ans − jamais vu la mer) : reflets du soleil à la surface des eaux (strophes 6 et 7), accidents atmosphériques (strophe 8), coucher du soleil (strophe 9), la nuit et l'aube sur l'océan (strophe 10), etc. Mais cet enchaînement de "marines", ce diorama de la mer, est alternativement emballé et rompu par le défilé précipité des tableaux. Le Bateau ivre entraîne le lecteur dans un ballet aux changements de décor étourdissants. Les déplacements de la césure et la surprise des enjambements impriment au poème l'allure titubante qui convient à son sens. Sous l'effet de l'irréalisme brutal des images, le spectacle tourne au fantastique. La mer devient symbole de l'Inconnu. Le naufrage est décrit comme la plongée voluptueuse dans un monde édénique, où le poète peut enfin habiter "dans la plénitude du grand songe" (lettre du 15 mai 1871).Toutes les ressources du langage poétique sont mises à contribution pour entraîner le lecteur dans cette fête des sens et lui donner l'impression du nouveau : rythmes, jeux de sonorités, couleurs crues, associations de mots inattendues, mots rares ou inventés, effets synesthésiques, métaphores insolites. 

     Cette allégorie de la révolte qu'est le "Bateau ivre" fonctionne simultanément sur le plan psychologique (rupture avec la docilité et la naïveté de l'enfance), littéraire (invention d'une poésie nouvelle) et politique (rupture avec le Vieux Monde, symbolisé par « l’Europe aux anciens parapets »). Sous ce dernier aspect, le poème de l'été 1871 qu'est le "Bateau ivre" peut être considéré comme un tombeau de la Commune. Le poète suggère cette hypothèse en plaçant à un endroit stratégique, à l'extrême fin de son texte, une évocation des "yeux horribles des pontons". On sait en effet qu'au lendemain de la semaine sanglante (21-28 mai 1871), ceux qui n’avaient pas été fusillés par les Versaillais furent entassés dans ces prisons flottantes qu’étaient les "pontons". En terminant son texte sur cette allusion très politique, Rimbaud ne laisse aucun doute sur sa volonté d’en éclairer le texte tout entier. Le bateau, dont le vers 41 nous dit qu’il a « suivi, des mois pleins, […] la houle à l’assaut des récifs », représente bien ce jeune communard que fut Rimbaud, spectateur probablement passif (verbe « suivre ») mais enthousiaste de l’épisode révolutionnaire, lequel épisode révolutionnaire trouve sa métaphore dans l'océan furieux.

 

Explication :

Rimbaud rejoint en septembre 1871, Verlaine à Paris avec ce long poème, le "Bateau ivre", qu'il va réciter au cénacle parnassien.  L'accueil est enthousiaste ! Pourtant, écrira Louis Aragon, admirer le “Bateau ivre” est un signe de vulgarité de l'esprit...". Sans partager ce propos, on peut admettre que le succès même de Rimbaud auprès des Parnassiens rend le poème soupçonnable de n'être encore qu'un texte d'apprentissage, le dernier et le plus magistral, plus qu'un texte vraiment révolutionnaire.

Le départ du navire (Q 1 et 2)


L'obscurité du poème, s'éclaire si l'on mène de front deux lectures, le récit d'un voyage maritime, d'une odyssée, que raconte, le bateau lui-même, et celui d'une expérience, d'une quête poétique. Le "je" désignant tant le bateau que Rimbaud. Le voyage est une longue métaphore, en 25 quatrains d'alexandrins à rimes croisées, de l'entreprise rimbaldienne. "Bateau ivre" est à la fois l'odyssée d'un bateau et d'un poète adolescent à la dérive ! on y trouve des superpositions, des surimpressions, entre une dramatique "maritime" et les exploits, les épreuves, les échecs de l'adolescent entré en poésie ! Toutes les expériences du bateau ivre sont celles de Rimbaud. Par un jeu constant de métaphores entre poète et bateau, on assite à la première séparation, pour le navire l'éloignement des "haleurs" qui représentent les liens, les guides et pour le poète les traditions, les entraves, les conventions. Les "Fleuves impassibles" représentent cette société immobile, étrangère à ses élans poétiques. La violence de la séparation rendue par l'image du massacre des haleurs est ici renforcée par les "i" rouges que le sonnet des "Voyelles" associait à de brutales ivresses. Les alexandrins amples, sans pauses fortes rendent compte de l'impatience du poète pour sa nouvelle aventure loin de la société commerciale, source de toutes les aliénations de l'individu. "Les fleuves m'ont laissé descendre où je voulais" traduit sa rébellion d'adolescent, son désir d 'autonomie, mais l'ambiguïtédu verbe "descendre" que l'on pourrait croire au fil de l'eau deviendra une descente en enfer.

Le contact avec la mer (Q 3 et 4)

Le "Moi" qui éclate à l'attaque du vers affirme le dynamisme et l'énergie du poète dans son projet. Au givre immobile de l' hiver qui engourdit et traduit l'enfance idiote qui s'isole dans son propre monde, succède les hardiesses et les tempêtes de l'adolescence. Le poète-navire quitte le monde, les "péninsules démarrées". Au fleuve paisible succède un univers marin agité, chaotique que résume le terme "tohu-bohu". Le contact avec l'océan est une danse métaphorisée, une euphorie, de liberté retrouvée, une délivrance que l'on retrouvera dans le poème "Phrases", "J'ai tendu des cordes de clocher à clocher... et je danse". Cette euphorie devient indifférence, insouciance du bateau fugueur face aux gouffres marins, "rouleurs éternels de victimes", mépris des dangers, des signaux d'alarme "l'œil niais des falots".

L'euphorie marine (Q 5 et 6)

Mer et ciel se confondent dans une constellation de mots, de néologismes et une galaxie de strophes. La phase d'initiation est terminée et lui succède une grande jouissance, un appétit longtemps contenu. Comme "Ophélie", il s'abandonne "ravi" aux courants marins et tourné vers le ciel dévore les "azurs verts".Totalement immergé dans la mer, possédé par elle au point de ne plus être qu'une "flottaison blême", il s'abandonne à l'immensité qu'il souhaite parcourir, oublie son corps pour devenir pensée et ne faire qu'un avec l'objet de son désir.

L'expérience du voyant (quatrains 7 et 8)


"J'ai vu quelques fois ce que l'homme a cru voir" résume à lui seul le but de son entreprise, il a désormais une vision de son projet que lui procure cet état extatique, dans ce "rutilements" de couleurs, ces "bleuités", néologisme des "Premières communions", musical en soit. Ici l'univers est somptueux et harmonique crées par le jeu d'assonances en "ou", "an/en", "i". La majesté du rythme, ample et lent, est porté par le flux des allitérations en "r", "l", "m". Plus besoin désormais d'artifices, ces "paradis artificiels "de l'alcool pour communier avec le monde, et célébrer la grande "fermentation" de "l'amour", avec les "rousseurs" de la mer, illuminée par le soleil. Errance spatiale, vagabondage poétique, identification du monde à la poésie, langage au gré du mouvement, des remous. Débute ensuite une série de plusieurs quatrains qui constituent le récit proprement dit de l'expérience du" Bateau ivre". Tous sont introduits par des attaques très fortes, "Je sais", "J'ai vu", "J'ai rêvé", et confirme la prise de possession sensorielle ou mentale par le moi du poète, tout au long de cette odyssée périlleuse mais éblouissante. Les effets de vagues sont amplifiés par la syntaxe et la métrique : "les cieux, et les trombes/Et les ressacs et les courants" sont autant d'éléments surdimensionnés et angoissants. Un moment de grâce avec "'Aube" ce premier moment de la journée empreinte de virginité, de pureté qui est à Rimbaud ce que le crépuscule est à Baudelaire. "J'ai vu", répété au vers suivant affirme la certitude de ses visions. "Je sais" lui aussi redoublé, légitime son voyage. La vraie vie n'est pas ici comme le prétend Verlaine mais bien "ailleurs", dans la vérité absolue des délires de l'imaginaire, dans cet autre monde recréé par alchimie verbale, fait de "neiges éblouies", de "sèves inouïes".

Visions et hallucinations (Q 9 à 17)


Le poème se met à charrier des visions inédites, les unes belles et exaltantes, les autres dangereuses et terrifiantes, le feu, la glace, le métal, la pierre, les animaux et végétaux, une multiplicité d'objets, de nuances et de sensations, objets de la quête infinie du "vogueur.
Ces images, ces visions énumérées sans transition provoquent des sensations par la sonorité des mots qui les expriment. Florilège hétéroclite à connotation dramatiques, nature grandiose, forces paniques, adjectifs hyperboliques "éblouies", "inouïes" traduisent ici le délire et l'effarement du "voyant". Paysages exotiques, d'un surréalisme onirique, mêlant les règnes, les hommes et les bêtes, en d'audacieux raccourcis syntaxiques, magie des mots inventés, créant une nouvelle langue poétique, comme ces "dérades", sortie de rade. Mais la quête ne va pas sans risques et périls, l'extase n'est acquise qu'au prix du martyre, et la mer semble se faire tantôt sirène tantôt pieuvre. La métamorphose est saisissante, de l'errance jubilatoire du poète-bateau à l'être ballotté, assourdi par les oiseaux "criards" et désormais prêt à sombrer dans la mort.


Le doute et le regret (Q 18 à 21)

Le désenchantement emporte désormais, en vagues successives, le poète-navire, jusqu'au reniement de sa révolte, jusqu'au retour souhaité, et désabusé, dans l'univers familier, la "flache" des Ardennes de son enfance. Le présent amer "je regrette" se substitue aux imparfaits frénétiques de l'épopée passée. Le "Moi" en anaphore aggrave un bilan desespéré de l'aventure qui oscille entre les images somptueuses et visions sinistres. Le poète se retrouve aussi seul qu'au départ, au ban de la société que matérialisent les "Monitors" ( garde-côtes) et des "voiliers des Hanses" (ligues commerciales riches). Il a peur, croit entendre le "rut des Béhémots" (monstres marins), et voir des "Maelstroms épais" (tourbillons). Il est temps de revenir à l'abri derrière les "anciens parapets".


Un voyage déprimant (Q 22 et 23)

La liberté à laquelle aspire Rimbaud semble se heurter à des obstacles paralysants. Malgré sa jubilation de voyant, ses visions d'archipels sidéraux ou mer et ciel se confondent, le monde qu'il a entrevu et qu'il a cru pouvoir conquérir, ne lui laisse que de l'amertume. Si la folie guette le voyant, comme les visions "effaraient" naguère "l'œil bleu" d'Ophélie, c'est que la voyance n'est rien d'autre qu'un excès, une énormité du Moi, transgression, subversion, fuite et fugue encore. Beaucoup de poèmes de Rimbaud sont autant de récits d'échecs malgré l'étonnante énergie du créateur. La "nuit sans fond" finira bien un jour par "s'illuminer" et le navire rentrera humilié, mais enrichi néanmoins de certitudes dans son naufrage. Le désir de la "future Vigueur" n'en est pas moins suivi d'un désir de néant, d'anéantissement, de suicide. L'humiliation et l'amertume emportent dans la dérision ce qui a été vu et chanté : l'aube, la lune et le soleil. Le constat est sans appel, martelé par l'allitération, en « t», martèle la triple affirmation. Débordé par ses passions "l'âcre amour", désenchanté par les "rousseurs amères", dépassé par son ivresse, le poète aspirer au suicide. Ce vœu, redoublé, avec en exergue "o" maintient l'assimilation du poète au navire, suicide qui ferait peut-être de lui un de ces "noyés pensifs" naguère rencontrés.


Une leçon positive (Q 24 et 25)

Une réduction s'opère dans ses désirs et ses aspirations, feu des mers lointaines, exotiques préférées par une petite mare, la "flache" dans laquelle des enfant joue avec un peu d'imagination. La maturité et la plénitude rêvées s'effacent devant le retour des images pleines de la nostalgie de l'enfance qu'on avait cru pouvoir quitter par la seule magie des mots. Le contre-rejet "lâche", à double sens, résume à lui tout seul la profondeur de la déception. Les mots ont "lâché" Rimbaud, son alchimie n'a pas donné l'or espéré, le monde qu'il voulait construire est encore illusion. L'entreprise, aussi éphémère qu'un papillon de mai condamne-t-elle le "bateau ivre" à un retour au port, au quotidien détesté ? "Je ne puis plus" apporte la réponse négative. Malgré l'échec du voyage, il ne veut plus être récupéré par ses anciennes habitudes, par la société mercantile des "porteurs de coton". Tout le dernier quatrain scande une série de refus, celle des traditions, le " sillage", celle des honneurs "drapeaux et flammes", glorioles dérisoires, celle des contraintes, les "horribles pontons".
Il y a une leçon positive à cette expérience, même si les mots ne suffisent pas à changer le monde et la vie, même si l'on peut se perdre dans les mots comme on se noie dans l'océan, ce contact avec "l'envers" du monde est une expérience enrichissante. Toute soumission à un endroit ne peut se comprendre et s'admettre qu'en connaissant l'envers. C'est avec cette connaissance que se prendra un nouveau départ vers le nécessaire "ailleurs" toujours à conquérir.


Conclusion

Avec sa structure narrative conventionnelle, son symbolisme sommaire, sa métrique sage, son mélange de facilités et d'audaces tapageuses, le "Bateau ivre" est sans doute l'ultime exercice de style de celui qui naît à la voyance mais ne peut résister à la tentation d'essayer, une dernière fois, les vertus miraculeuses du langage. Labourant avec une ardeur sans pareille les champs linguistiques et sémantiques, le poète y prend le risque de maquiller ses tourments et espérances dans une forêt de mots et d'images où il finit par se perdre après avoir cru s'y purifier.
L'importance du "Bateau ivre" dans la carrière de Rimbaud tient précisément à la prise de conscience et à la formulation de cet échec. Échecéprouvé, raconté et d'une certaine manière surmonté par le poème lui-même. Rimbaud sait bien qu'on ne change pas sa vie avec des mots mais il sait aussi que ses échecs lui donnent la "Vigueur" dont il a besoin pour un nouveau départ. Le "Voyage" était pour Baudelaire un testament, le "Bateau ivre" est pour Rimbaud un passeport vers la voyance.

 

 

5 avril 2021

Prologue d'une Saison en Enfer

 

une saison en enfer 3

  

Annonce des axes

I. Les différents genres littéraires présents et leurs portées

1. Une prose en quête d'effets poétiques
2. Le dramatique issu du théâtre
3. Un préambule de récit autobiographique


II. Un aperçu de la vie de Rimbaud

1. Une enfance heureuse et insouciante
2. La chute hors du paradis de l'enfance
3. Un enfer vicieux, le printemps
4. Un renouveau ?




Commentaire littéraire

I. Les différents genres littéraires présents et leurs portées

1. Une prose en quête d'effets poétiques

La disposition du texte est peu courante : le texte est formé de 11 courts paragraphes contenant rarement plus d'une phrase. Le texte est en prose, mais les fréquents alinéas et les paragraphes très courts, presque tels des vers, rappellent la composition des vers libres en poésie.
Il y a du rythme dans le texte et des sonorités étudiées : "où s'ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient" : chiasme et assonance en "ou".
La phrase "Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux" rappelle un alexandrin. 
De nombreuses figures de style montrent que ce texte est travaillé : métaphores ('bond sourd de la bête féroce'), parallélismes, anaphores ("Je me suis..."). Plusieurs allégories comme "mon trésor" représentent l'âme, la spiritualité, conscience que Rimbaud confia à deux "sorcières" qui représentent la misère et la haine.
Il y a également de nombreuses apostrophes, interjections, et phrases exclamatives.

2. Le dramatique issu du théâtre

Le texte est également un dialogue, qui rappelle une scène théâtrale. C'est un discours entre je et son démon qui appartient au registre tragique.
Les apostrophes, les interjections, les phrases exclamatives rappellent également une scène de théâtre.
Expressions familières ("dernier couac", "j'ai joué de bon tours"), propositions sans verbe conjugué ("Mais, cher Satan, [...], une prunelle moins irritée !") -> style oral. Ce style oral montre la volonté de Rimbaud de théâtraliser le texte afin de toucher le lecteur par la spontanéité et la simplicité des répliques.

3. Un préambule de récit autobiographique

Une dédicace à Satan.
"des quelques hideux feuillets de mon carnet de damné." (fin du texte) montre un récit parlant de soi.
Fragment de vie de Rimbaud : la présence du je, une chronologie sélective des souvenirs, des écarts temporelles ("Jadis", "un soir", "tout dernièrement").
Rimbaud, en se remémorant son passé, tente
Rimbaud évoque des expériences très personnelles et comment elles ont forgé son caractère ("Je me suis armé contre la justice"), même si le caractère bref du texte ne lui permet de rentrer dans les détails comme le ferait une autobiographie classique.
=> Bilan introspectif de périodes vécues. Pour bien comprendre tout ce que Rimbaud relate dans ce texte, il est nécessaire de se référer à sa biographie.



II. Un aperçu de la vie de Rimbaud

Le poète raconte dans sa narration au passé sa propre existence. La progression est balisée par des indicateurs temporels.

1. Une enfance heureuse et insouciante

Le premier mot du texte, "Jadis", évoque un passé lointain et indéfini. L'expression "si je me souviens bien" semble indiquer que le narrateur doute de ses souvenirs et indique ainsi que l'on se situe dans une époque lointaine pour le narrateur qui pourrait être l'enfance.
"ma vie était un festin" : allégorie du bonheur de l'enfance renforcée par présence de l'amour ("où s'ouvraient tous les cœurs"), fête symbolisé par "vins".

=> Rimbaud, en une phrase, expose avec nostalgie son enfance heureuse.

2. La chute hors du paradis de l'enfance

Changement radical marqué par un indicateur temporel précis "Un soir".
Ce changement est provoqué par "la Beauté" (avec une majuscule). Qui est-elle ? Une femme ? Divinité féminine fascinante mais terrifiante car il l'a trouvé amère et l'injurie. Ce deuxième paragraphe est donc en opposition avec le premier où tout ne semble n'être que bonheur.
La Beauté pourrait être la poésie traditionnelle : ce passage symbolique pourrait donc faire allusion au moment où Rimbaud s'est reconnu poète.

3. Un enfer vicieux, le printemps

Répétition du "je". Les actes et les réflexions sont majoritairement au passé composé : bilan introspectif.
Rimbaud semble être en plein désarroi. Il se confie à des êtres malveillants "Ô sorcières, ô misère, ô haine, c'est à vous que mon trésor a été confié !".
Rimbaud semble s'imposer la souffrance et s'interdire le bonheur ("Sur toute joie pour l'étrangler j'ai fait le bond sourd de la bête féroce.", "Le malheur a été mon dieu."). Violence retournée contre lui-même ("J'ai appelé les fléaux, pour m'étouffer avec le sable, avec le sang."). Série de métaphores ("bête féroce"...).
Dégoûté de sa vie, des autres, de lui-même, il a perdu confiance, le goût de vivre.
=> Par de nombreuses figures style et d'images brèves et violentes, Rimbaud explique l'enfer qu'il s'est imposé à lui-même.

4. Un renouveau ?

Nouveau changement indiqué par " Or, tout dernièrement". Le narrateur a été "sur le point de faire le dernier couac" : il a été sur le point de mourir, allusion plus que probable à la crise de Bruxelles (Verlaine tire 2 coups de feu sur son ami Rimbaud, l’une va dans le plancher, l’autre dans le bras de Rimbaud).
Rimbaud veut retrouver le bonheur de son enfance ("j'ai songé à rechercher le clef du festin ancien"). Reprise du mot "festin" qui indique donc ici le bonheur de son enfance. Rimbaud veut reprendre l'"apétit", donc retrouver goût à la vie.
"Cette inspiration prouve que j'ai rêvé !" : "charité" caractérisée comme un rêve donc comme une utopie mensongère. Sa pensée de revenir au bonheur ancien est donc vite rejetée. De plus, la charité représente les valeurs chrétiennes. Ces valeurs sont donc rejetées ici au profit de celles du démon : le péché.
"Tu resteras hyène, etc...," Un dialogue s'engage entre le narrateur et "le démon", prouvant ainsi que le démon a une emprise définitive sur la vie de Rimbaud. "aimables pavots" : aimables a une connotation positive qui semble indiquer que Rimbaud accepte ce dialogue avec le mal.
"Gagne la mort avec tous tes appétits, et ton égoïsme et tous les péchés capitaux." : le démon encourage Rimbaud à vivre dans le péché. Le fait que le démon tutoie Rimbaud et que Rimbaud vouvoie le démon indique une relation de domination.
"Ah ! j'en ai trop pris" semble marquer le fait que Rimbaud a conscience d'avoir exagéré.
A la fin du texte, Rimbaud renonce définitivement au démon : "je vous détache des quelques hideux feuillets de mon carnet de damné", marquant ainsi son envie de se détacher de Satan.
Cependant, "en attendant les quelques petites lâchetés en retard" montre avec humour que Rimbaud a conscience qu'il y aura des rechutes.

6 avril 2021

Précisions sur la présence de Rimbaud et Germain Nouveau à Charleville en janvier 1875

barbadaux

On trouve dans la revue Les Ardennes françaises du premier janvier 1930, un  article intitulé Souvenirs ardennais  qui   donne des  informations sur l’institution Barbadaux où Germain Nouveau fut embauché comme surveillant en janvier 1875 : 

« M.Rossat fut remplacé par un organisateur de premier plan : M. Barbadaux. L’institution Rossat devint sous M. Barbadaux strictement d’enseignement secondaire. Mlle Muller devenue Mme Barbadaux s’occupait de nourrir maîtres et pensionnaires. La tenue de l’école était le pantalon d’artillerie un beau Kepi à liseré d’or et bande rouge dont les élèves étaient très fiers. » 

 

Sur le dessin que Delahaye a envoyé à Verlaine on voit bien les képis des élèves qui entourent Germain Nouveau.

 

Punch

Dans sa lettre à Verlaine Delahaye écrivait : « Un ancien élève de Barbadaux (Charleville) où le jeune homme a pionné comme tu sais pendant un mois, a parlé de lui. C’était, paraît-il, dans ses temps d’erreur, à l’époque où il imitait le trop glorieux Modèle, à grand renfort d’extravagances & d’absinthes à la Musset. Il y a particulièrement une histoire de punch épatant, dans un pot de chambre, en compagnie des madrés de la pension, qui a dû empêcher l’ Autre de dormir s’il l’a connue. »

Dans sa préface aux Valentines Delahaye ajoute : « Bientôt la première étude est devenue un pur beuglant. M. Germain trouverait encore cela assez simple; mais les chansons et les cris d’animaux peuvent s’entendre au dehors; il a une responsabilité, après tout ; on le paye pour maintenir un certain ordre : il frappe donc avec une cléf, sur son pupitre. Les élèves n’y prennent point garde, il se fâche pour tout de bon : les élèves estiment et le laissent voir, que cette colère est de mauvais goût. Il ne perd pas de temps à déplorer leur ingratitude, il conclut que son rôle est terminé, il s’en va. »

 

Selon Maïté Dabadie Germain Nouveau avait une chambre en ville, information qu’elle tenait des archives ardennaises.

 

Il est donc fort possible que Rimbaud et Germain Nouveau se soient réunis dans cette chambre pour mettre au net les Illuminations en janvier-février 1875 juste avant le départ de Rimbaud pour Stuttgart qui part le 13 février.

 

La mise au net des Illuminations à cette date au lieu du printemps de 1874 à Londres comme je l’ai prouvé, change la donne. Cela semble plus crédible que cette longue attente de 9 mois avant de vouloir les publier. On peut penser que c’est sous l’impulsion de Germain Nouveau que Rimbaud s’était décidé à vouloir imprimer ses poèmes en prose. Par ailleurs, on est en droit de se demander pourquoi Rimbaud ne confia pas directement les manuscrits à Germain Nouveau à ce moment là. La réponse est simple. Confier les manuscrits à Germain Nouveau qui devait accomplir un long trajet à pied de plusieurs mois n’était pas sûr. D’autre part Nouveau lui avait dit qu’il devait être le 12 mars à Bruxelles. C’est la raison pour laquelle Rimbaud demanda à Verlaine d’envoyer le manuscrit des Illuminations à Bruxelles à Germain Nouveau. C’était plus sûr que de les confier à l’auteur des Valentines avant d’aller à Stuttgart et cela obligeait Verlaine à « casquer » pour envoyer le paquet qui lui coûta d’ailleurs 2f 75 de frais de port.

 

Des recherches ont été entreprises pour retrouver dans les archives ardennaises, la localisation de la chambre de Germain Nouveau, mais cela n’a rien donné pour l’instant.

 

Sur le problème du manuscrit des Illuminations voir notre article précédent.

 

13 avril 2021

Ornières

À droite l'aube d'été éveille les feuilles et les vapeurs et les bruits de ce coin du parc, et les talus de gauche tiennent dans leur ombre violette les mille rapides ornières de la route humide. Défilé de féeries. En effet : des chars chargés d'animaux de bois doré, de mâts et de toiles bariolées, au grand galop de vingt chevaux de cirque tachetés, et les enfants, et les hommes, sur leurs bêtes les plus étonnantes ; - vingt véhicules, bossés, pavoisés et fleuris comme des carrosses anciens ou de contes, pleins d'enfants attifés pour une pastorale suburbaine. - Même des cercueils sous leur dais de nuit dressant les panaches d'ébène, filant au trot des grandes juments bleues et noires.space
13 avril 2021

Vagabonds

Rimbaud par Verlaine dans une lettre à Delahaye, 26 octobre 1875.

Du livre Passion Rimbaud, Claude Jeancolas.

spacePitoyable frère ! Que d'atroces veillées je lui dus ! "Je ne me saisissais pas fervemment de cette entreprise. Je m'étais joué de son infirmité. Par ma faute nous retournerions en exil, en esclavage". Il me supposait un guignon et une innocence très bizarres, et il ajoutait des raisons inquiétantes.

Je répondais en ricanant à ce satanique docteur, et finissais par gagner la fenêtre. Je créais, par delà la campagne traversée par des bandes de musique rare, les fantômes du futur luxe nocturne.

Après cette distraction vaguement hygiénique, je m'étendais sur une paillasse. Et, presque chaque nuit, aussitôt endormi, le pauvre frère se levait, la bouche pourrie, les yeux arrachés, - tel qu'il se rêvait ! - et me tirait dans la salle en hurlant son songe de chagrin idiot.

J'avais en effet, en toute sincérité d'esprit, pris l'engagement de le rendre à son état primitif de fils du soleil, - et nous errions, nourris du vin des cavernes et du biscuit de la route, moi pressé de trouver le lieu et la formule.

 

13 avril 2021

Villes [I] et [II]

 Crystal Palace

spaceL'acropole officielle outre les conceptions de la barbarie moderne les plus colossales. Impossible d'exprimer le jour mat produit par ce ciel immuablement gris, l'éclat impérial des bâtisses, et la neige éternelle du sol. On a reproduit dans un goût d'énormité singulier toutes les merveilles classiques de l'architecture. J'assiste à des expositions de peinture dans des locaux vingt fois plus vastes qu'Hampton-Court. Quelle peinture ! Un Nabuchodonosor norwégien a fait construire les escaliers des ministères ; les subalternes que j'ai pu voir sont déjà plus fiers que des Brahmas*, et j'ai tremblé à l'aspect des gardiens de colosses et officiers de construction. Par le groupement des bâtiments en squares, cours et terrasses fermées, on a enivré les cochers. Les parcs représentent la nature primitive travaillée par un art superbe. Le haut quartier a des parties inexplicables : un bras de mer, sans bateaux, roule sa nappe de grésil bleu entre des quais chargés de candélabres géants. Un pont court conduit à une poterne immédiatement sous le dôme de la Sainte-Chapelle. Ce dôme est une armature d'acier artistique de quinze mille pieds de diamètre environ.

Sur quelques points, des passerelles de cuivre, des plates-formes, des escaliers qui contournent les halles et les piliers, j'ai cru pouvoir juger la profondeur de la ville ! C'est le prodige dont je n'ai pu me rendre compte : quels sont les niveaux des autres quartiers sur ou sous l'acropole ? Pour l'étranger de notre temps la reconnaissance est impossible. Le quartier commerçant est un circus d'un seul style, avec galeries à arcades. On ne voit pas de boutiques, mais la neige de la chaussée est écrasée ; quelques nababs aussi rares que les promeneurs d'un matin de dimanche à Londres, se dirigent vers une diligence de diamants. Quelques divans de velours rouge : on sert des boissons populaires dont le prix varie de huit cents à huit mille roupies. À l'idée de chercher des théâtres sur ce circus, je me réponds que les boutiques doivent contenir des drames assez sombres. Je pense qu'il y a une police ; mais la loi doit être tellement étrange, que je renonce à me faire une idée des aventuriers d'ici.

Le faubourg, aussi élégant qu'une belle rue de Paris, est favorisé d'un air de lumière. L'élément démocratique compte quelques cents âmes. Là encore les maisons ne se suivent pas ; le faubourg se perd bizarrement dans la campagne, le "Comté" qui remplit l'occident éternel des forêts et des plantations prodigieuses où les gentilshommes sauvages chassent leurs chroniques sous la lumière qu'on a créée.

Crystal Palace
Le Crystal Palace, dessiné par Sir Joseph Paxton.
Grande exposition de 1851, Hyde Park, Londres.

- * Brahmas surcharge le mot nababs. Le mot est difficile à déchiffrer et les éditeurs ont souvent adopté d'autres lectures : brahmanes, bravi, bravaches, etc.

 

II

spaceCe sont des villes ! C'est un peuple pour qui se sont montés ces Alleghanys et ces Libans de rêve ! Des chalets de cristal et de bois qui se meuvent sur des rails et des poulies invisibles. Les vieux cratères ceints de colosses et de palmiers de cuivre rugissent mélodieusement dans les feux. Des fêtes amoureuses sonnent sur les canaux pendus derrière les chalets. La chasse des carillons crie dans les gorges. Des corporations de chanteurs géants accourent dans des vêtements et des oriflammes éclatants comme la lumière des cimes. Sur les plates-formes au milieu des gouffres, les Rolands sonnent leur bravoure. Sur les passerelles de l'abîme et les toits des auberges l'ardeur du ciel pavoise les mâts. L'écroulement des apothéoses rejoint les champs des hauteurs où les centauresses séraphiques évoluent parmi les avalanches. Au-dessus du niveau des plus hautes crêtes une mer troublée par la naissance éternelle de Vénus, chargée de flotte orphéoniques et de la rumeur des perles et des conques précieuses, -la mer s'assombrit parfois avec des éclats mortels. Sur les versants, des moissons de fleurs grandes comme nos armes et nos coupes mugissent. Des cortèges de Mabs en robes rousses, opalines, montent des ravines. Là-haut, les pieds dans la cascade et les ronces, les cerfs tètent Diane. Les Bacchantes des banlieues sanglotent et la lune brûle et hurle. Vénus entre dans les cavernes des forgerons et des ermites. Des groupes de beffrois chantent les idées des peuples. Des châteaux bâtis en os sort la musique inconnue. Toutes les légendes évoluent et les élans se ruent dans les bourgs. Le paradis des orages s'effondre. Les sauvages dansent sans cesse la Fête de la Nuit. Et une heure je suis descendu dans le mouvement d'un boulevard de Bagdad où des compagnies ont chanté la joie du travail nouveau, sous une brise épaisse, circulant sans pouvoir éluder les fabuleux fantômes des monts où l'on a dû se retrouver.

Quels bons bras, quelle belle heure me rendront cette région d'où viennent mes sommeils et mes moindres mouvements ?

Alleghanys Ou Alleghenys

Ensemble de chaînes et de régions montagneuses de l'est des États-Unis, faisant partie du massif des Appalaches.

13 avril 2021

Veillées

 

I

C'est le repos éclairé, ni fièvre ni langueur, sur le lit ou sur le pré.
C'est l'ami ni ardent ni faible. L'ami.
C'est l'aimée ni tourmentante ni tourmentée. L'aimée.
L'air et le monde point cherchés. La vie.
- Etait-ce donc ceci ?
- Et le rêve fraîchit.

II

L'éclairage revient à l'arbre de bâtisse. Des deux extrémités de la salle, décors quelconques, des élévations harmoniques se joignent. La muraille en face du veilleur est une succession psychologique de coupes, de frises de bandes atmosphériques et d'accidents géologiques. - Rêve intense et rapide de groupes sentimentaux avec des êtres de tous les caractères parmi toutes les apparences.

III

Les lampes et les tapis de la veillée font le bruit des vagues, la nuit, le long de la coque et autour du steerage. La mer de la veillée, telle que les seins d'Amélie. Les tapisseries, jusqu'à mi-hauteur, des taillis de dentelle teinte d'émeraude, où se jettent les tourterelles de la veillée.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La plaque du foyer noir, de réels soleils des grèves : ah ! puits des magies ; seule vue d'aurore, cette fois.

13 avril 2021

Mystique

spaceSur la pente du talus, les anges tournent leurs robes de laine dans les herbages d'acier et d'émeraude. Des prés de flammes bondissent jusqu'au sommet du mamelon. À gauche, le terreau de l'arête est piétiné par tous les homicides et toutes les batailles, et tous les bruits désastreux filent leur courbe. Derrière l'arête de droite, la ligne des orients, des progrès.

Et tandis que la bande en haut du tableau est formée de la rumeur tournante et bondissante des conques des mers et des nuits humaines,

La douceur fleurie des étoiles et du ciel et du reste descend en face du talus, comme un panier, - contre notre face, et fait l'abîme fleurant et bleu là-dessous.

 

13 avril 2021

Aube

 

J'ai embrassé l'aube d'été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombres ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors, je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. A la grand'ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil il était midi.

 

Note Gallimard :
Il importe assez peu de savoir quel est le pays traversé par le héros de ce poème (c'est à dire Rimbaus), ni même quelle est cette déesse entrevue et poursuivie. C'est un rêve conduit hors de l'espace et du temps réels., et qui se dissipe quand on reprend conscience de ce temps ; si l'on veut, c'est encore "une petite veille d'ivresse, sainte" ("Matinée d'ivresse") ou bien le retour au quotidien de deux êtres "qui furent rois toute une matinée" ("Royauté"). 
On sait, par alleurs, que Rimbaud aimait cette "heure indiscible, première du matin".

Plan
Introduction
Une fête de la nature en éveil
Une métaphore amoureuse
Un échec sentimental cuisant


"Aube" fait partie, avec "Ornières", "Fleurs" et "Mystique", de cet ensemble de proses des Illuminations que l'on pourrait appeler "féeries". Le poète y décrit ces instants de rare et fragile bonheur où sa présence s'inscrit heureusement et comme magiquement, par le regard, dans l'espace accueillant, docile et gracieux, de la Nature. On sera particulièrement sensible à la configuration de cet espace naturel, à sa symbolique où se dévoile le désir du poète, à son "éphémérité" enfin, puisqu'il se révèle au final comme le lieu précaire d'une possession manquée.

Une fête de la nature en éveil

"Aube" est, le récit d'un songe poétique conduit en dehors de l'espace et du temps réel et qui se dissipe lorsque l'on reprends conscience de ce temps. Rimbaud aimait cette heure indicible, première du matin, moment éphémère, fragile, fugace, fulgurant et qui vient décolorer les visions de la nuit. Dans cette semi-obcurité qui précède le jour, la nature sommeille encore, dans une immobilité totale. L'espace décrit est celui du rêve, le narrateur ne quitte pas sa chambre. Il importe assez peu d'ailleurs de savoir quel est le pays traversé par le héros du poème, ni même quelle est cette déesse entrevue et poursuivie. Le paysage qui ouvre le poème est celui d'un clair-obscur immobile, celui la même que déteste Rimbaud toujours en quête de mouvement, de voyage. L'eau est figée dans la torpeur comme une morte, les respirations lentes, les ailes sont repliées. Cette immobilité n'est qu'apparence, la vie reprend joyeuse au seul passage du promeneur qui ranime les énergies. Chaque matin est ainsi une renaissance. "les ailes se levèrent" , "une fleur me dit son nom" rappellent Baudelaire dans les Fleurs du mal, qui comprend la nature, le "langage des fleurs et des choses muette". Le narrateur d'Aube" redonne vie à la nature par la seule magie de son itinéraire joyeux, allègre, dans une sorte de rire communicatif. Le mouvement passe subitement de l'horizontalité caractéristique du repos à verticalité par une sorte d'ascension qui permet à notre auteur de structurer désormais l'espace de son songe. De la cime des arbres aux clochers et aux dômes de la ville, une même "élévation" saisit tout l'espace, au simple réveil provoqué par le passage du narrateur. Même le "wasserfall" ordinairement une cascade, une simple chute d'eau passive prend des allures de mouvement désordonnés, elle s'échevelle parmi les sapins. Rimbaud multiplie avec des verbes à l'imparfait les assonances en "è", pour traduire phonétiquement avec ce son d'admiration, l'extase de la nature en fête à son réveil communiquée par la gaieté du promeneur.


Une métaphore amoureuse
L'octosyllabe qui ouvre le poème, "J'ai embrassé l'aube d'été", suggère la métaphore amoureuse qui, au milieu du texte, va convertir la nature exaltée en une créature mythique : "je reconnus la déesse." En face du Moi-enfant, tel que se décrit Rimbaud, et qui finira le poème, la Nature dans son éveil va prendre l'apparence d'un désir. Cette nature, dans son rêve va lui réincarner dans les airs, au sommet des arbres, une créature merveilleuse, une déesse qui va naître de l'eau du wasserfall comme la Venus émergeait de sa conque marine. La Nature apparaît alors au narrateur sous les traits d'une séductrice qui d'entrée devient un danger "je l'ai dénoncée au coq", "elle fuyait". Féerie du "promeneur solitaire", "Aube" devient alors le récit fantasmagorique d'un amant esseulé. Le "dévoilement" du paysage dans le jour grandissant se confond avec l'effeuillage de notre Vénus, "je levai, un à un ses voiles". L'"Aube" reprenant son sens littéral d'une naissance au monde et pour Rimbaud devient un éveil aux vertiges et aux fantasmes d'une sexualité adolescente, ardente mais maladroite.


Un échec sentimental cuisant
Commencé dans un grand "rire" libérateur et communicatif, le parcours initiatique de l'amoureux s'achèvera vite par un échec cuisant, une culbute honteuse et tragique : "l'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois". Notre Rimbaud n'arrive pas à retenir l'objet de ses passions qui lui échappe "elle fuyait". Entre l'élan initial et son échec, on retrouve une constante, un Rimbaud à la recherche d'un idéal qui n'existe pas, victime de la rigueur de ses goûts, de son désir de perfection. Avec une extrême simplicité syntaxique, les deux grands versets de la seconde partie du texte décrivent l'accélération de la faillite frustrante d'une quête amoureuse placée, dès le départ, sous le signe de l'ambiguïté : "elle fuyait... je la chassais". Entre le "Elle" inaccessible car trop idéalisé et le "Je" inefficace s'est installée, une dynamique plus complexe que celle qui unissait au départ notre narrateur au décor naturel. Plus le temps passe, plus la distance réelle entre leurs deux êtres se fait grande, et le rapprochement contradictoire traduit par la comparaison oxymorique du "mendiant sur les quais de marbre". Autrement dit, plus les voiles sont levés faisant croire à une tentative de séduction réussie, plus incertaine devient la réussite du projet et la possession de sa créature idyllique. Le paradoxe est encore plus aigu lorsque au terme de la course poursuite, la déesse est pudiquement rhabillée avec "ses voiles amassés". Dans un second et très significatif oxymore, "j'ai senti un peu" la rencontre est vécue comme une frustration, une impuissance. Le narrateur enfant d'"Aube" succombe littéralement à l'excès d'un désir auquel ne répond qu'une possession pauvre, illusoire, en un mot ratée. Conclusion
Un octosyllabe ouvrait le poème ; un autre le referme : "Au réveil il était midi." Cette phrase, d'une accablante tranquillité, sanctionne l'échec d'une quête sentimentale, dissipe le songe, gomme et annule aussi le Moi qui n'existait que dans et par ce songe. L'"aube" rimbaldienne qui promettait un grand jour s'éteint brutalement dans l'éblouissement d'un midi aveuglant.

Vocabulaire

Aube :

Du latin alba, blanche. Première lueur du jour qui apparaît à l'horizon. Très tôt.

Oxymore :
Rapprochement de deux mots qui semble contradictoires tel que un silence éloquent, un mendiant sur les quais de marbre.

Au front des palais :

On pourrait croire à un décor urbain avec des fontaines. Etrange dans un sous-bois. Rimbaud n'a-t-il pas fait un jeu de mots avec le "palais", la bouche, pour indiquer avec cette immobilité au lever du jour que personne ne prenait son repas.

Les participes passés
Il y en a trois, j'ai embrassé, j'ai marché, je l'ai entourée.

Le pronom personnel je
Il apparaît 9 fois.


Voile:
Etoffe qui sert à couvrir, à protéger, à cacher.

Laurier :
Arbuste de la région Méditerranée dont les feuilles sont utilisées en condiment. Le laurier était l'emblème de la victoire. Rimbaud joue encore sur les mots avec le bois de lauriers.

Amasser :
Réunir en quantité importante, Rimbaud exagère les vêtements portés en cette saison par la déesse.
Courir comme un mendiant sur les quais de marbre :
Autre phrase de construction oxymorique car les mendiants ne courent jamais en principe et attendent sagement que leur sébile se remplisse.

 

13 avril 2021

Fleurs

spaceD'un gradin d'or, - parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil, - je vois la digitale s'ouvrir sur un tapis de filigranes d'argent, d'yeux et de chevelures.

Des pièces d'or jaune semées sur l'agate, des piliers d'acajou supportant un dôme d'émeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d'eau.

Tels qu'un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses.

 

Plan de commentaire
1-Une vision architecturale, le théâtre grec
2-Une création poétique
3-Le peu d'enthousiasme des jeunes pour la poésie


Le Rimbaud des illuminations n'a rien oublié du Rimbaud élève de la classe de rhétorique, imprégné de mythologie grecque et d'une solide formation gréco-latine qu'il a reçue au Collège de Charleville. Tous les éléments architecturaux de la culture grecque vont défiler dans ce kaléidoscope.

1-Une vision architecturale, le théâtre grec

Les premiers mots du texte "D'un gradin d'or" nous situent d'entrée dans un théâtre grec, le gradin d'or est celui situé le plus bas, celui réservé aux notables, magistrats, prêtres, privilégiés. Toutes ces personnalités portent des insignes en fonction de leur rang, les cordons de soie. Les gazes grises, les velours verts, les disques de cristal ne sont que des détails vestimentaires des grecs, le disque de cristal est le bandeau que portent beaucoup de grecs, le velours vert, les couronnes de feuilles de lierre que recevaient les acteurs. Avec la chaleur, les coloris se dégradaient, noircissaient. "Je vois la digitale s'ouvrir sur un tapis de filigranes d'yeux et de chevelures" n'est que l'image du remplissage du théâtre. Il y a une analogie entre la forme de la fleur et celle du théâtre qui permet cette création poétique. "Des pièces d'or jaune", ce sont des pièces de théâtre qui sont mises en scène, semées sur l'agate, signifiant, jouées pour les spectateurs disposés sur les gradins par analogie avec la forme du minéral en couches concentriques et les gradins du théâtre grec. Les piliers d'acajou sont les piliers qui entourent l'amphithéâtre et supportent les galeries couvertes au sommet où se situent la plèbe et les femmes couvertes de fichus blancs ou de de petites couronnes de fleurs, les bouquets de satin blanc. Tous ces éléments entourent la rose, d'eau, cette eau pouvant être aussi bien une transpiration que de l'eau que l'on mettait autour de l'arène ou parfois dans l'arène même chez les romains. Les dômes d'émeraude qui sont des signes de prestige peuvent rappeler les couronnes de lierre attribuées après la représentation au poète, au chorège lui assurant un prestige immense dans toute la Grèce. Les verges de rubis sont les hommes assis sur les gradins et qui exposés au soleil prennent la couleur rouge du rubis.

2- La création poétique

Poiein en grec signifie créer, le rôle du poète pour Rimbaud est bien celui de créer un nouvel univers en transformant la réalité. La nature et la beauté sont des thèmes récurrents en poésie, le poète médiateur entre l'homme et la nature est une idée chère aux romantiques. Rimbaud reprend le thème des "Correspondances" de Baudelaire, ces relations fondées sur l'analogie entre deux objets de pensée différents en apparence mais qu'il est possible de reconstituer dans l'imaginaire. "La nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles", de "Correspondances" de Baudelaire, procède d'une double analogie, visuelle entre les arbres et les piliers, spirituelle, sacralisée, entre la nature et le temple. Dans son dernier poème "D'une saison en enfer", "Adieu", Rimbaud écrit avoir essayé d'inventer de nouvelles fleurs. Les fleurs, chacun le sait, sont hermaphrodites et ont une analogie avec les acteurs des pièces grecques car ce sont des hommes masqués qui jouent le rôle des femmes. Dans l'un de ses premiers poèmes "Soleil et chair" la nature apparaissait à Rimabud, sous les traits d'une femme, pas n'importe laquelle, la plus belle, une créature divine, une Vénus sortant de l'eau, nue. Les pierres et les fleurs vivent chez Rimbaud, il y a unité entre le monde minéral, végétal et animal, les pierres précieuses regardent et la fleur "dit son nom". Sans un dérèglement des sens, il y a une réelle analogie visuelle entre une fleur et un théâtre, entre les pétales et les gradins remplis de spectateurs habillés de différentes couleurs, qui font que cette fleur change à chaque représentation, analogie entre l'arène où se situe les acteurs et la partie centrale de la fleur contenant les organes reproducteurs, l'autel au centre de l'arène et le pistil. Cet autel au centre de l'arène est une constante dans la Grèce antique païenne, rien ne se fait sans offrandes préalables aux dieux. C'est bien un dieu qui apparaît à la fin du texte, un dieu qui observe les hommes avec d'immenses yeux de stupéfaction, bleus, la couleur de la Grèce, identique à celle des yeux de notre poète pour observer cette création fusion de l'air et de l'eau, d'éléments marin et solaire apparue dans "Soleil et chair", une rose.

3-Le peu d'enthousiasme des jeunes pour la Poésie

La poésie qui est souvent plus impression que compréhension ne suscite souvent, en dehors des fables, que peu d'enthousiasme chez les jeunes, elle est pourtant placée en tête des études de français en 1ère. Le poète est celui qui peut réveiller les choses, éveiller le monde animal, végétal et animal. Il faut un peu d'imagination pour assister à cette création florale d'une rose, la fleur de l'amour, les gradins qui se remplissent, se colorent, les acteurs qui ensuite jouent au centre, reproduisant le long travail de fécondation, de pollinisation pour arriver à l'apothéose finale et la remise des trophées. Cette vision nous montre sous une lumière nouvelle ce que nos sens enregistraient machinalement. La nouvelle poésie recueille l'adhésion des jeunes qui se précipitent désormais dans les amphithéâtres dont les gradins sont désormais en marbre et les roses plus fortes.

Conclusion

La lecture d'un texte des "Illuminations", ici "Fleurs" ne laisse jamais, dans sa sensibilité, le lecteur indifférent. La création rimbaldienne est avant tout une violence faite au langage pour sortir le lecteur d'une habitude verbale, d'une paresse engendrée par la répétition, l'emploi commun. Rimbaud déracine les mots pour mieux les soustraire à leur acceptation banalisée. Une fleur c'est en soit un cliché, une idée toute faite, une rose symbolise l'amour, le muguet, la chance. Désormais après ce poème fleurs, on découvre les fleurs sous un éclairage différent qui leur donne plus de force pour ne pas dire de la voix. En assimilant une fleur à un théâtre antique, la fleur vous apparaîtra dans sa plénitude, une fleur qui vit par un jeu d'acteurs avec des voix mais aussi des silences. Au milieu de la rose que demain on vous offrira, vous découvrirez les gradins d'or, les disques de cristal, les filigranes d'argent, les dômes d'émeraudes, les bouquets de satin blanc, et au milieu, l'autel d'Éros, mais vous vous rassurerez, vos sens ne seront pas systématiquement déréglés.

Vocabulaire

Amphithéâtre

du grec amphi, autour et theatron, théâtre

Gradin
Banc étagé avec d'autres dans un amphithéâtre, un stade.

Cordon
Ruban servant d'insigne à certains ordres, cordon de la légion d'honneur

Gazes
Étoffe légère et transparente de laine, de soie ou de coton.

Velours
Étoffe àdeux chaînes, dont l'endroit offre un poil court et serré et dont l'envers est ras, doux au toucher.

Bronze
Alliage de cuivre et d'étain, couleur cuivre pâle (bronzage)

Digitale
Plante toxique dont les fleurs de couleur diverses mais en majorité roses ou pourpres ont la forme d'un doigt de gant (on en extrait la digitaline, tonique cardiaque).

Filigrane
Ornement de verrerie en fils d'émail ou de verre pris dans la masse ou appliqués en relief sur l'ouvrage.

Agate
Minéral formé de silice déposée en couches concentriques diversement colorées.

Acajou
Bois dur de couleur brun rougeâtre.

Émeraude

Pierre précieuse de couleur vert bleuté

Satin
Étoffe de soie fine, douce et lustrée.

Soie
Fibre textile souple obtenue à partir du cocon du bombyx du mûrier (il existe aussi une soie végétale avec une plante du proche orient).

13 avril 2021

Nocturne Vulgaire

spaceUn souffle ouvre des brèches opéradiques dans les cloisons, - brouille le pivotement des toits rongés, - disperse les limites des foyers, - éclipse les croisées. - Le long de la vigne, m'étant appuyé du pied à une gargouille, - je suis descendu dans ce carrosse dont l'époque est assez indiquée par les glaces convexes, les panneaux bombés et les sophas contournés. Corbillard de mon sommeil, isolé, maison de berger de ma niaiserie, le véhicule vire sur le gazon de la grande route effacée : et dans un défaut en haut de la glace de droite tournaient les blêmes figures lunaires, feuilles, seins ; - Un vert et un bleu très foncés envahissent l'image. Dételage aux environs d'une tache de gravier.

- Ici va-t-on siffler pour l'orage, et les Sodomes - et les Solymes, - et les bêtes féroces et les armées,

- (Postillon et bêtes de songe, reprendront-ils sous les plus suffocantes futaies, pour m'enfoncer jusqu'aux yeux dans la source de soie ?)

- Et nous envoyer, fouettés à travers les eaux clapotantes et les boissons répandues, rouler sur l'aboi des dogues...

Un souffle disperse les limites du foyer.

 

13 avril 2021

Angoisse

spaceSe peut-il qu'Elle me fasse pardonner les ambitions continuellement écrasées, - qu'une fin aisée répare les âges d'indigence, - qu'un jour de succès nous endorme sur la honte de notre inhabileté fatale ?

(O palmes ! diamant ! - Amour, force ! - plus haut que toutes joies et gloires ! - de toutes façons, partout, - Démon, dieu, - Jeunesse de cet être-ci ; moi !)

Que les accidents de féerie scientifique et des mouvements de fraternité sociale soient chéris comme restitution progressive de la franchise première ?...

Mais la Vampire qui nous rend gentils commande que nous nous amusions avec ce qu'elle nous laisse, ou qu'autrement nous soyons plus drôles.

Rouler aux blessures, par l'air lassant et la mer ; aux supplices, par le silence des eaux et de l'air meurtriers ; aux tortures qui rient, dans leur silence atrocement houleux.

13 avril 2021

Métropolitain

spaceDu détroit d'indigo aux mers d'Ossian, sur le sable rose et orange qu'a lavé le ciel vineux, viennent de monter et de se croiser des boulevards de cristal habités incontinent par de jeunes familles pauvres qui s'alimentent chez les fruitiers. Rien de riche. - La ville !

Du désert de bitume fuient droit, en déroute avec les nappes de brumes échelonnées en bandes affreuses au ciel qui se recourbe, se recule et descend, formé de la plus sinistre fumée noire que puisse faire l'Océan en deuil, les casques, les roues, les barques, les croupes. - La bataille !

Lève la tête : ce pont de bois, arqué ; les derniers potagers de Samarie ; ces masques enluminés sous la lanterne fouettée par la nuit froide ; l'ondine niaise à la robe bruyante, au bas de la rivière ; ces crânes lumineux dans les plants de pois, - et les autres fantasmagories - La campagne.

Des routes bordées de grilles et de murs, contenant à peine leurs bosquets, et les atroces fleurs qu'on appellerait coeurs et soeurs, Damas damnant de langueur, - possessions de féeriques aristocraties ultra-Rhénanes, Japonaises, Guaranies, propres encore à recevoir la musique des anciens, - et il y a des auberges qui pour toujours n'ouvrent déjà plus - il y a des princesses, et si tu n'es pas trop accablé, l'étude des astres. - Le ciel.

Le matin où, avec Elle, vous vous débattîtes parmi ces éclats de neige, les lèvres vertes, les glaces, les drapeaux noirs et les rayons bleus, et les parfums pourpres du soleil des pôles, - ta force.

 

13 avril 2021

Barbare

 

Barbare

spaceBien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays,

Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n'existent pas.)

Remis des vieilles fanfares d'héroïsme - qui nous attaquent encore le coeur et la tête, - loin des anciens assassins -

Oh ! le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n'existent pas.)

Douceurs !

Les brasiers, pleuvant aux rafales de givre, - Douceurs ! - les feux à la pluie du vent de diamants jetée par le coeur terrestre éternellement carbonisé pour nous. - O monde ! -

(Loin de vieilles retraites et des vieilles flammes qu'on entend, qu'on sent,)

Les brasiers et les écumes. La musique, virement des gouffres et chocs des glaçons aux astres.

O douceurs, ô monde, ô musique ! Et là, les formes, les sueurs, les chevelures et les yeux, flottant. Et les larmes blanches, bouillantes, - ô douceurs ! - et la voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques...

Le pavillon...

 

Note Gallimard :
On a trouvé à cze poème des sources dans un texte en prose publié dans L'artiste en 1873 (A. Fongaro), dans Moby Dick de Melville (M. Davies) et l'on a opéré un rapprochement avec "Le meuble", dans Le coffret de santal de Ch. Cros (F. d'Eaubonne). Le rythme, l'utilisation de refrains pourrait faire penser que Rimbaud subit, en effet, des influences formelles. En tout cas, le poème se situe, d'emblée, au-delà d'une certaine expérience à laquelle on a renoncé ; il exprime la lutte barbare et toujours recommencée entre les contraires, mais aussi leur intime union : choses, éléments, êtres (à cet égard, il n'est pas impossible que la dernière strophe ait un sens érotique).

Bibliographie
Livre de poche 9636

Rimbaud, une saison en enfer, Illuminations
Poème p.131
Explications p.213
G.F. Rimbaud Illuminations
Poème p.93
Explications p.168
Profil Bac Hatier 246
Une saison en enfer, Illuminations de Pierre Brunel/Anne-Gaëlle Robineau-Weber/Matthieu Letourneux agrégés de lettres, avec 6 poèmes expliqués dont "Barbare" en partie repris ici.

Plan
Introduction
1-Un nouveau monde surgit du chaos
2-Un maelström d'images et de sons
3-Un vertige de sens
4-Une métaphore de la poésie nouvelle
Conclusion
Une poésie en suspens


Introduction

"Barbare" est un poème en prose qui comporte un refrain "Le pavillon de viande saignante..(elles n'existent pas)" qui apparaît à deux reprises et une dernière fois sous forme abrégée "le pavillon..." donnant l'apparence d'un poème en ébauche à terminer soi-même. Le poème exprime la lutte barbare et toujours recommencée entre les contraires, mais aussi l'intime union des choses, des éléments, et des êtres. Rimbaud met en scène une poésie du chaos, où s'affrontent les éléments dans un paysage ravagé, chaotique. Mais c'est de cet univers perturbé que doit naître une poésie originale, "barbare" parce qu'elle s'inspire et tire sa force de la puissance créatrice du désordre lui-même.


I-Un monde nouveau surgit du Chaos
"Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays" qui débute le poème nous renvoie à la création du Monde, un chaos, un cataclysme. Nous sommes revenus bien après au "pavillon en viande saignante", pavillon de navire couleur sang, pavillon révolutionnaire. A la violence des événements de ce chaos initial, avec des températures extrêmes succède la douceur d'un bateau ivre qui dérive sur une mer calme et douce comme la soie avec des températures très froides, polaires. Tout cela, sauf le pavillon est imaginaire nous précise Rimbaud, ces mers calmes et ces fleurs n'existent pas. A la barbarie primitive a succédé une autre barbarie, c'est un roulement sans fin, sans aucun ancrage temporel ou spatial possible. Notre pavillon de viande rouge, notre bateau ivre est une sorte d'arche à la dérive affrontant des rafales de givre qui pleuvent de brasiers ou des rafales de diamants qui pleuvent du cœur terrestre refroidi. La mer s'agite, écume. Il y a dans le poème une démesure du temps,et de l'espace qui donne l'impression d'un chaos illimité et éternellement recommencé, bien traduit par l'allitération en "r".

II-Un maelström d'images et de sons
Rimbaud veut recréer par les mots un nouveau monde, reproduire le chaos initial, il fait œuvre de destruction violente par le feu. Ce maelström d'image et de sons est un tourbillon de mots de sens contraires qui s'affrontent, les "brasiers", les " feux", les "volcans" s'opposent aux "rafales de givre", aux "glaçons", aux "grottes arctiques" autant d'éléments antithétiques, systématiquement associés. Ces contraires qui s'opposent, c'est un combat de forces opposées qui se domptent, le feu et le froid s'affrontent violemment au fil du texte. A ce tourbillon d'images s'ajoute un tourbillon sonore, une musique de douceurs avec le choc des glaçons aux astres comme autant de notes d'une mélodie. Une nouvelle harmonie est-elle en marche après ce chaos ou le chaos est-il continu ? Cet effet de tourbillon est encore accru par la multiplication des parenthèses, des incises, des exclamations, des phrases nominales, qui entraînent la phrase et tout le poème dans une sorte de vertige.


III-Un vertige de sens
N'ayant pas de repères réels car les images ne renvoient à aucune réalité connue ou même possible, on est pris dans une sorte de vertige. Le plus spectaculaire et aussi le plus séduisant dans les illuminations est cette débandade d'énergie et le dégagement rêvé d'utopies. Rimbaud nous entraîne toujours dans un quasi-monde dont les dimensions spatiales et temporelles sont insituables. Une lecture réaliste de "brasiers, pleuvant aux rafales de givre" n'a aucun sens dans le langage commun, les images n'existent que par les mots. Ces "fleurs arctiques", alliance improbable d'une beauté fragile et de la stérilité polaire, ne sont-elles pas la métaphore d'une création pure et extrême, qui se nourrit du néant ? En cela, le poème porte bien son titre "barbare", car refusant de donner au langage une signification évidente, "barbare" reprend son sens premier, B-A-BA-RE, une onomatopée qui désignait, dans la Grèce antique, le langage incompréhensible de l'étranger.

IV-Une métaphore de la poésie nouvelle

Rimbaud place son texte "loin des vieilles retraites et des vieilles flammes", loin des conformismes, et le dit "remis des vieilles fanfares d'héroïsme", du lyrisme classique ou du romantisme à la mode, de l'homme au centre de tout. A la musique clinquante et vulgaire des "vieilles fanfares", il préfère le "virement des gouffres", une musique primitive et barbare. Mais Rimbaud place également son texte "loin des anciens assassins", ces assassins apparus dans le dernier vers de "Matinée d'ivresse", " Voici venu le temps des assassins" évoquant également une "fanfare atroce où je ne trébuche point". La nouvelle poésie impose la disparition, la révocation, dans cet élan, de ses propres discours passés qui n'ont pas complètement disparu car "on [les] entend, [les] sent" encore, elles "nous attaquent encore le cœur et la tête". Le passé n'est pas encore mort, c'est encore une entrave pour le monde à venir, Rimbaud est au milieu du gué rappelant ces épopées barbares de civilisations qui s'effondrent alors que simultanément d'autres surgissent. Le poème reproduit la tension entre l'ancienne poésie qu'on refuse et qu'on cherche à détruire radicalement voire barbarement et la nouvelle poésie, le vertige de sens, la "nouvelle harmonie" toute en douceur de cette poésie naissante. Chaque agression des formes anciennes est l'occasion de tenter de nouvelles expériences sur le langage. Rimbaud invente sa poésie au fur et à mesure, la syntaxe, la ponctuation, il met une virgule en fin de parenthèse (.../..on sent,), des tirets, des silences un peut partout, "O Monde ! -"
Certaines phrases ont une construction difficile à saisir, une syntaxe désarticulée. Le système retenu est moderne, plus souple, le paragraphe remplace la strophe, quatrain ou tercet, la phrase remplace le vers. Rimbaud reprend quelques règles de la versification, les majuscules en début de paragraphe, autant d'échos à l'ancien système de versification. Il reprend également le refrain, facilement mémorisable, utilisé dans les premières poésies chantées. Rimbaud reprend la musicalité Verlainienne de sons qui se répètent, les assonances en "an" dans le refrain, donnant à cette musique une sorte de caractère incantatoire. On assiste à la création de son poème par des associations d'images et de sonorités associées à des mots qui nous les renvoient. Arctique nous renvoi à un monde de silence, d'harmonie, de pureté. Le son "r", son de roulement en écho dans le titre "barbare", et tout au long du poème dans "jour, mers, arctique, fanfares, cœur, brasiers..."renvoie à un mouvement étourdissant de volcan en fusion. Nous sommes désormais dans un monde primitif ou les mots s'expriment par des gestes figurant des images et des sons. Ce sont les dialogues de "la guerre du feu".
La poésie moderne ne sera que révolutionnaire, une révolution de plus dirons-nous, ce sera une barbarie, Rimbaud qui en brandit l'étendard qui a la couleur du sang, ce n'est pas un drapeau noir comme dans " Métropolitain" », celui-ci porte en lui, à travers les images du sang, les valeurs de destruction, qui sont au cœur du poème, et celles de la création poétique. Pour justifier la révolte, au " sang" répond la "soie", aux images de violence succède des images de douceurs, de richesse. Le feu et la glace sont individuellement des forces destructrices qui deviennent fécondes lorsqu'elles sont rassemblées, ce sont des fleurs arctiques, des pluies de diamants. C'est en effet du chaos que doit surgir la nouvelle poésie et en tirer sa puissance, elle nécessite le concours des forces primitives, l'air, la terre, l'eau, le feu et la glace, car ces éléments demandent à être combinés pour composer un univers nouveau, comme les premières traces d'un monde neuf se faisaient jour dans "Après le Déluge", poème qui débute les "Illuminations". Cette genèse prend corps à la fin du poème sous les traits d'une "voix féminine" surgissant du " fond des volcans et des grottes arctiques". On assiste dans la progression du poème à la confection d'une sorte d'ébauche, de quelque chose qui prend forme au fil du poème, un quasi-monde dans lequel quelque chose apparaît, des "formes", puis des "chevelures", des " yeux" et enfin cette "voix féminine" qui rappelle cette autre figure de création qu'est " la Reine, la Sorcière" d' "Après le Déluge"».

Conclusion
"Barbare" est un poème en suspens, il se termine par des points de suspension. C'est une poésie de mouvement, d'affrontement parfois violent. Mais Rimbaud refuse de l'ériger en vérité éternelle, en nouvel académisme, à cette poésie en succédera d'autres et lorsque enfin le sens paraît s'établir, Rimbaud préfère laisser son poème en suspens.

Vocabulaire

Le pavillon en viande saignante
 :

Drapeau de couleur sang mais peut avoir le sens de construction de Pavillon des viandes, l'un des 8 pavillons des Halles, construit par Baltard en 1853.

Démiurge :
Ordonnateur du Cosmos, différent de Dieu, créateur du monde.

Maelström :
Courant au large des cotes de Norvège qui au moment des marées, crée un tourbillon.

Brasier :
Feu très vif, violent incendie

Rafale :
Coup de vent violent et soudain, qui dure peu, brusque augmentation de la vitesse du vent.


Fanfare :
Air généralement vif et entraînant exécutés par des instruments en cuivre.

Arctique :
Ensemble des mers du cercle polaire recouverte de banquise étymologiquement pays des ours alors que l'antarctique est celui où il n'y en a pas.

Gouffres :

Dépression naturelle très profonde aux parois abruptes.

Écume :
Mousse blanchâtre se formant à la surface d'un liquide agité, chauffé ou en fermentation.

13 avril 2021

Solde

spaceÀ vendre ce que les Juifs n'ont pas vendu, ce que noblesse ni crime n'ont goûté, ce qu'ignorent l'amour maudit et la probité infernale des masses, ce que le temps ni la science n'ont pas à reconnaître :

Les Voix reconstituées ; l'éveil fraternel de toutes les énergies chorales et orchestrales et leurs applications instantanées, l'occasion, unique, de dégager nos sens !

À vendre les Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance ! Les richesses jaillissant à chaque démarche ! Solde de diamants sans contrôle !

À vendre l'anarchie pour les masses ; la satisfaction irrépressible pour les amateurs supérieurs ; la mort atroce pour les fidèles et les amants !

À vendre les habitations et les migrations, sports, féeries et comforts parfaits, et le bruit, le mouvement et l'avenir qu'ils font !

À vendre les applications de calcul et les sauts d'harmonie inouïs ! Les trouvailles et les termes non soupçonnés, possession immédiate,

Élan insensé et infini aux splendeurs invisibles, aux délices insensibles, - et ses secrets affolants pour chaque vice - et sa gaîté effrayante pour la foule -

- À vendre les Corps, les voix, l'immense opulence inquestionnable, ce qu'on ne vendra jamais. Les vendeurs ne sont pas à bout de solde ! Les voyageurs n'ont pas à rendre leur commission de si tôt !

 

13 avril 2021

Guerre

spaceEnfant, certains ciels ont affiné mon optique : tous les caractères nuancèrent ma physionomie. Les Phénomènes s'émurent. - À présent, l'inflexion éternelle des moments et l'infini des mathématiques me chassent par ce monde où je subis tous les succès civils, respecté de l'enfance étrange et des affections énormes. - Je songe à une Guerre de droit ou de force, de logique bien imprévue.

C'est aussi simple qu'une phrase musicale.

 

13 avril 2021

Jeunesse

I

Dimanche

spaceLes calculs de côté, l'inévitable descente du ciel, et la visite des souvenirs et la séance des rythmes occupent la demeure, la tête et le monde de l'esprit.

- Un cheval détale sur le turf suburbain, et le long des cultures et des boisements, percé par la peste carbonique. Une misérable femme de drame, quelque part dans le monde, soupire après des abandons improbables. Les desperadoes languissent après l'orage, l'ivresse et les blessures. De petits enfants étouffent des malédictions le long des rivières. -

Reprenons l'étude au bruit de l'oeuvre dévorante qui se rassemble et remonte dans les masses.

II
Sonnet

spaceHomme de constitution ordinaire, la chair n'était-elle pas un fruit pendu dans le verger, - o journées enfantes ! le corps un trésor à prodiguer ; - o aimer, le péril ou la force de Psyché ? La terre avait des versants fertiles en princes et en artistes, et la descendance et la race nous poussaient aux crimes et aux deuils : le monde, votre fortune et votre péril. Mais à présent, ce labeur comblé, - toi, tes calculs, - toi, tes impatiences, - ne sont plus que votre danse et votre voix, non fixées et point forcées, quoique d'un double événement d'invention et de succès + une raison, - en l'humanité fraternelle et discrète par l'univers sans images ; - la force et le droit réfléchissent la danse et la voix à présent seulement appréciées.

III


Vingt ans

spaceLes voix instructives exilées... L'ingénuité physique amèrement rassise... - Adagio - Ah ! l'égoïsme infini de l'adolescence, l'optimisme studieux : que le monde était plein de fleurs cet été ! Les airs et les formes mourant... - Un choeur, pour calmer l'impuissance et l'absence ! Un choeur de verres de mélodies nocturnes... En effet les nerfs vont vite chasser.

IV

spaceTu en es encore à la tentation d'Antoine. L'ébat du zèle écourté, les tics d'orgueil puéril, l'affaissement et l'effroi.

spaceMais tu te mettras au travail : toutes les possibilités harmoniques et architecturales s'émouvront autour de ton siège. Des êtres parfaits, imprévus, s'offriront à tes expériences. Dans tes environs affluera rêveusement la curiosité d'anciennes foules et de luxes oisifs. Ta mémoire et tes sens ne seront que la nourriture de ton impulsion créatrice. Quant au monde, quand tu sortiras, que sera-t-il devenu ? En tout cas, rien des apparences actuelles.

Plan
1-L'oisiveté dominicale
2-Une nouvelle poésie en gestation
3-Un adolescent dépressif
4-La positive attitude


Introduction

"Jeunesse" au singulier se présente comme une symphonie musicale en quatre parties, quatre mouvements numérotés en chiffes romains, discontinuité qui se retrouve dans d'autres poèmes "Vies", "Enfance" et "Veillées" comme autant d'évocations du passé. Le premier mouvement, à rythme ternaire, l'allégro vif et rapide a pour sous titre "Dimanche", un jour de repos que l'on veut voir le plus court possible pour se remettre au travail. Le second mouvement, le scherzo, vif et brillant a pour sous titre "Sonnet" et a la même position dans la 9 ème symphonie de Beethoven. Le troisième mouvement l'adagio au tempo lent a pour sous titre "Vingt ans". Le dernier mouvement est un allegro, il n'y a pas de chœur, de voix mais une volonté de terminer rapidement le dimanche et d'entrer dans le nouveau monde désiré qui ne peut naître sans travail.


I-L'oisiveté dominicale
La première partie de ce poème ne peut se comprendre qu'à travers les réflexions d'un jeune auteur dont l'ambition est de publier, d'écrire, de sortir de l'ornière des vies ordinaires ennuyeuses. "Les calculs sont de coté", par cette introduction le poète souligne l'inactivité scolaire du dimanche, l'absence des cours d'arithmétique, des calculs. Le poète revient sur le quotidien de son enfance à Charleville-Mézières, la peste carbonique des mineurs, la messe, les courses de chevaux, les amours. Le dimanche, cette vie est bien ennuyeuse. Bien avant la télévision, le cinéma et autres distractions dominicales actuelles, la vie, le dimanche à l'époque de Rimbaud est aussi ennuyeuse qu'elle peut l'être aujourd'hui pour les jeunes à la campagne ou à la ville. L'absence d'activité, la messe, "l'inévitable descente du ciel", la visite aux amis "la visite aux souvenirs" rythment le quotidien de cette journée. Les femmes qui ont connu des drames, perdu leur être cher, ou abandonnées, rêvent de nouvelles rencontres. Elles pensent à des risque-tout, des despérados qui viendraient les arracher à la tristesse, à leur isolement dans la misère de leur quotidien. Ces despérados, leur œuvre accomplie, retournent vite à leur nature de mauvais garçons et ne sont pas l'espoir tant attendu. Charleville le dimanche pour les jeunes, c'est la pêche dans les rivières, les étangs, avec le risque angoissant de la noyade, les courses de chevaux sur de modestes hippodromes, les mineurs malades de la silicose, la visite aux proches, la sortie des vieux albums photos de famille, rien de bien réjouissant.
Notre jeune poète réfléchit pour savoir s'il a pris la bonne décision en s'aventurant sur des sentiers de la renommée avec tous ses dangers pour éviter l'ennui d'un quotidien ordinaire, celui des masses, du plus grand nombre. Les souvenirs, les visions, sont revenus, une raison de plus de rester ferme dans sa décision et de reprendre l'étude.


II-Une nouvelle poésie en gestation
Dans le manuscrit la seconde partie est écrite sur quatorze lignes de même mesure 13 pieds, deux quatrains et deux tercets, forme habituelle du sonnet généralement adressé à une dame en déclaration d'amour. Les deux premiers quatrains, la thèse font référence au passé. "Homme" en attaque de poème est souligné dans le manuscrit, une façon pour l'auteur d'affirmer son identité malgré des apparences et un comportement trompeur. Le début du poème nous donne l'image d'un homme ordinaire qui attend l'amour mais avec sa jeunesse, son inexpérience il ne sait pas s'il sera dangereux ou réconfortant. Son corps aspire à vivre des expériences, à se dépenser généreusement, sans compter les périls d'une satisfaction vite obtenue, car les interdits activent toujours les curiosités. La chair, le fruit pendu du verger", métaphore de la pomme de l'arbre défendu du paradis terrestre qu'Eve poussée par le serpent croqua est aussi l'image d'un passé idyllique, ou tout était à portée de main, mais qu'une malédiction entacha. Notre poète rassemble dans sa métaphore le mythe du fruit défendu et celui de l'amour interdit d'Éros et de Psyché pour souligner la faiblesse originelle de l'homme incapable de résister à la force de la séduction, au pouvoir de l'amour. Nous sommes les descendants d'Eve et de Psyché, poussés au crime par notre faiblesse, notre passivité, notre incapacité à échapper à la magie de la séduction. La travail préalable étant achevé, notre poète nous donne dans les deux tercets les premières lignes de sa nouvelle métamorphose. Sa poésie est encore en gestation, n'en témoignent les nombreuses ratures et surcharges du manuscrit, avec le signe + appelant de nouveaux développements. Ce sera une danse de voix, de mots et c'est assez bien réussi. Dans cette danse, les partenaires échangent des dialogues qui sont précédés par des tirets, dialogues qui semblent interrompus à la suite de changement de partenaires, puis repris. Même s'il s'agit d'un dialogue intérieur, notre poète s'apostrophe comme Verlaine avant lui "Et toi, qu'as tu fait de ta jeunesse ?". Il faut lire ces voix en tenant compte des changements de partenaires, rattacher "ne sont plus que votre danse" à la suite de "toi, tes calculs" (même sans tiret) et comme "en l'humanité" après " -toi tes impatiences". On assiste à la naissance d'un monde nouveau sur un monde ancien décevant. "Toi tes calculs, toi tes impatiences", sont l'expression du nouveau monde, qui avec la forme tonique du pronom familier en anaphore, prend l'allure d'une croisade idéologique appuyée par "votre", littéralement qui est à vous. Ma poésie sera la votre semble nous dire le poète et il nous en donne quelques grandes lignes, ce sera une écriture d'invention donc nouvelle, rien de comparable avec l'existant, une poésie s'appuyant sur le réel, répondant aux aspirations de chacun, universelle, vantant les succès mais plus raisonnable que ce qui a été fait jusque là. Ce sera une poésie évolutive, non rigide, non fixée et curieusement sans images. C'est bien une croisade au nom d'une principe supérieur, le droit, mais qui peut aussi faire usage de la force, un consensus dans lequel chacun est appelé à y réfléchir. Notre poète nous fait dans ce scherzo une brillante et vive démonstration de ce qu'il va entreprendre, ce sonnet a bien l'apparence d'une lettre d'amour à une humanité dont on sait qu'elle sera composée d'êtres parfaits qui ne seront pas enclins à leurs mauvais instincts naturels, ceux décrits par Jacques Lacan.


III-Un adolescent dépressif
Rimbaud aura 20 ans le 20 octobre 1874, cet âge est attendu avec impatience à l'époque où il écrit ces lignes, les jours lui semblent longs, n'en témoigne cet adagio. Avec ce ralentissement, il jette un regard plein de nostalgie sur son enfance et son adolescence comparés à un été plein de fleurs, avec les qualités qui le rendaient admirable autrefois, la scolarité, la franchise innocente, l'égoïsme, l'optimisme. Il appelle désormais autre chose, pour calmer son impuissance et l'absence, retrouver l'invention et le succès, un quatrième mouvement, un chœur de voix, une sorte d'hymne à la joie. Mais il est à bout de nerfs. Pour échapper à cet immobile ennui, à cet air lent et grave de l'adagio dans lequel il se trouve à l'aube de ses vingt ans, il en appelle à un sursaut, un entraînement nerveux, à la musique, un chant collectif, un "chœur".

IV-Une positive attitude

Avec le "tu" qui domine le texte, Rimbaud place son dernier mouvement sur le thème du sursaut en multipliant les reproches qu'ils se fait à lui-même. Il a cédé à la tentation d'Antoine, à ses visions objectivées par son cerveau, aux pièges de la lanterne magique de la rêverie, à la séduction, aux tentations. Dans cet examen de conscience, la tentation d'Antoine n'est qu'un ensemble de fausses magies où chacun se laisse prendre dans ce miroir aux alouettes, en croyant voir des réalités dans des imaginations. L'ébat du zèle écourté renvoie à l'interruption dans l'étude du dimanche, les tics d'orgueil puéril à la satisfaction anticipée de sonnet et l'affaissement et l'effroi au moment de dépression de vingt ans. Après ce bilan, il s'impose de se remettre au travail en commençant par de nouvelles recherches sur les harmonies ou sur l'architecture de la poésie. Notre nouveau démiurge se place dans un endroit à la hauteur de l'envergure qu'il entend donner à son œuvre, ce sera un siège, un trône. Il faut reprendre les expériences avec des êtres parfaits et imprévus. Le monde ancien de la rêverie, des hallucinations, du luxe d'oisifs, les anciennes foules, viendront assister à la naissance de ce monde nouveau comme une curiosité. Ces nouvelles expériences s'appuieront sur la réalité, les souvenirs, l'expérience, les sens, et n'aura rien à voir avec ce monde actuel, ce sera une métamorphose.

Conclusion
Il y a toujours chez Rimbaud et particulièrement dans ce poème "jeunesse" un débat qui se joue entre l'action et l'oisiveté, entre la force et l'anéantissement, entre le calcul, le travail et la passivité. Si l'énergie de Rimbaud se dissipa fréquemment dans des aventures souvent navrantes comme s'en plaignait Verlaine "Malheureux ! tous ces dons". Pour ne pas hâter sa perte il a dans ce poème un souci évident de replonger dans le réel, de revenir à des harmonies, et de laisser taire quelques instant son râle d'ennui. Pour se stimuler, notre poète s'apostrophe et nous fait un état sans complaisance de son passé d'orgueil puéril. "Jeunesse" est une symphonie pour un monde meilleur ou les hommes ne seront plus la proie de leurs vils instincts.

Vocabulaire


Les calculs de côté
Les calculs sont les problèmes d'école de robinets ou de trains qui se croisent, Rimbaud les avaient en horreur.
Despéradoes : anglicisme, pluriel de despérados, homme que son attitude négative face à la société rend disponible pour toutes sortes d'actions violentes, homme perdu, hors- la- loi, cerveau brûlé, risque-tout, aventurier.


Turf

Endroit où ont lieu les courses de chevaux

Suburbain

Qui se trouve dans les environs d'une ville.

Boisements

Plantations d'arbres.


Peste carbonique
Ce sont des pneumoconioses dont la plus connue est la silicose, c'est la maladie des mineurs provoqué par l'irritation du charbon. Les poumons des personnes malades sont comme troués d'où l'adjectif percé.

Les malédictions le long des rivières

Ce sont les noyades, fréquentes chez les enfants dans des étangs, des rivières.

Prodiguer

Dépenser sans mesure

Psyché
Princesse dont la beauté excita la jalousie d'Aphrodite qui demanda à son fils Eros de la faire périr mais il en tomba amoureux. Elle ne devait jamais voir son visage sinon c'était le drame, ce qui arriva. Apulée raconte ce mythe dans l'âne d'or au IIème siècle.

Une misérable femme de drame
Tout le monde pense à Mathilde, qui a ici le sens de femme très pauvre ayant vécu un drame, une veuve.

Ingénuité physique
D'une franchise innocente

Tentation d'Antoine

Antoine est un anachorète qui pendant son séjour dans le désert subit des visions et des tentations. Mis à l'épreuve par Satan, se tire de tous les mauvais pas dans la solitude et la méditation mais reconnaît qu'il se laisse à chaque fois prendre au piège de ses visions.

Zèle

Empressement, application pleine d'ardeur.

 

 

 

 
 
13 avril 2021

Promontoire

spaceL'aube d'or et la soirée frissonnante trouvent notre brick en large en face de cette Villa et de ses dépendances qui forment un promontoire aussi étendu que l'Epire et le Péloponnèse, ou que la grande île du Japon, ou que l'Arabie ! Des fanums qu'éclaire la rentrée des théories, d'immenses vues de la défense des côtes modernes ; des dunes illustrées de chaudes fleurs et de bacchanales ; de grands canaux de Carthage et des Embankments d'une Venise louche, de molles éruptions d'Etnas et des crevasses de fleurs et d'eaux des glaciers, des lavoirs entourés de peupliers d'Allemagne ; et les façades circulaires des "Royal" ou des "Grand" de Scarbro ou de Brooklyn ; et leurs railways flanquent, creusent, surplombent des talus de parcs singuliers penchant des têtes d'Arbre du Japon ; et les façades circulaires des "Royal" ou des "Grand" de Scarbro' ou de Brooklyn ; et leurs railways flanquent, creusent, surplombent les dispositions de cet Hôtel, choisies dans l'histoire des plus élégantes et des plus colossales constructions de l'Italie, de l'Amérique et de l'Asie, dont les fenêtres et les terrasses à présent pleines d'éclairages, de boissons et de brises riches, sont ouvertes à l'esprit des voyageurs et des nobles - qui permettent, aux heures du jour, à toutes les tarentelles des côtes illustres, - et même aux ritournelles des vallées illustres de l'art, de décorer merveilleusement les façades du Palais.Promontoire.

A.R.   (Illuminations

 

Scènes

L'ancienne Comédie poursuit ses accords et divise ses Idylles :

Des boulevards de tréteaux.

Un long pier* en bois d'un bout à l'autre d'un champ rocailleux où la foule barbare évolue sous les arbres dépouillés.

Dans des corridors de gaze noire, suivant le pas des promeneurs aux lanternes et aux feuilles.

Des oiseaux des mystères s'abattent sur un ponton de maçonnerie mu par l'archipel couvert des embarcations des spectateurs.

Des scènes lyriques, accompagnées de flûte et de tambour, s'inclinent dans des réduits ménagés sous les plafonds, autour des salons de clubs modernes ou des salles de l'Orient ancien.

La féerie manoeuvre au sommet d'un amphithéâtre couronné de taillis, - Ou s'agite et module pour les Béotiens, dans l'ombre des futaies mouvantes sur l'arête des cultures.

L'opéra-comique se divise sur notre scène à l'arête d'intersection de dix cloisons dressées de la galerie aux feux.

- *Pier est un mot anglais signifiant la jetée, corrigé à tort en pilier dans certaines éditions.

13 avril 2021

Soir Historique

spaceEn quelque soir, par exemple que se trouve le touriste naïf, retiré de nos horreurs économiques, la main d'un maître anime le clavecin des prés ; on joue aux cartes au fond de l'étang, miroir évocateur des reines et des mignonnes, on a les saintes, les voiles, et les fils d'harmonie, et les chromatismes légendaires, sur le couchant.

Il frissonne au passage des chasses et des hordes. La comédie goutte sur les tréteaux de gazon. Et l'embarras des pauvres et des faibles sur ces plans stupides ! À sa vision esclave, - l'Allemagne s'échafaude vers des lunes ; les déserts tartares s'éclairent - les révoltes anciennes grouillent dans le centre du Céleste Empire ; par les escaliers et les fauteuils de rois - un petit monde blême et Plat, Afrique et Occidents, va s'édifier. Puis un ballet de mers et de nuits connues une chimie sans valeur, et des mélodies impossibles.

La même magie bourgeoise à tous les points où la malle nous déposera ! Le plus élémentaire physicien sent qu'il n'est plus possible de se soumettre à cette atmosphère personnelle, brume de remords physiques, dont la constatation est déjà une affliction.

Non ! - Le moment de l'étuve, des mers enlevées, des embrasements souterrains, de la planète emportée, et des exterminations conséquentes, certitudes si peu malignement indiquées dans la Bible et par les Nornes et qu'il sera donné à l'être sérieux de surveiller. - Cependant ce ne sera point un effet de légende !

 

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